LA FRANCE PITTORESQUE
Roi des animaux (Quel est le)
au Moyen Age ?
(D’après « Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes
de l’enseignement supérieur public. 15e congrès », paru en 1984)
Publié le dimanche 28 avril 2019, par LA RÉDACTION
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Quel est, de l’ours, du lion ou encore de l’aigle, le roi des animaux dans l’imaginaire de l’homme médiéval ? La question est moins simple et moins anecdotique qu’il n’y paraît, car, pétrie d’enjeux idéologiques, qu’ils soient politiques ou culturels, elle semble mettre en jeu des faits de sensibilité d’une grande ampleur, à la fois dans l’espace et dans la durée.
 

À l’échelle de l’Occident, elle traduit notamment une forte tension entre une Europe germanique et celtique pour qui l’ours est ou a été le roi des animaux, et une Europe romane pour qui ce rôle est tenu par le lion. Qu’à partir du XIIe siècle le lion commence de l’emporter à peu près partout sur l’ours est en soi un important document d’histoire culturelle. Mais étudier le comment et le pourquoi de cette victoire du lion ne suffit pas. Il faut aussi mettre en valeur le rôle ambigu, impérial, « perpendiculaire » de l’aigle, qui détourne parfois à son profit le conflit entre l’ours et le lion.

Ecu au lion. Pierre sculptée représentant le roi de Bohème (Mayence, vers 1330)
Ecu au lion. Pierre sculptée représentant
le roi de Bohème (Mayence, vers 1330)

Car il y a en définitive trois rois des animaux dans l’imaginaire et dans la sensibilité de l’homme occidental : l’ours, le lion et l’aigle. Pour tenter de saisir les enjeux idéologiques et les conséquences politiques ou culturelles de leurs rivalités, deux disciplines ouvrent à l’historien des pistes fructueuses et nuancées : l’héraldique et l’emblématique.

La promotion du lion
Le lion est de très loin la figure héraldique la plus fréquente dans les armoiries médiévales. Plus de 15% en sont chargées. C’est là une proportion considérable puisque la figure qui vient en seconde position, la fasce, n’atteint pas les 6%, et que l’aigle, seul rival du lion dans le bestiaire héraldique, ne dépasse pas les 3%, rapporte Michel Pastoureau dans un article intitulé Le bestiaire héraldique au Moyen Age publié en 1972 dans la Revue française d’héraldique et de sigillographie.

Cette primauté du lion se retrouve partout : au XIIe siècle comme au XVe, dans l’Europe du Nord comme dans l’Europe méridionale, dans les armoiries nobles comme dans les armoiries non nobles, dans les armoiries des personnes physiques comme dans celles des personnes morales, dans l’héraldique véritable comme dans l’héraldique imaginaire. L’adage fameux « qui n’a pas d’armes porte un lion » apparaît au XIIe siècle et perdure en toutes régions jusqu’à l’époque moderne. Au reste, on observe que, mis à part l’empereur et le roi de France, tous les dynastes de la Chrétienté occidentale ont, à un moment ou à un autre de leur histoire, porté un lion dans leurs armoiries.

À ce tableau d’ensemble il faut évidemment apporter des nuances géographiques et chronologiques. C’est en Flandre et dans l’ensemble des Pays-Bas que les lions sont les plus nombreux ; dans les régions alpestres — et d’une manière générale dans les zones de montagne — qu’ils sont les moins fréquents. D’autre part, entre le XIIe et le XVIe siècle, l’indice de fréquence moyen du lion est partout en régression. Mais cela est dû à la diversification de plus en plus grande du répertoire des figures héraldiques et non pas, loin s’en faut, à un recul en nombre absolu. Partout le lion conserve la première place.

Ecu : lion rampant. Illustration extraite d'un Recueil d'armoiries polonaises, manuscrit à peinture du XVIIe siècle (cote ms-1114)
Ecu : lion rampant. Illustration extraite d’un Recueil d’armoiries polonaises,
manuscrit à peinture du XVIIe siècle (cote ms-1114)

Premier par les statistiques, le lion l’est aussi sous la plume des auteurs de traités de blason, compilés à partir du milieu du XIVe siècle. Tous s’accordent pour en faire le roi des animaux et la figure héraldique par excellence. Comme les bestiaires et comme les encyclopédies, ils le parent de toutes les vertus du chef (force, courage, fierté, générosité, justice), auxquelles s’ajoute une dimension fortement christologique : le lion ressuscite ses petits morts-nés.

Cette vogue du lion dans les armoiries européennes reste toutefois mal expliquée. Certes, on le trouve abondamment utilisé sur de nombreux supports emblématiques ou insignologiques de l’Antiquité et du haut Moyen Age ; mais l’aigle et surtout le sanglier y sont au moins aussi fréquents. Mieux même : entre le VIe et le XIe siècle, le lion semble en recul assez net dans la symbolique politique et dans l’emblématique guerrière ; et ce dans tout l’Occident.

Et puis, dans la seconde moitié du XIe siècle et au début du XIIe, on assiste, soudainement et massivement, à une irruption de lions et de chevaliers au lion. Thèmes iconographiques puis thèmes littéraires, ceux-ci se diffusent partout à grande échelle. Plus qu’à une influence des croisades proprement dites, c’est le rôle (peut-être plus morphologique que sémantique) joué par les tissus et par les objets d’art, régulièrement importés d’Espagne et d’Orient, et sur lesquels des lions sont fréquemment représentés (et souvent dans des attitudes quasi-héraldiques).

Vers 1195, Richard Cœur de Lion adopte les armoiries De gueules à trois léopards d'or armés et lampassés d'azur
Vers 1195, Richard Cœur de Lion adopte les armoiries
De gueules à trois léopards d’or armés et lampassés d’azur

L’héraldique apparaît ainsi au moment où l’iconographie et l’imaginaire du lion sont en forte expansion. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, l’écu au lion devient dans toute œuvre littéraire française ou anglo-normande l’écu stéréotypé du chevalier chrétien. Il s’oppose alors à l’écu au dragon (ou au léopard) du combattant païen. Seules les régions germaniques tentent de résister à cette prolifération de lions. Le sanglier y est encore, au début du XIIIe siècle, l’attribut conventionnel du héros littéraire.

Mais cela ne dure pas. Dès le milieu du siècle, par exemple, Tristan abandonne en Allemagne et en Scandinavie son écu au sanglier pour prendre un écu au lion, comme il le fait depuis le siècle précédent en France et en Angleterre, et comme il le fera un peu plus tard en Autriche et en Italie du Nord.

Survivance du mauvais lion : le léopard
Dans la symbolique médiévale (notion vague dont on use et abuse), tous les animaux sont ambivalents et peuvent être pris en bonne ou en mauvaise part. Le lion n’échappe pas à cette règle. Il y a un bon et un mauvais lion. Cela est du reste déjà le cas chez les auteurs antiques et, surtout, dans la Bible, où il est à la fois le Christ et l’Antichrist (la Bible mentionne le lion 157 fois). Or la subite promotion du lion à partir du XIe siècle — promotion à la fois qualitative et quantitative — suppose une forte atténuation, voire une occultation pure et simple de ce mauvais lion, cher à la culture biblique et à la sensibilité monastique du haut Moyen Age. Il fallut faire disparaître le lion effrayant d’Ezechiel et des Psaumes (Salva me de ore leonis), et ne conserver que le lion généreux de Juda.

Pour ce faire l’héraldique naissante a créé une soupape. Elle a mis en scène un animal nouveau, fier mais cruel, un demi-lion, un presque lion, qui s’est rapidement chargé de tout l’aspect négatif du lion biblique et monastique. Cet animal c’est le léopard. Par la même, le lion proprement dit s’est trouvé purifié, justifié, valorisé. Ce fut là un coup de génie. Cette naissance du léopard emblématique dans l’imaginaire du XIIe siècle — un léopard n’ayant aucun rapport avec le léopard véritable — a été pour le lion l’occasion d’une renaissance, d’un nouveau baptême. Il est désormais prêt pour son sacre définitif comme roi des animaux.

Léopard passant (héraldique)
Léopard passant (héraldique)

Le léopard héraldique n’est qu’un lion figuré dans une position particulière : la tête toujours de face et le corps généralement horizontal. C’est surtout cette facialité qui fait sens : dans l’iconographie zoomorphe du Moyen Age elle est presque toujours péjorative. Parce qu’il a la tête de face alors que le lion l’a de profil (c’est du reste là l’essentiel de leurs différences) le léopard est donc un mauvais lion — c’est également la figure péjorative la plus fréquente dans les armoiries imaginaires entre le XIIe et le XVIe siècle.

L’origine technique de ce léopard héraldique est liée à l’évolution des armoiries des Plantegenêts dans la seconde moitié du XIIe siècle. La place manque pour s’y attarder ici. Disons seulement que c’est Richard Cœur de Lion qui le premier utilisa les armoiries à trois léopards reprises par tous ses successeurs (Henri II a peut-être déjà eu un écu à deux léopards), et que jusqu’au milieu du XIVe siècle, dans tous les textes, ces animaux conserveront ce nom de léopards. Mais à partir de cette date, les hérauts d’armes au service des rois d’Angleterre commencent à éviter ce terme et lui préfèrent l’expression lions passant guardant (lions horizontaux, la tête de face), qui s’impose définitivement sous Richard II.

À cette étrange substitution terminologique des causes à la fois politiques et culturelles. En pleine guerre franco-anglaise, les hérauts français multiplient les railleries et les attaques contre le léopard Plantegenêt, mauvais lion, animal bâtard, fruit de l’accouplement de la lionne et du mâle de la panthère, le pardus des bestiaires latins. Toute la littérature zoologique, depuis Isidore, présente en effet ainsi le léopard. Celui-ci est également devenu dans les armoiries imaginaires, et spécialement dans les armoiries littéraires, la figure péjorative par excellence. Innombrables sont les romans arthuriens qui opposent un écu au lion et un écu au léopard (de même que les chansons de geste opposent un écu au lion et un écu au dragon). De ce fait, il n’était plus possible aux rois d’Angleterre de garder pour emblème héraldique un animal ayant une aussi mauvaise réputation. Sans en changer le dessin, par une simple substitution de termes, leur léopard, entre 1350 et 1400, est définitivement devenu un lion. Il l’est encore aujourd’hui.

Hommes brandissant contre un ours et un lion un diamant capable de repousser les animaux sauvages. Enluminure tirée du Livre des Merveilles de Marco Polo augmenté par Jean de Mandeville (cote 2810) (XIVe siècle)
Hommes brandissant contre un ours et un lion un diamant capable
de repousser les animaux sauvages. Enluminure tirée du Livre des Merveilles de Marco Polo
augmenté par Jean de Mandeville (cote 2810) (XIVe siècle)

Dévaluation de l’ours
Depuis des temps immémoriaux, le culte de l’ours est dans l’hémisphère nord l’un des cultes animaliers les plus répandus. Sa mythologie exceptionnellement riche s’est exprimée dans d’innombrables contes et légendes jusqu’en plein XXe siècle : l’ours est par excellence l’animal des traditions orales. C’est aussi celui dont le caractère anthropomorphe est le plus accentué. Il entretient avec l’être humain, et notamment la femme, des rapports étroits, violents, parfois charnels. Opposer ou associer la bestialité de l’ours et la nudité de la femme est un thème narratif et figuré attesté partout. L’ours c’est l’animal velu, la masle beste, et par extension l’homme sauvage.

Mais c’est aussi et surtout le roi de la forêt, le roi des animaux. Dans le folklore des pays germano-scandinaves cette fonction royale de l’ours — qui ailleurs semble disparaître de bonne heure — se prolonge parfois jusqu’à l’époque moderne. Les deux aspects — bestialité et royauté — peuvent du reste être confondus : nombreux sont les récits, germaniques celtiques ou autres, qui mettent en scène des rois ou des chefs qui sont « fils d’ours », c’est-à-dire fils d’une femme enlevée et violée par un ours.

Ours rampant (héraldique)
Ours rampant (héraldique)

L’ensemble de ces traditions n’occupe qu’une place discrète dans l’expression héraldique. Même dans les pays germaniques, les armoiries sont venues trop tard pour donner pleinement à l’ours la place royale et guerrière qui était la sienne dans l’Antiquité et pendant le haut Moyen Age. Sous l’influence du Christianisme, les bestiaires et les encyclopédies ont fortement dévalué l’ours. C’est une créature diabolique, un animal violent, méchant, lubrique, glouton, et parfois ridicule (ainsi dans le Roman de Renart).

Si offrir un ours reste longtemps un cadeau royal (usage encore attesté en France sous Charles IX), combattre contre un ours n’est plus l’exploit guerrier par excellence. C’est plutôt devenu (ou redevenu) un spectacle, une activité de cirque. Toutefois, dans la sensibilité du Moyen Age finissant, il subsiste un bon ours, un ours qui n’est ni ridicule ni diabolique : c’est la femelle, l’ourse, jugée plus forte que le mâle et mère exemplaire. À cet égard il est significatif que dans les textes à caractère zoologique, les deux seuls animaux chez qui la femelle soit réputée plus forte que le mâle, soient les deux « rivaux » du lion : l’ours et le léopard (« Urse femine sunt fortiores et audaciores maribus, sicut in leopardorum genere est », écrit par exemple vers 1240 Thomas de Cantimpré).

L’ours est rare dans les armoiries médiévales. Son indice de fréquence ne dépasse pas 5 pour 1000. C’est surtout une figure parlante. Mais toujours et partout il faut souligner le contraste entre l’abondance des anthroponymes et des toponymes construits sur une racine évoquant l’ours et la rareté de celui-ci dans les armoiries. Il y a là de la part du blason une forte réticence ; elle existe pareillement pour le renard et pour le corbeau, abondants dans l’onomastique mais rares dans les armoiries ; elle n’existe pas en revanche pour le coq.

L’héraldique n’occulte cependant pas complètement l’ancien aspect valorisant de l’ours. Il est ainsi assez fréquemment représenté en cimier (reliquat des nombreux « casque à l’ours » du haut Moyen Age germanique ?). Le cimier est souvent une soupape : on y place ce que l’on ne peut pas mettre à l’intérieur de l’écu. Et surtout quelques armoiries allemandes et suédoises témoignent de l’ancienne dignité royale de l’animal. Ce sont celles où l’ours est « parlant » avec un anthroponyme évoquant le concept de roi : Königsberg, Königgut, Könnecke, Kungslena, etc.

Ecu à l'aigle. Pierre sculptée représentant le margrave de Brandebourg (Mayence, vers 1330)
Ecu à l’aigle. Pierre sculptée représentant le margrave
de Brandebourg (Mayence, vers 1330)

L’héraldique exprime ici une tradition orale. Mais cela est rare et semble disparaître au XVe siècle. À cet égard on peut remarquer que le roi Arthur, dont le nom même est construit sur une racine celtique signifiant ours (ce qui constitue un témoignage important sur l’ancien rang de cet animal), ne porte jamais d’ours dans ses armoiries. On préfère y placer, banalement, trois couronnes. Fréquemment l’héraldique littéraire est ainsi anesthésiée par la sensibilité chrétienne. Ce qui n’empêche pas les romans de la Table Ronde de mettre souvent en scène Arthur chassant le sanglier, survivance manifeste de l’opposition celte entre l’ours (fonction guerrière) et le sanglier (fonction sacerdotale). Plus que le blason, domaine étroitement contrôlé, le rituel littéraire de la chasse peut être le lieu prolongé de ces vieilles oppositions archétypales.

À l’époque où se met en place le système héraldique l’ours a donc cessé d’être, dans la plus grande partie de l’Europe occidentale, le roi des animaux. En plein essor, le lion étend partout son empire. Même en Allemagne du Nord, où le conflit qui oppose trente années durant (vers 1140-1170) le duc de Saxe Henri le Lion et le margrave de Brandebourg Albert l’Ours, se termine par la victoire du premier sur le second et constitue comme un résultat symbolique du point de vue qui nous occupe. Désormais, plus aucun dynaste allemand ne sera surnommé « l’Ours ».

Le problème de l’aigle
La victoire héraldique et emblématique du lion sur l’ours dans l’Occident des XIe-XIIIe siècles est un fait culturel important. C’est une victoire de la sensibilité romane (faut-il dire de la culture gréco-latine ?) sur la sensibilité germanique. C’est aussi le triomphe, tardif en ce domaine, de l’Europe chrétienne sur l’Europe « barbare ». La question du roi des animaux n’est cependant pas entièrement réglée pour autant. À partir du XIIe siècle, un autre animal s’oppose de plus fréquemment au lion et lui conteste sa récente primauté : l’aigle.

Ici n’est pas le lieu de s’attarder sur la symbolique et la mythologie de l’aigle. Une littérature abondante leur a été consacrée. Ce qu’il faut mettre en valeur c’est — contrairement à une idée répandue — la relative pauvreté du rôle de cet oiseau dans l’emblématique et dans l’insignologie germanique du haut Moyen Age. L’aigle carolingienne, l’aigle que Charlemagne fait placer au sommet du palais d’Aix-la-Chapelle, est une aigle romaine et non pas allemande.

Armes à l'aigle d'Occident. Enluminure tirée du manuscrit (cote 12399) Le Roy Modus et la royne Ratio, qui parle des deduis et de pestilence (XIVe siècle)
Armes à l’aigle d’Occident. Enluminure tirée du manuscrit (cote 12399) Le Roy Modus
et la royne Ratio, qui parle des deduis et de pestilence
(XIVe siècle)

À l’aigle, la civilisation germanique, et aussi la civilisation celte, préfèrent un autre oiseau de proie, le faucon. Oiseau dont le graphisme s’apparente à celui du corbeau et dont le champ symbolique correspond davantage à un oiseau stéréotypé (le roi des oiseaux) plutôt qu’à une espèce déterminée. Par là même, aux environs de l’an mil, vers la fin de l’époque ottonienne, un glissement formel et sémantique peut s’opérer et faire fusionner le faucon germain et l’aigle romaine. L’oiseau des empereurs Staufen et de leurs successeurs (Frédéric Barberousse est le premier qui use de l’aigle sur sa bannière et dans son écu) est le produit de cette fusion. Fusion dans laquelle la part romaine semble d’ailleurs rester prépondérante, comme le prouve le nom de cette figure épigone (aquila), désormais vue de face et non plus de profil.

L’héraldique arrive au moment où cette évolution est consommée. Le faucon est rarissime dans les armoiries médiévales (il faudrait du reste enquêter sur cette rareté qui fait contraste avec la passion que la société aristocratique a vouée à cet oiseau). L’aigle en revanche y est abondamment représentée. C’est, dans le bestiaire du blason, l’animal qui s’oppose au lion. Statistiques et cartographies héraldiques (exercices difficiles) mettent bien en valeur le caractère antinomique des deux animaux : jusqu’au milieu du XIVe siècle, on observe que toutes les régions riches en aigles sont (relativement) pauvres en lions, et réciproquement. À l’échelle de l’Occident, il n’y a qu’une exception : la Normandie (mais pour la période médiévale, quel que soit le problème envisagé, la Normandie est toujours un territoire d’exception).

Cette opposition/association de l’aigle et du lion vient de fort loin (pensons au thème du griffon). En héraldique, elle s’exprime d’abord dans les pays d’Empire. L’aigle est l’animal de l’empereur, de ses partisans, de ses « fonctionnaires » ; le lion est l’animal de ses adversaires. Aux XIIe et XIIIe siècles, les querelles entre Guelfes et Gibelins mettent particulièrement en exergue cette lutte politique et emblématique entre les deux animaux. Il est probable que la plupart des lions ducaux et comtaux (Saxe, Brabant, Hainaut, Flandre, Palatinat, Souabe, Misnie, etc.) sont, à l’origine, des lions choisis pour souligner une opposition à la politique impériale (34). À la fin du XIIIe siècle encore, Otton IV comte de Bourgogne, en révolte contre l’empereur, abandonne son écu à l’aigle pour un écu au lion.

Diagramme essayant de situer les uns par rapport aux autres les principaux animaux mis en scène par le blason, par les bestiaires, par les textes littéraires et par les encyclopédies des XIIe et XIIIe siècles
Diagramme essayant de situer les uns par rapport aux autres les principaux animaux
mis en scène par le blason, par les bestiaires, par les textes littéraires et par
les encyclopédies des XIIe et XIIIe siècles. On notera l’absence du cheval, qui pour
l’imagination et la sensibilité médiévales n’est pas vraiment considéré comme un animal

Si dans l’espace géographique l’aigle est représentée partout — avec une prédilection pour l’Italie du Nord, la Suisse, la Savoie et l’Autriche, zones où le lion est moins fréquent qu’ailleurs — dans l’espace social, en revanche, le déséquilibre est immense entre les armoiries nobles et les armoiries non nobles. L’aigle est même pratiquement absente de l’héraldique roturière (ce qui n’est nullement le cas du lion). C’est la figure la plus noble du blason, à la fois dans les faits et sous la plume des auteurs du XVe siècle. Plusieurs d’entre eux affirment que le lion ne peut commander à l’aigle, roi des airs. Deux hérauts d’armes au service de la maison de Lorraine vont même jusqu’à faire de l’alérion (le plus grand des aigles, selon les bestiaires) non seulement le roi des oiseaux mais aussi le roi de tous les animaux. Au siècle suivant, cette idée se répand, notamment dans les livres d’emblèmes allemands et néerlandais.

En définitive, il est permis de se demander si cette solution — l’aigle roi des animaux — n’est pas celle qui satisfait tout le monde. Elle heurte moins la sensibilité germanique que la solution du lion. Remplacer l’ours par l’aigle est pour beaucoup plus acceptable que de le remplacer par le lion. Oiseau solaire, impérial, bicéphale, l’aigle est l’image parfaite de la souveraineté. Au reste, tous les empires de l’époque moderne s’en souviendront et prendront l’aigle — et non pas le lion — comme figure emblématique et politique.

L’ours n’était que le chef des animaux. Le lion en est devenu le roi, grâce à l’appui du Christianisme. Mais il a dû céder le pas devant l’aigle, le roi des rois. Quel est l’animal qui, à son tour, devancera l’aigle ?

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