LA FRANCE PITTORESQUE
Mots historiques de Jeanne d’Arc
(D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1924)
Publié le lundi 22 avril 2019, par LA RÉDACTION
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À l’encontre de maintes paroles fameuses prêtées à des hommes illustres, mais souvent créées de toutes pièces par la légende ou enjolivées par des narrateurs complaisants, les mots de Jeanne présentent des garanties certaines d’authenticité, recueillis sur la bouche de la vierge guerrière par ses compagnons d’armes et des témoins de sa vie, ou transcrits par ses juges eux-mêmes
 

Au cours du premier procès de Rouen, qui dura plus de trois mois, Jeanne comparut devant l’assemblée du tribunal ecclésiastique comptant, à certaines séances, jusqu’à soixante-quatre assesseurs. Là, toute sa vie fut étalée au grand jour, fouillée publiquement avec une curiosité impitoyable. Ce déchaînement d’hommes résolus à perdre l’héroïne nous a, du moins, merveilleusement renseignés sur elle.

Sans timidité, mais sans forfanterie — on pourrait dire qu’elle déposa « sans haine et sans crainte » —, avec une présence d’esprit qui ne se démentit pas, un bon sens admirable, une précision et une mémoire infaillibles, cette jeune fille ignorante, qui « ne savait ni a ni b », dicta une autobiographie lumineuse, d’une sincérité éclatante, par ses réponses que transcrivirent exactement notaires et greffiers du tribunal. En voici quelques exemples :

Jeanne d'Arc. Peinture de 1581 reproduite dans Jeanne d'Arc, par Henri Wallon, édition de 1877
Jeanne d’Arc. Peinture de 1581 reproduite dans Jeanne d’Arc, par Henri Wallon, édition de 1877

On lui reproche d’avoir, en abandonnant ses parents, agi en fille dénaturée. « Eussé-je eu cent pères et cent mères, je serais partie ! répliqua-t-elle, attestant l’impérieux appel de ses voix. » « Jehanne, êtes-vous en état de grâce ? » demande un assesseur. » Question insidieuse, dilemme redoutable. Selon qu’elle répondra non ou oui, on la convaincra d’impureté ou d’orgueil. « Si j’y suis, Dieu m’y garde ; si je n’y suis, Dieu m’y mette ! répond la pieuse fille. » Et le juge n’insiste pas.

« Quelle langue parlaient vos voix ? » demande une autre. Et la réplique surgit, vive et malicieuse : « Meilleure que la vôtre. » On l’interroge minutieusement sur ses armes et son équipement de guerre. « Qu’aimez-vous mieux, de votre épée ou de votre étendard ? — Mon étendard, quarante fois plus », réplique la Pucelle. En même temps, elle jure que jamais ses mains n’ont frappé un ennemi dans les combats, même au plus épais du danger : fait qu’attesteront unanimement tous ses compagnons d’armes.

Comme on s’étonne qu’elle ait porté son emblème jusqu’en la cathédrale de Reims, elle lance sa réponse immortelle : « Mon étendard fut à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur ! »

Prise de Jargeau. Bas-relief de Foyatier, à Paris, XIXe siècle
Prise de Jargeau. Jeanne d’Arc monte à l’échelle en criant aux hommes d’armes :
« Amis, amis, sus ! Notre Sire (Dieu) a condamné les Anglais. Ils sont nôtres à cette heure :
ayez bon courage ! » Bas-relief de Foyatier, à Paris, XIXe siècle

On sait qu’en 1456, vingt-cinq ans après son martyre sur le bûcher de Rouen, s’ouvrit le procès en réhabilitation de la Pucelle. Une première enquête fut prescrite par Charles VII, se souvenant enfin qu’il lui devait son royaume. Puis, faisant droit à la supplique adressée par Isabelle Romée, mère de Jeanne, paysanne vieillie, cassée, pleine de larmes, le pape Calixte III ordonna la révision du procès de Rouen, en commissionnant pour l’instruire trois prélats éminents : Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims ; l’évêque de Paris, Guillaume Chartier, et Richard de Longueil, évêque de Coutances.

La procédure dura huit mois, au cours desquels on interrogea, dans les formes légales du droit canon, cent vingt témoins, tant à Domremy, Orléans et Reims qu’à Paris et à Rouen. Parmi eux, le duc d’Alençon, prince du sang ; Dunois, le bâtard d’Orléans, vieil homme de guerre blanchi sous le harnais ; le sire de Gaucourt ; le capitaine Thibaut d’Armagna c ; Pierre d’Aulon, chef de la maison militaire de Jeanne ; Novellonpont et Poulangy, ses écuyers, compagnons de la première heure, qui suivirent la Pucelle depuis Domremy jusqu’à Compiègne, et plusieurs des juges qui avaient pris part au procès de Rouen.

C’est dans les dépositions sous serment de ces hommes dignes de foi, dont certains étaient de grands personnages du royaume, faites à une époque où l’autorité ecclésiastique punissait rudement le faux témoignage, que l’on peut retrouver les mots authentiques prononcés par Jeanne d’Arc.

Après la victoire de Patay, Jeanne et les chefs de l'armée française, réunis autour des trophées conquis, remercient Dieu. Bas-relief de Foyatier, à Paris, XIXe siècle
Après la victoire de Patay, Jeanne et les chefs de l’armée française, réunis autour des
trophées conquis, remercient Dieu. Bas-relief de Foyatier, à Paris, XIXe siècle

Sans doute, vingt-cinq années s’étaient écoulées depuis les grands événements dont la Pucelle fut le centre éblouissant. Mais la sublime fille avait produit sur ses contemporains une impression ineffaçable, elle avait pris sur son entourage un extraordinaire ascendant. Comment s’étonner, dès lors, que ceux qui l’avaient vue à l’œuvre, connue et approchée, aient recueilli fidèlement et transmis pieusement les propos qu’ils entendirent et qui frappèrent si fortement leur imagination ?

Voici quelques glanes de ce florilège. À la cour de Chinon, Jeanne est mise en présence du duc d’Alençon, cousin du roi de France, celui qu’elle appellera son « beau duc ». Comme le prince s’offre à combattre auprès d’elle : « Soyez le bienvenu, dit la Pucelle. Plus il y aura de sang de France ensemble, mieux nous en vaudrons. »

Suivons la Pucelle dans les combats. « Elle y faisait merveille de son corps et de ses paroles en donnant du cœur à ses gens », écrit un de ses chroniqueurs. Aussi, quelle ardeur et quel feu dans ses cris de guerre ! Quelle éloquence dans ses mots de ralliement ! « Sus ! sus ! amis ! entrez hardiment, tout est vôtre ! » clame sa voix juvénile à l’assaut des Tourelles, devant Orléans.

Procès de Jeanne d'Arc. Chromolithographie du XXe siècle
Procès de Jeanne d’Arc. Chromolithographie du XXe siècle

Le samedi 7 mai, journée décisive du siège, Jeanne s’écrie en montant à cheval : « Au nom de Dieu j’irai, et qui m’aimera me suivra ! » « Encore un de ces mots, écrit Mgr Touchet, dans son beau livre La Sainte de la Patrie, qui a traversé l’Histoire comme la flèche d’or des étoiles tombantes traverse les belles nuits. »

Le 18 juin 1429, la petite armée royale entre dans Beaugency. On tient conseil. Doit-on laisser les Anglais se retirer librement, ou faut-il les poursuivre ? Jeanne intervient hardiment pour donner son avis. « En nom Dieu, il les faut combattre, et quand ils seraient pendus aux nues, nous les aurons ! » L’éminent chef de guerre français qui a défendu et sauvé Verdun s’est-il douté qu’il rééditait un mot de Jeanne d’Arc lorsqu’il a proclamé dans son ordre du jour immortel : « Courage ! On les aura ! »

L’ardeur de Jeanne au combat n’empêche pas son cœur d’être pétri de compassion. C’est Pierre d’Aulon, son plus fidèle compagnon d’armes, qui nous a dépeint l’émoi profond de la jeune fille la première fois qu’elle vit un soldat français « très fort blessé » et qui nous a transmis ces touchantes paroles : « Jamais je n’ai vu couler sang de Français sans que les cheveux m’aient dressé sur la tête. »

La Vierge avec l'enfant Jésus, saint Michel et Jeanne d'Arc. Peinture exécutée du temps même de la Pucelle. Saint Michel porte la balance dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient d'une main son étendard, et de l'autre son écu armorié. Comme la Vierge, l'enfant Jésus et saint Michel, elle porte le nimbe, attribut de la sainteté
La Vierge avec l’enfant Jésus, saint Michel et Jeanne d’Arc. Peinture exécutée du temps même
de la Pucelle. Saint Michel porte la balance dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient
d’une main son étendard, et de l’autre son écu armorié. Comme la Vierge, l’enfant Jésus
et saint Michel, elle porte le nimbe, attribut de la sainteté

Faut-il rappeler, enfin, que Jeanne d’Arc fut sans doute le premier personnage de notre Histoire à prononcer le mot patrie ? « Gentil Sire, s’écrie-t-elle, en s’agenouillant devant Charles VII, mettez-moi à l’épreuve, et la patrie en sera tantôt allégée. » Ainsi, la « bonne Lorraine » n’a pas seulement fait germer et fleurir sur la terre française cette idée de patrie qu’avait semée profondément dans tous les cœurs, ceux des humbles et ceux des grands, le sentiment du danger commun en face de l’envahisseur. Elle a redit ce mot avec la plus touchante ferveur : « Mettez-moi à l’épreuve, et la patrie en sera tantôt allégée. »

Si Jeanne d'Arc m'était contée.... Éditions La France pittoresque
Embrassez l’épopée
de Jeanne d’Arc

avec l’ouvrage Si Jeanne d’Arc m’était contée.... Éditions La France pittoresque.
80 pages. Format 15,2 x 22,9 cm.
Prix : 17 euros.
ISBN : 978-2-367220123.
Paru en février 2015.
Présentation : https://www.jeanne-d-arc.org

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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