LA FRANCE PITTORESQUE
La Joconde nue :
le mystère enfin dévoilé
(Source : Domaine de Chantilly)
Publié le jeudi 11 avril 2019, par LA RÉDACTION
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Les célébrations du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci en France offrent l’opportunité de convier le visiteur et le lecteur à une passionnante enquête consacrée à une oeuvre pleine de mystère, la Joconde nue de Chantilly, du 1er juin au 6 octobre 2019.
 

En 1862, Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), acquit l’un des chefs-d’oeuvre les plus énigmatiques de l’extraordinaire collection qu’il rassemblait alors : le carton dit de la Joconde nue. Aucune oeuvre de Chantilly n’a rencontré depuis des opinions aussi contradictoires ni n’a suscité des fantasmes aussi divers.

Lors de son acquisition, le dessin passait pour un original ayant servi à l’exécution du tableau de l’Ermitage, que l’on donnait également à Léonard. Mais les critiques ne tardèrent pas à désattribuer les deux œuvres, les reléguant au rang de simples copies d’atelier. Depuis, les historiens de l’art se sont montrés partagés, certains y voyant l’œuvre d’un élève, d’un suiveur voire quelque chose de bien postérieur, tandis que d’autres la donnaient au maître en personne.

La Joconde nue. Attribué à Léonard de Vinci ou Atelier de Léonard de Vinci
La Joconde nue. Attribué à Léonard de Vinci ou Atelier de Léonard de Vinci

L’objet de l’exposition
Comment interpréter cette Joconde nue ? Qui l’a réalisée ? Quel est le rôle de Léonard dans cette création en général et dans le dessin de Chantilly en particulier ? Pourquoi trouve-t-on autant de tableaux sur le sujet ? Autant de questions qui guident l’exposition du Domaine de Chantilly.

Il est possible d’avancer des arguments en faveur de l’invention de la composition de la Joconde nue par Léonard lui-même : un dessin préparatoire provenant des collections de la reine d’Angleterre (présenté dans l’exposition), lui est attribué ; de même, une Joconde nue ou « une meza nuda » est présente dans l’inventaire de Salaì, parmi les copies de tableaux de Léonard. Sans oublier le grand succès de cette oeuvre, qui a donné naissance à de multiples copies et réinterprétations, un succès que seules les œuvres de Léonard ont connu.

La date précise du dessin de Chantilly n’est pas connue. Elle est en tout cas postérieure à la Joconde, débutée en 1503. L’influence de la Joconde nue sur la célèbre Fornarina de Raphaël, sa supposée amante, est souvent considérée comme le premier hommage à cette invention : les deux artistes se sont côtoyés à Rome où Léonard séjourna de 1513 à 1516, avant son départ pour la France.

Si, depuis le XVIIe siècle, la Joconde nue a été rapprochée, dans sa dénomination, de la Joconde, elle ne concerne pas le même modèle. Dans la Joconde nue, Léonard pourrait avoir simplement souhaité réutiliser le dispositif très réussi de sa Monna Lisa, un portrait psychologique en communication très efficace avec le spectateur. Pour l’artiste, c’était un portrait idéal (dont la coiffure très élaborée s’inspire de la statuaire antique) représentant une noble nudité utilisée dans un contexte symbolique, une beauté inspirant les plaisirs sensuels. La composition, dépourvue d’attribut, est polysémique : ces significations multiples étaient sans doute délibérément voulues par l’artiste qui a souvent joué avec les genres et a misé sur l’ambiguïté.

Cette ambiguïté a suscité bien des lectures de la part des élèves et suiveurs italiens de Léonard. Si certaines versions présentées dans l’exposition sont des œuvres d’élèves, peintes sous la supervision du maître, selon une pratique courante dans son atelier, d’autres sont des dérivations où la Joconde nue se transforme en déesse du printemps, en Flore.

Femme nue, Flore ? Attribué à Carlo Antonio Procaccini ou École Procaccini le Jeune
Femme nue, Flore ? Attribué à Carlo Antonio Procaccini ou École Procaccini le Jeune

La question de la représentation de la nudité féminine profane y est centrale, tout comme celle des prototypes et des copies, et de la production en série de tableaux et de leurs répétitions au cours de la Renaissance. Une impressionnante réunion d’icônes picturales, figurant parmi les portraits féminins les plus captivants de la Renaissance, permet enfin de replacer la Joconde nue à la place qui est la sienne et de l’inscrire dans une prestigieuse lignée.

Les temps forts de l’exposition
La Joconde nue est l’héritière de recherches qui ont fleuri dans la Florence et la Venise néoplatoniciennes du XVe siècle où un nouveau genre vit le jour, celui du portrait de la bella donna, dénudée, intemporelle, idéalisée et sensuelle. Dans la Florence Médicis de Laurent le Magnifique, humanisme, influence de la poésie de Pétrarque, revalorisation de la nudité et néoplatonisme donnèrent naissance à une peinture savante pour laquelle l’expression de la beauté immanente passait par le nu, et le corps beau et dénudé était un moyen d’aider l’âme à toucher au divin.

Le pionnier en fut Sandro Botticelli, bientôt suivi par Piero di Cosimo. Les portraits de Simonetta Vespucci, belle florentine, fruit de l’amour platonique de Julien de Médicis, décédée trop jeune, la représente en buste, nue, à la manière d’une Vénus. Dans ses pseudo-portraits, elle est tirée vers l’idéalisation, exprime les idées de beauté et d’amour chaste, et devient archétype.

À Venise, les femmes sensuelles constituaient des symboles de la sincérité, de l’amour et de l’inspiration artistique. Les Belle donne, celles de Giorgione, du Titien ou de Bartolomeo Veneto en témoignent. C’est la naissance d’un genre pictural, polysémique. La Joconde nue, qui en est l’héritière, se distingue néanmoins nettement de ses aïeules par l’absence d’attribut ou d’objet symbolique. Elle est l’image d’une beauté idéale, débarrassée de tout artifice, presque érotique qui à la fois séduit et emporte vers de nobles et pieux sentiments.

La Joconde nue et la France : le développement d’un genre pictural
La collection du roi François Ier comprenait plusieurs nus antiques ou italiens, peints et sculptés, et vraisemblablement une Joconde nue. Sous son règne et celui de son fils Henri II, des artistes italiens actifs en France Rosso, Primatice, Nicoló dell’Abate ou Benvenuto Cellini, vont revivifier de leurs productions la question de la nudité féminine.

Portrait de femme en Joconde nue. Entourage de Joos van Cleve
Portrait de femme en Joconde nue. Entourage de Joos van Cleve

Les peintres français s’emparèrent du sujet. François Clouet, portraitiste officiel du roi et de la cour, créa une Dame au bain (Washington, National Gallery of Art) dont la mise en page, la frontalité et la sensualité dérivent de la Joconde nue. Dans son sillage, les femmes nues devenues des dames nues, baignant dans un univers courtois, sont liées à l’iconographie du printemps, de la fertilité et de la fécondité. Rapportées au thème du bain et de la maternité, voire de la galanterie, elles sont les héroïnes d’un genre pictural annonçant la scène de genre.

Les inventions de Clouet connurent ainsi une importante diffusion avant et autour de 1600, avec de multiples dames au bain ou dames à la toilette. Peu de temps après la mort de l’artiste, ces héritières de la Joconde nue s’unissent dans un double portrait de dames au bain dont l’exemplaire du musée du Louvre est le plus célèbre.

Toutes ces œuvres tirent l’idée de la demi-figure déshabillée de la Joconde nue et de diverses dérivations de la Fornarina de Raphaël en Flore ou en Madeleine qui circulaient en France. Leur mise en scène et leur cadrage tiennent autant de la Vénus d’Urbin du Titien pour l’inscription de ces Vénus françaises dans un contexte contemporain que du Portrait de Jeanne d’Aragon de Raphaël par leur atmosphère luxueuse et l’ouverture de l’arrière-plan avec des fenêtres.

C’est ainsi qu’une véritable production en série fut mise en oeuvre à partir de quelques modèles, dans des ateliers parisiens, comme celui de Nicolas Leblond (1553-1610). Cet héritage vécut sous diverses formes jusque dans première moitié du XVIIe siècle et donna naissance à un genre pictural, éminemment français, dont la lointaine origine remontait à Léonard et sa Joconde nue.

Le mystère enfin dévoilé !
À la fin de l’année 2017 et pour la première fois de son histoire, la Joconde nue de Chantilly a subi un grand nombre d’analyses scientifiques au Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF). Il s’agissait, pour cette oeuvre complexe, d’en comprendre la genèse, l’histoire et d’en révéler la qualité. Sans oublier de percer le mystère de son auteur. Les découvertes ont été à la hauteur de ces enjeux !

Renseignements pratiques
Exposition La Joconde nue
Musée de Condé — Domaine de Chantilly — 60500 Chantilly
Du 1er juin au 6 octobre 2019
Tél. : +33 (0)3 44 27 31 80
Site Internet : http://www.domainedechantilly.com
Page Facebook : https://www.facebook.com/pages/Domaine-de-Chantilly-officiel/73823663282

Domaine de Chantilly

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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