LA FRANCE PITTORESQUE
Orgue
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Publié le vendredi 8 février 2019, par LA RÉDACTION
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Si au milieu du XVIIIe siècle, l’Académie française considérait le mot orgue comme masculin, tant au singulier qu’au pluriel, elle entérine en 1762 dans son célèbre dictionnaire et sans raison apparente, le féminin dès que les orgues sont en nombre, consacrant ainsi l’étrange formulation : c’est un des plus belles orgues...
 

L’orgue a existé dans l’antiquité. Aux IVe, Ve et VIe siècles de notre ère, l’orgue était cultivé dans beaucoup d’endroits : sur les bords du Jourdain, au nord de l’Italie, au milieu des Gaules, partout enfin où Rome avait apporté son luxe et ses fêtes voluptueuses.

L’usage tout profane auquel avait servi l’orgue jusqu’au VIIe siècle avait empêché les chrétiens de l’admettre dans leurs temples, et les Pères de l’Église en avaient toujours rejeté l’emploi ; mais dès que les fêtes et les spectacles du paganisme eurent disparu avec les divinités pour lesquelles ils avaient été institués, l’orgue fut transporté dans les basiliques chrétiennes. Toutefois, son emploi dans les églises ne fut solennellement consacré qu’en l’an 660, par décret du pape Vitalien.

Un organiste à Byzance
Un organiste à Byzance

C’est à cette époque surtout qu’on commença à donner à l’orgue le nom qu’il porte aujourd’hui. Les divers perfectionnements qu’on y avait introduits l’avaient rendu le premier des instruments, aussi fut-il appelé l’instrument par excellence, organum.

De ce mot latin, on fit successivement organ, organe, organon et aussi orcanon, qui se trouve dans la citation suivante, extraite du Dictionnaire étymologique de la langue française, où les mots sont classés par familles, contenant les mots du dictionnaire de l’Académie française, avec les principaux termes d’arts, de sciences et de métiers, par Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort (1829)

Cil jougleor de pluisors terres
Cantent et sonent lor vieles,
Muses, harpes et orcanons,
Timpanes et salterions,
Gigues, estives et frestiaus,
Et buisines et calemiaus.

Sous ces diverses formes, et tout près de son origine, le mot orgue fut naturellement masculin (ce genre fut donné aux noms latins neutres). Mais il s’altéra dans sa finale, il devint orgenne, orguettes, ogre et même orgre, et, sous cette nouvelle forme, il fut du féminin. Longtemps orgue resta du féminin aux deux genres.

À la table des substantifs, la grammaire de Palsgrave (1530) le fait du féminin au singulier : « Organs, an instrument. — Orgre, s. f. » Au chapitre de la même grammaire intitulé : Quels substantifs n’ont que le nombre pluriel, on trouve à la page 183 : « Unes orgues ; a payre of organs, an instrument of music. » Une, à cette époque, se pluralisait encore devant les noms pluriels qui ne désignaient qu’un seul objet.

Dans les Antiquités de Pontoise, par Taillepied, on rencontre cette phrase au verso du feuillet 18 : « Feu de bonne mémoire madame de Palaiseau avec sa niepce madame d’Andressy en leur vivant, firent faire les petites orgues qui sont au costé dextre de l’église, etc. »

Orgue portatif du XVe siècle
Orgue portatif du XVe siècle

En 1740, époque de la 3e édition de son dictionnaire, l’Académie faisait encore orgue du féminin, aussi bien au singulier qu’au pluriel, et voici à ce sujet les exemples qu’elle donne : « Une bonne orgue. L’orgue d’une telle église est excellente. Il y a tant de jeux à cette orgue. Des orgues portatives. »

Mais le dictionnaire de Richelet (1728) nous montre le masculin qui commence à s’introduire : ce mot est masculin et féminin au singulier, dit-il, mais au pluriel, il est du féminin : « Un orgue portatif ou portative. De belles orgues. »

On lit dans Trévoux (1771) que l’usage le plus généralement répandu est de faire ce mot masculin au singulier et féminin au pluriel ; mais il semble qu’on abandonnait avec peine l’ancienne règle, car, au mot accordoir, on trouve dans le même ouvrage : « L’accordoir d’une orgue est fait en forme de petit cône dont on affuble les tuyaux en les pressant, etc. »

Qui donc, au mépris d’un usage au moins deux fois séculaire, vient introduire ici le genre masculin ? On ne sait ; mais l’hésitation n’est plus possible : dès 1706, la grammaire de Chifflet avait dit que orgue « au singulier est mieux masculin », et l’Académie, forcée d’acquiescer à la nouvelle doctrine, déclarait dans sa 4e édition (1762) que orgue est masculin au singulier et féminin au pluriel, et modifiait ainsi les exemples de ses éditions précédentes : « Un bon orgue. L’orgue d’une telle église est excellent. Il y a tant de jeux à cet orgue. Des orgues portatives. »

Et voilà pourquoi, à l’heure présente, pour parler correctement notre langue, il faut qu’on dise : c’est un des plus belles orgues qu’il y ait en France.

Une règle aussi absurde a fait souhaiter bientôt qu’on adoptât pour orgue un genre unique, et l’on s’est demandé s’il ne vaudrait pas mieux que ce nom fût toujours du masculin. Les envahissements de ce genre semblent ne pas devoir se borner au singulier ; il y a une tendance à l’appliquer aux deux nombres, et les exemples ne sont pas rares où des auteurs ont écrit conformément à cette opinion, que partagent de sérieux grammairiens.

Joueuse d'orgue. Gravure (colorisée ultérieurement) de 1570
Joueuse d’orgue. Gravure (colorisée ultérieurement) de 1570

Après avoir rapporté le sentiment de Bescherelle qui, lui aussi, voudrait que, dans tous les cas, orgue fût fait du masculin, le compositeur et musicologue Jean-Goerges Kastner (1810-1867) se déclare entièrement du même avis en 1866 dans sa Parémiologie musicale de la langue française : « L’orgue, dit-il, devrait avoir bien et définitivement ce genre. »

Si Kastner, membre de l’Institut de France et de l’Académie de Berlin, est un musicien érudit qui s’est livré à l’étude d’un groupe de questions qui lui ont valu comme philologue une incontestable autorité, le philologue et grammairien Éman Martin (1821-1882) se partage pas son avis. Il explique que le mot orgue peut être considéré comme ayant toujours été féminin aux deux genres jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle, puisque c’est seulement en 1762 que l’Académie lui reconnaît le genre masculin au singulier.

Pour Martin, vouloir employer toujours ce nom au masculin, revient à vouloir absoudre une usurpation manifeste. Selon lui, le masculin a des droits qui ne datent que d’hier, pour ainsi dire, et encore, des droits qui ne s’étendent qu’au singulier ; ceux du féminin s’étendent aux deux nombres ; et, sans une regrettable décision de l’Académie, explique-t-il encore, ils auraient presque toujours appartenu à orgue depuis que ce mot existe dans notre langue.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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