LA FRANCE PITTORESQUE
Chevelure de Jeanne d’Arc :
brune ou blonde ?
(D’après « Journal de Rouen » du 10 août 1924, « Le Figaro. Supplément
littéraire » du 4 mai 1907 et « Notice des collections composant le musée
de Jeanne d’Arc » (par Philippe Mantellier) paru en 1880)
Publié le lundi 4 février 2019, par LA RÉDACTION
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Quelle était la couleur de la chevelure de Jeanne d’Arc ? La Pucelle d’Orléans ayant affirmé elle-même, lors de son procès, ne s’être jamais fait peindre, partisans du brun et du blond s’affrontent depuis des siècles, invoquant, qui un cachet de cire ayant emprisonné un cheveu noir aujourd’hui disparu, qui des enluminures ou peintures réalisées nombre d’années après l’exécution de l’héroïne.
 

Jeanne d’Arc était brune, assurent le chroniqueur augustin Philippe de Bergame (1434-1520), l’historien Albert Lecoy de la Marche (1839-1897), l’historiographe Ambroise Tardieu (1840-1912), l’historien et homme politique Joseph Fabre (1842-1916) ainsi que l’écrivain et dramaturge Victorien Sardou (1831-1908).

Rappelons tout d’abord qu’il n’existe aucun portrait authentique de Jeanne d’Arc, encore que sa popularité eût été assez grande, en son vivant même, pour qu’on reproduisît de tous côtés son image. Mais, jusqu’à présent, aucune de ces reproductions n’a pu être découverte. D’autre part, Jeanne déclare, en son procès, qu’elle-même ne s’est jamais fait peindre.

Jeanne d'Arc en armure. Portrait imaginaire et idéalisé. Miniature du XVe siècle
Jeanne d’Arc en armure. Portrait imaginaire et idéalisé. Miniature du XVe siècle

Quant aux documents du temps, ils se bornent à déclarer que Jeanne portait les cheveux courts et coupés en ronds, comme ceux des soldats. Cela établi, sur quoi s’appuient les partisans de la couleur brune ? Sur divers témoignages puisés tous dans le livre de Philippe de Bergame, De claris electisque mulieribus, publié en 1497, c’est-à-dire soixante-six ans après la mort de la Pucelle. Selon cet auteur, Jeanne d’Arc était très forte, de petite taille, brevi statura, de figure paysanne, rusticana facie et de cheveux noirs, nigro capillo. »

Mais Philippe de Bergame n’a jamais vu Jeanne d’Arc, car il est né en 1434, trois ans après le supplice de l’héroïne, et il ne parle que sur des on-dit. En outre, peut-on se fier à ce chroniqueur italien, dont les assertions sont souvent douteuses ? Bergame écrivait en effet l’histoire à la façon d’Alexandre Dumas, c’est-à-dire en romancier, et il a, dans son ouvrage, commis des erreurs matérielles si flagrantes à l’endroit de la vie de Jeanne d’Arc que Quicherat lui-même est contraint d’avouer honnêtement : « Mérite-t-il plus de confiance sur ce trait de conformation physique qu’à l’égard des faits controuvés dont il a surchargé son récit ? »

Le greffier de la Rochelle, dans la Relation du Livre noir de la Rochelle, publiée par Quicherat dans la Revue historique (1877), assure aussi que les cheveux de Jeanne d’Arc étaient noirs.

Enfin, on aurait deux preuves matérielles, qui sont toutefois bien fragiles. La première est une lettre que Jeanne adressa aux habitants de Riom, le 9 novembre 1429, qui fut découverte en 1844 aux Archives municipales de Riom par le président Tailhand, était suspendu un cachet rouge, dont le revers était seul conservé. La charte est bien signée de Jeanne, et on y voyait, dit Quicherat (Procès), « la marque d’un doigt et le reste d’un cheveu noir qui paraît avoir été mis originairement dans la cire.

Jeanne d'Arc au sacre du roi Charles VII, dans la cathédrale de Reims. Peinture de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1851)
Jeanne d’Arc au sacre du roi Charles VII, dans la cathédrale de Reims.
Peinture de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1851)

Il est possible que ce cheveu ait appartenu à Jeanne d’Arc, puisqu’il est admis que d’après une coutume du Moyen Age, on insérait, pour affirmer l’authenticité du sceau, quelque partie ou fragment corporel appartenant à l’envoyeur : un brin de barbe, un cheveu. Encore faudrait-il commencer par prouver que Jeanne d’Arc eut un sceau. Son arrière-petit-neveu, Haméry d’Arc, dans sa bibliographie si complète, n’en cite pas un seul, non plus le chanoine Cochard dans son étude intitulée Existe-t-il des reliques de Jeanne d’Arc ?

Et que faut-il penser de ce cheveu ? L’historien, généalogiste et archéologue Paul de Farcy (1841-1918), un des maîtres de la science sigillographique, déclare : « Ce mode a été employé fort rarement dans les siècles antérieurs au quinzième, et c’était alors mentionné dans l’acte même. Au quinzième, c’est trop invraisemblable. »

Quant au marquis de Croizier, autre éminent sigillographe, il s’exprime ainsi : « Rien ne prouve que ce cheveu ait appartenu à Jeanne d’Arc. Souvent, en effet, pour rendre la cire moins cassante on la pétrissait avec des cheveux, des poils ou de la ficelle. Un sceau de Guillaume de Tancarville, dont la cire est ainsi pétrie, se trouve à Rouen. (...) Oui, l’usage d’introduire dans la cire des sceaux soit des poils ou de la barbe, soit un ou plusieurs cheveux a existé, mais cet usage a cessé à la fin du douzième siècle. Non, je ne connais pas d’exemple de cette pratique aux treizième, quatorzième et quinzième siècles. »

Enfin, l’érudit et vicomte Oscar de Poli (1838-1908) écrit : « Il m’est impossible de ne pas considérer le fragment de cheveu noir de Riom comme une espièglerie de petit clerc. Ce cheveu adventice a du reste disparu après 1849 ; il s’en est allé comme il était venu, et j’estime, après tout, que c’est ce que la fausse relique avait de mieux à faire. »

Jeanne d'Arc conduite devant le roi Charles VII à Chinon. Miniature extraite des Vigiles de Charles VII, par Martial d'Auvergne (1484)
Jeanne d’Arc conduite devant le roi Charles VII à Chinon. Miniature extraite
des Vigiles de Charles VII, par Martial d’Auvergne (1484)

Ce cheveu noir a en effet disparu. L’historien et archéologue Francis Pérot (1840-1918) écrivait en 1889 au chanoine Cochard, qui a spécialement étudié les reliquiæ de Jeanne d’Arc pouvant exister : « Le sceau de la lettre aux habitants de Riom a perdu le cheveu avec le cachet. Il reste un petit fragment de ce cachet, avec les traces des doigts qui ont pressé la cire. »

La seconde preuve matérielle avancée par les partisans de la chevelure brune consiste en une lettre de Jeanne d’Arc aux habitants de Reims (16 mars 1430) et portant aussi un cachet de cire rouge, traversé par un cheveu très noir. Francis Pérot, dans sa notice sur Jeanne d’Arc en Bourbonnais, l’a affirmé, mais de Mateyssie, bien connu à Rouen par ses travaux sur l’abjuration, qui était possesseur de cette lettre, a gardé le silence sur cette question du cheveu noir.

On voit à présent la fragilité des témoignages en faveur du brun. En avons-nous de plus solides en faveur du blond ? Tout d’abord le blond tirant sur le roux, les sourcils bruns n’ont rien d’anormal et sont communs dans la région natale de Jeanne ; c’est ainsi que de vieux témoignages (portrait de Bousquet) représentent le père de Jeanne et sa mère également (statuette de Lauvergnat).

Un autre témoignage est le portrait le plus anciennement connu de Jeanne, apporté d’Allemagne en France, attribué à un maître inconnu de l’école de Bâle et datant de 1450 environ. Après avoir fait partie de la galerie célèbre du comte de Bruhl, il avait appartenu à un habitant de Nuremberg, puis au conseiller d’État de Martinengo de Wurtzbourg, à la mort duquel il fut acheté par une Orléanaise, Madame Besnard-Salmon, qui habitait cette ville et le légua, en 1857, au musée historique d’Orléans. Il passait pour représenter la Pucelle d’Orléans, et c’était une opinion si répandue que Schiller, avant de faire paraître son drame de Jeanne d’Arc, voulut le voir.

Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré lors du siège de Paris de 1429. Miniature extraite des Vigiles de Charles VII, par Martial d'Auvergne (1484)
Jeanne d’Arc à la porte Saint-Honoré lors du siège de Paris de 1429. Miniature extraite
des Vigiles de Charles VII, par Martial d’Auvergne (1484)

Mais cette interprétation, reposant uniquement sur le caractère un peu féminin de la figure et des formes du cavalier, le bandeau de perles chargeant son front, et cette circonstance que les couleurs jaune, rouge, blanche et bleue du panache du cheval se retrouvent dans l’écusson de la ville d’Orléans, ne résista pas à un examen attentif. À la fin du XIXe siècle, on convint qu’il ne s’agissait pas d’une représentation de Jeanne d’Arc, mais du combat de saint Georges.

La Chronique espagnole de la Pucelle d’Orléans, écrite au milieu du XVe siècle, donne à l’héroïne des cheveux blonds cendrés. Giovanni Sabadino degli Arienti (Jeanne d’Arc ; sa vie par un Italien du quinzième siècle, par le comte de Puymaigre) décrit aussi Jeanne d’Arc avec « un visage un peu brun et des cheveux blonds. » Il est venu en France, dit-il, peu après la mort de l’héroïne et a vu ses portraits d’après lesquels il la dépeint. Citons encore deux miniatures alsaciennes ayant appartenu au compositeur et peintre Georges Spetz (1844-1914), d’Isenheim, et peut-être contemporaines ou presque ; dans toutes deux Jeanne est représentée avec des yeux noirs, des sourcils bruns, des cheveux d’un blond roux.

Il en est de même dans le manuscrit les Vigiles de Charles VII, écrit par Martial d’Auvergne une quarantaine d’années après la mort de Jeanne ; on y trouve sept miniatures représentant la Pucelle et toutes lui donnent cheveux blonds et sourcils noirs. Enfin, tous les portraits connus faits au siècle suivant donnent à Jeanne la même nuance de cheveux.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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