LA FRANCE PITTORESQUE
Belle-Fille : château empreint du
singulier destin de Damegerose ?
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Publié le mardi 8 janvier 2019, par LA RÉDACTION
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La Légende Dorée des évêques du Mans retrace les malheurs de la belle et gracieuse Damegerose, fille du seigneur Gaudin de Chemiré dans la Sarthe, et la punition divine infligée en 1140 à son oncle, le libertin Damase à la mort duquel la demoiselle sa victime se retira en un domaine hérité de son père et où fut plus tard érigé le château de Belle-Fille
 

En partant du Mans pour se rendre à Sablé, on rencontre, après avoir traversé les communes de Saint-Georges et de Saint-Léonard, un petit village charmant, bâti entre deux coteaux de l’aspect le plus pittoresque : c’est Chemiré-le-Gaudin.

Il y a plus de huit siècles, Chemiré devait son importance à son château féodal, jeté au milieu d’une nature abrupte, et dominé par les bois séculaires qui couronnaient les coteaux voisins. Au nombre des trésors que l’on pouvait admirer dans le manoir du seigneur Gaudin, se trouvait une belle et gracieuse jeune fille, l’orgueil de son père et la joie de ses jours. Dans tous les castels du Maine, il n’était bruit que des charmes de la séduisante Damegerose connue sous le nom de la Belle-Fille.

Vue aérienne de Chemiré-le-Gaudin (Sarthe)
Vue aérienne de Chemiré-le-Gaudin (Sarthe)

Il fallait la voir au moment où le soleil commençait à dorer la cime de la forêt, montée sur sa haquenée, poursuivant le cerf dix cors que la meute seigneuriale avait arraché à sa douce solitude, ou bien quand son oeil noir et limpide suivait avec agitation dans les airs le faucon prêt à saisir sa proie. Tantôt grave et majestueuse, elle apparaissait au milieu des rudes chasseurs, comme la fée de la vallée ; tantôt rieuse et légère, elle parcourait en folâtrant la vaste colline, vive et capricieuse comme le lutin des bruyères.

Près de Chemiré-le-Gaudin se trouve le village d’Asnières — contrée où l’on élevait anciennement des ânes. Vers l’an de grâce 1140, la seigneurie d’Asnières avait une haute importance ; elle était le patrimoine d’un gentilhomme mécréant et libertin, craignant peu les menaces des serviteurs de Dieu. Damase était le nom de ce seigneur.

Par une belle matinée du mois de mai, il vint, monté sur un bon cheval au col long et aux jambes fines, et suivi de ses piqueurs, visiter le seigneur de Chemiré, son frère et son ami, pour essayer sa meute et juger le vol de ses faucons. Bien qu’il eût déjà passé les premiers temps de sa jeunesse, vous eussiez en le voyant, admiré la noblesse de sa tournure, sa taille élégante, sa force musculaire, son regard pénétrant, et il eût pu vous cacher dix années de son âge, si des rides assez profondes n’eussent sillonné son front élevé, en partie dégarni de l’épaisse chevelure noire qui l’avait ombragé jadis.

Damase fut gracieusement accueilli dans le manoir de Chemiré ; il pressa avec cordialité la main du seigneur Gaudin, et ses lèvres se posèrent sur le beau front d’ivoire de sa jolie nièce. À peine l’avait-il aperçue quand elle était encore enfant, et il retrouvait aujourd’hui en elle une des merveilles de la création.

Se rendit-il compte des mouvements spontanés de son cœur, ou se crut-il crut attiré vers elle par les doux liens de la parenté ? On ne sait ; mais de ce moment il s’attacha à ses pas, et ne cessa de l’entourer des plus gracieuses attentions. L’homme au caractère ardent, à la volonté de fer, s’amollit au souffle d’une jeune fille ; et lui qui n’aurait pas cédé aux ordres de Dieu lui-même, devint un esclave soumis ; la triple cuirasse dont était entouré le cœur de Damase était tombée aux pieds de Damegerose.

Un mois entier s’écoula comme un jour au milieu des festins, des fêtes et des plaisirs de la chasse ; et sans un fâcheux incident rien n’aurait troublé la joie à laquelle se livraient les hôtes du manoir de Chemiré. Une chasse au vol avait été préparée longuement à l’avance, l’épervier favori de la Belle-Fille devant y jouer un rôle principal.

À peine venait-on d’entrer dans la plaine, quand le fauconnier trouva l’occasion de le lancer sur une bande de ramiers que l’approche des chasseurs avait mis en fuite. Damase, désireux de faire admirer son adresse, prit un arc, et au moment où l’oiseau bien-aimé de Damegerose allait fondre sur sa proie, il voulut lui ravir une victoire assurée. Cependant le trait parti d’une main forte n’atteignit pas son but ; par un fatal coup du hasard, il alla au contraire frapper le malheureux épervier, qui tomba sans vie aux pieds de sa belle maîtresse.

La jeune châtelaine de Chemiré n’avait pas compris Ies désirs ardents dont elle se trouvait l’objet ; elle était bien loin de partager la passion dont son oncle brûlait pour elle, mais elle avait été flattée de ses soins assidus ; la perte de son oiseau chéri lui révéla en partie le véritable état de son cœur. La journée se passa sans gaieté et l’on rentra de bonne heure au château.

Chemiré-le-Gaudin (Sarthe)
Chemiré-le-Gaudin (Sarthe)

Damase devait retourner dans ses terres, mais il avait formé le projet de n’y pas retourner seul. À la chute du jour, quand tout le monde fut réuni sur la grande plate-forme du donjon, où l’on venait souvent respirer l’air pendant les délicieuses soirées du printemps, il dit au seigneur Gaudin :

— Beau sire, mon frère, il me faut bientôt vous quitter, j’ai vilainement, et par maladresse insigne, causé des chagrins à qui j’aurais voulu laisser de doux souvenirs ; si vous le permettez je pourrai, je l’espère, réparer en partie ma faute. Confiez-moi ma nièce Damegerose, je veux lui faire choisir dans ma fauconnerie le plus merveilleux de mes oiseaux ; sous trois jours, deux de mes fidèles écuyers vous la ramèneront contente et oublieuse du passé.

— Vous me demandez-là une grande preuve d’amitié, messire mon frère ; je suis toutefois trop heureux de vous voir pour vous rien refuser ; je veux bien, si Damegerose y consent, la mettre sous votre sauvegarde durant trois jours, pour visiter votre château d’Asnières.

— Dois-je espérer, belle nièce, de vous voir consentir à ma demande ? Je veux employer tous les moyens en mon pouvoir pour dissiper le nuage dont j’ai couvert votre front, et pour sécher les larmes de vos jolis yeux.

— Si monseigneur mon père le permet, répondit la belle fille, j’irai volontiers visiter vos beaux faucons. On les cite avec éloge dans toute la contrée. Mons Berthaule, votre fauconnier, est digne, j’en suis certaine, de sa haute réputation.

— Vous me rendez joyeux pour longtemps, belle nièce ; vienne jeudi, ,jour consacré à monseigneur saint Joseph, nous chevaucherons vers mon manoir d’Asnières, et bien malheureux serai si je ne trouve le moyen de vous en rendre le séjour agréable.

Trois jours après cette conversation, la timide demoiselle de Chemiré reposait tranquillement sous le toit seigneurial du château d’Asnières. Mais dès le second jour de son arrivée, Damegerose n’avait pas douté de l’ardent amour de son oncle. Il faut le dire aussi, elle se sentait bien entraînée vers lui par un sentiment vague et mystérieux, cependant elle regrettait d’avoir abandonné si légèrement le toit protecteur de son père.

Les trois jours fixés pour l’absence de Damegerose étaient expirés ; le lendemain, dès l’aube, elle devait reprendre le chemin de Chemiré ; à cette pensée, un léger sourire errait de temps en temps sur le bord de ses lèvres ; mais ce dernier jour elle sentit en elle-même, après le repas du soir, un trouble étrange ; son sang après avoir coulé avec une activité inaccoutumée dans ses veines, semblait s’être concentré tout entier dans le cerveau ; ses paupières devenaient d’une pesanteur insupportable, et tous ses efforts étaient vains pour résister au sommeil. Les femmes chargées de son service furent appelées et s’empressèrent de la conduire dans son appartement.

La chambre qu’occupait Damegerose était située dans une tour orientée vers le sud, et l’on y parvenait par deux longues et étroites galeries communiquant, l’une avec le corps principal du manoir, et l’autre avec un vaste pavillon carré, dont le pied était baigné par les eaux de la Vègre, et la tête couronnée de créneaux ; c’était l’habitation particulière du seigneur du lieu.

La jeune fille fut à peine étendue sur sa large couche, qu’un sommeil profond anéantit tout son être. Ses femmes, après avoir veillé une heure auprès d’elle et s’être assurées qu’elle ne pouvait avoir aucun besoin de leur secours, se retirèrent sans bruit dans leur appartement, et la laissèrent goûter le repos dont elle paraissait avoir besoin.

Chemiré-le-Gaudin (Sarthe)
Chemiré-le-Gaudin (Sarthe)

Depuis longtemps déjà le plus grand silence régnait dans le château d’Asnières, et n’était interrompu que par les pas mesurés des gardes placés sur le donjon et à la porte du pont-levis. Tout à coup Damegerose crut s’éveiller sous l’impression d’un songe pénible : elle vit la riche draperie, placée au fond de son alcôve, s’agiter légèrement, puis elle s’imagina qu’une ombre humaine passait devant elle. Elle voulait crier, mais sa langue resta muette. Elle voulut repousser la vision, et ses bras retombèrent sans force ; puis elle perdit tout à fait la conscience d’elle-même et retomba pour plusieurs heures encore dans son premier sommeil.

Les rayons du soleil commençaient à pénétrer à travers les ouvertures étroites de la tour, quand elle sortit de cette sorte d’affaissement léthargique, dans lequel elle était tombée depuis la veille au soir. Elle avait à peine ouvert les yeux qu’elle voulut pousser des cris aigus, mais elle ne put prononcer que des sons mal articulés qui se perdirent sons la voûte de l’appartement.

Les chroniques sont restées muettes sur les reproches amers qu’elle dut adresser à son oncle, sur les larmes abondantes que ses beaux yeux purent verser ; nous n’en savons pas davantage sur les moyens dont le seigneur d’Asnières fit usage pour consoler sa victime ; mais un fait d’une haute importance, c’est que le retour de Damegerose Chemiré, fixé ce jour-là, n’eut pas lieu, et que plusieurs semaines après cet évènement, Gaudin avait en vain envoyé, à diverses reprises, quelques-uns de ses écuyers, pour ramener sa fille près de lui.

Le scandale était devenu public : le seigneur Gaudin ne pouvait manquer de chercher à tirer vengeance de la déloyauté de son frère. Il assembla ses hommes d’armes et résolut d’aller l’attaquer dans son château ; mais il aurait fallu des forces bien supérieures à celles dont pouvait disposer le père de Damegerose pour forcer Damase derrière ses bonnes murailles.

Après plusieurs jours passés en attaques infructueuses, Gaudin sentit l’inutilité de ses efforts. Il se retira dans l’intention d’appeler à son aide tous les seigneurs de la contrée, qui ne pourraient se refuser à lui prêter main forte dans une semblable circonstance. Deux mois entiers s’écoulèrent en nouveaux préparatifs. Tous les chevaliers alliés de Gaudin s’étaient rassemblés, on n’attendait plus que le châtelain de Pirrnil, quand un incident vint arrêter la marche de cette petite croisade.

Damase, effrayé sans doute à la nouvelle de ces dispositions hostiles, et craignant de ne pouvoir résister aux efforts réunis de tant de gentilshommes, envoya un message à son frère, pour lui promettre que sous deux jours Damegerose rentrerait au manoir de Chemiré, s’il voulait renoncer à ses projets de guerre. Avant de prendre une détermination, Gaudin crut devoir consulter ses alliés ; les avis furent partagés, et l’on remit au lendemain à arrêter une décision positive. Cette journée se termina au milieu d’un splendide banquet que le chef de l’entreprise offrit à ses amis.

Le lendemain, Gaudin ne parut pas à l’heure convenue. La réunion avait été projetée au milieu d’une plaine située entre Fercé et Noyen ; plusieurs heures se passèrent dans une vaine attente ; on allait même se séparer, quand on aperçut un homme se dirigeant vers les chevaliers de toute la vitesse de son coursier ; c’était le bon cheval de bataille du seigneur de Chemiré, mais il n’était pas monté par son maître : « Messeigneurs, dit le messager, celui que vous attendez ne reparaîtra plus au milieu de vous, car il a passé de vie à trépas. Ce, matin, nous l’avons étendu mort sur sa couche. Les horribles contractions de son corps, et le bouleversement des traits de son visage, nous ont fait soupçonner une longue et pitoyable agonie. »

Tous, à cette nouvelle imprévue, restèrent muets d’étonnement. Le jeune Gauthier de Saint-Léonard rompit le premier le silence.

— Je ne sais, Messeigneurs, si vous avez remarqué comme moi hier soir, pendant le souper, l’envoyé d’Asnières dans la salle du banquet. Je crains...

— Pas de soupçons précipités, mon jeune ami, dit le vieux seigneur d’Arthenay ; si ma voix pouvait être de quelques poids dans cette assemblée, je vous engagerais, Messeigneurs, à recourir à l’autorité de notre saint évêque, messire Hugues de Saint-Calais.

— C’est bien dit, reprit Gauthier de Saint-Léonard, et puisse le mécréant être traité comme il le mérite.

Château de Belle-Fille (Sarthe) au milieu du XXe siècle
Château de Belle-Fille (Sarthe) au milieu du XXe siècle

La proposition du vieux seigneur d’Arthenay fut approuvée de toutes parts, et on se sépara en le chargeant d’envoyer un messager à Hugues de Saint-Calais, pour l’informer de l’indigne conduite du seigneur Damase.

En l’an 1140, le siège épiscopal du Mans était occupé par un homme de mœurs austères, d’un caractère ferme, d’une sévérité inexorable à l’égard fie toute infraction aux lois de l’Église. La nature avait été pour lui prodigue de ses dons ; il joignait à une haute intelligence une sagesse profonde. Sa stature élevée, sa physionomie agréable et imposante, faisaient autant d’impression sur le vulgaire, que sa science sur les clercs de l’Église. Élevé par les soins de Hildebert, ce prélat s’était noblement formé à l’école d’un si grand maître. La Légende Dorée des évêques l’appelle Hugues de Saint-Calais, non qu’il. fut issu de l’illustre famille des seigneurs de ce nom, mais parce qu’il naquit dans cette ville.

La rumeur publique avait apporté aux oreilles de Hugues qu’un seigneur de sa juridiction donnait, au mépris de toutes lois, un exemple alors inouï de scandale. L’évêque plein d’un saint zèle prit des renseignements et apprit bientôt que les débordements du seigneur d’Asnières exigeaient une prompte répression et une sévère pénitence.

L’évêque fit une enquête et fut indigné de l’infâme conduite du seigneur d’Anières. Il résolut d’appeler sur le front du coupable tontes les foudres de l’Église. Le prieur de Solesmes, chargé d’examiner les faits, en rendit bientôt un compte exact, et affirma que Damase paraissait résolu de continuer à vivre dans son impénitence. Hugues ne balança plus alors à lancer contre cet indigne gentilhomme une sentence d’excommunication, et envoya en conséquence Odoart et dom Gerbrandt, religieux de l’abbaye de Saint-Vincent, pour la lui signifier.

Leur mission l’ut mal accueillie. « Allez dire à votre évêque, leur répondit Damase, que je ne crains ni lui, ni ses censures ; qu’elles ne me feront pas perdre le goût du pain et du vin, et ne m’ôteront pas l’usage de l’eau et du feu. » Hugues, étonné d’une semblable audace, crut devoir faire usage du pouvoir que le ciel paraissait avoir confié à sa sagesse. Il prédit sur-le-champ au coupable que s’il persistait dans son obstination, et s’il ne se séparait pas de sa malheureuse nièce avant six mois, le feu et l’eau mettraient un terme à sa vie. Cette prédiction fit sourire de dédain le seigneur d’Asnières ; et les remords ne trouvèrent aucune place dans son cœur.

Cinq mois s’étaient à peine écoulés depuis cet évènement, lorsqu’un jour, suivi d’un seul fauconnier, il voulut aller essayer le vol d’un oiseau nouvellement dressé, et qu’il destinait à Damegerose. Il se rendit dans une plaine peu éloignée de son manoir, et située entre les paroisses de Parc é et de Beaucé — aujourd’hui hameau en Solesmes. Le soleil, ce jour-là, brillait avec éclat, le ciel était pur, la terre semblait parée de tous ses charmes, seulement on voyait à l’horizon, du côté du midi, se former un point noir, que des gens superstitieux auraient pu regarder comme un mauvais présage.

Peu à peu des nuages s’amoncelèrent de toutes parts, l’atmosphère devint pesante, le jour fit place à l’obscurité, de rapides éclairs se croisèrent en tous sens ; puis on entendit dans le lointain comme le roulis d’un char pesant emporté par des coursiers fougueux ; bientôt l’orage grandit avec une rapidité effrayante, la nue s’ouvrit pour laisser échapper des torrents de pluie ; les éclats d’un nouveau tonnerre répondirent au murmure d’un tonnerre qui n’avait pas cessé de gronder ; tous les éléments parurent en un instant conjurés, afin de porter la désolation dans la plaine où se trouvaient Damase et son fauconnier.

Damase, homme fier et d’un courage à toute épreuve, ne put toutefois s’empêcher de ressentir un mouvement d’effroi à la vue du ciel en courroux ; ses crimes vinrent se placer devant lui comme des ombres menaçantes : il voulut fuir. En ce moment il se trouvait sur le bord de la Sarthe, en face d’une éminence, au pied de laquelle la rivière a creusé son lit, en formant un léger détour. Là s’élevait alors une maison de modeste apparence, connue dans le pays sous le nom de la Perrine-de-Cré, Mais, pour y parvenir, il fallait gagner l’autre rive ; le trajet était long et l’eau, agitée par la tourmente, n’avait rien de rassurant.

Château de Belle-Fille (Sarthe) au milieu du XXe siècle
Château de Belle-Fille (Sarthe) au milieu du XXe siècle

Cependant Damase aperçut une barque amarrée près du bord, et retenue par un faible lien ; il la détacha facilement et y prit place, suivi de son fauconnier. Après des efforts inouïs, ils parvinrent à faire la moitié du trajet ; mais, dans ce moment même, l’orage se déploya avec un nouveau degré de fureur, les éclairs jaillirent de toutes parts sans interruption, la rivière parut une mer de feu, la nuée se déchira avec un horrible fracas, et la foudre, plus rapide qu’une flèche, vint en ricochant frapper le léger esquif, qui disparut sous les eaux.

Le ciel parut alors avoir épuisé sa colère ; la pluie cessa de tomber, le tonnerre ne gronda plus qu’à de longs intervalles, et la nature, accablée sous le poids d’un horrible bouleversement, sembla sortir de sa stupeur, et se montra belle de nouveaux attraits. Cependant le manoir d’Asnières resta veuf de son seigneur, et Damegerose passa toute la nuit dans une poignante inquiétude.

Le lendemain, plusieurs hommes d’armes furent expédiés sur divers points, mais leurs recherches restèrent sans résultat. Plus de huit jours s’écoulèrent encore, laissant la Belle-Fille incertaine sur le sort du seigneur Damase. Enfin un batelier, en retirant ses filets, trouva auprès de l’île de Sablé, un corps mutilé par la foudre et entièrement corrompu, à la suite d’un long séjour sous l’eau : c’était celui du fauconnier d’Asnières. Cet indice fit soupçonner le sort du seigneur Damase, mais tout fut inutile pour retrouver les moindres traces de sa personne.

Peu de temps après ce funeste évènement, la fille de Gaudin de Chemiré, accablée de remords, se rendit au Mans, et vint se jeter aux pieds de Hugues de Saint-Calais. Elle parvint, par l’aveu de ses fautes et par son repentir, à toucher le cœur du prélat ; il comprit combien les séductions avaient eu d’empire sur son cœur, où le mal auparavant n’avait jamais eu d’accès, et après avoir retracé, dans sa sainte indignation, le tableau des fautes de la jeune fille, il consentit à l’absoudre du passé sous la condition d’une pénitence perpétuelle.

Damegerose aurait bien voulu se retirer pour toujours au fond d’un monastère, afin d’y pleurer ses péchés, mais Hugues fut inflexible sur ce point ; il lui interdit l’entrée de toute maison religieuse, et exigea qu’elle passât le reste de sa vie dans la solitude, afin d’anéantir à jamais le souvenir de ses erreurs. Elle se retira alors avec deux de ses patientes, entièrement dévouées à ses malheurs, dans un domaine qu’elle tenait de son père. Là, elle fit élever un petit oratoire où pendant près de cinquante ans elle vint prier chaque jour.

Ce petit oratoire était fréquenté par trois femmes, dit la chronique, dont l’une était jeune encore. Celle-ci, malgré le profond chagrin dont ses traits portaient les traces, laissait apercevoir une beauté peu commune. Une violente douleur se lisait dans son humble regard, et la couleur sombre de ses vêtements se trouvait en harmonie avec l’état ordinaire de son âme ; les deux autres paraissaient l’entourer de soins bien tendres, et leurs prévenances annonçaient le plus entier dévouement. À la mort de Damegerose le petit oratoire tomba en ruine, et à sa place un château fut construit et appelé du nom de Belle-Fille.

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