LA FRANCE PITTORESQUE
Pleurer des larmes de crocodile
(D’après « Le Courrier de Vaugelas » paru en 1874 et « Comptes-rendus
des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres » paru en 1989)
Publié le vendredi 30 novembre 2018, par LA RÉDACTION
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Pleurer à chaudes larmes et de manière hypocrite afin d’émouvoir son entourage et obtenir quelque chose
 

Si l’on consulte le Grand dictionnaire de la langue latine — rédigé par Guillaume Freund et traduit en français par N. Theil — et qu’on se reporte à tous les passages des auteurs latins qu’il cite comme ayant parlé du crocodile ; si l’on parcourt attentivement l’Histoire des Animaux d’Aristote, laquelle consiste en deux volumes, l’un contenant l’Histoire des animaux proprement dite et l’autre des Notes critiques sur cette Histoire, on ne trouve rien qui fasse référence au stratagème prêté au crocodile pour attirer sa proie.

Ainsi, si le célèbre grammairien Pierre-Marie Quitard (1792-1882) fait bien bon marché de la curiosité de ses lecteurs en les renvoyant sommairement et cavalièrement, au sujet de l’origine de cette expression, aux Grecs et aux Romains, on n’en trouve pas trace dans l’antiquité. L’origine en est donc plus moderne.

Pleurer des larmes de crocodile. Timbre émis le 4 février 2013 dans la série Sauter du coq à l'âne. Dessin d'Emmanuelle Houdart
Pleurer des larmes de crocodile. Timbre émis le 4 février 2013 dans
la série Sauter du coq à l’âne. Dessin d’Emmanuelle Houdart

Comme cette expression se trouve dans toutes les langues de l’Europe occidentale (Lagrime di coccodrillo, en italien ; lagrimas de cocodrilo, en espagnol et en portugais ; krokodil tränen, en allemand ; krokodille traanen, en hollandais ; crocodile tears, en anglais), cela donne à penser qu’elle est due à un ouvrage qui aurait été très répandu à une certaine époque dans les pays où se parlent ces langues. Or il semble bien que ce soit le Livre des merveilles du monde de Jean de Mandeville.

De 1322 à 1356, Jean de Mandeville, explorateur anglais né à Liège, effectua un prétendu voyage en Afrique et en Asie, consignant à son retour les détails de son périple dans un ouvrage qu’il qualifie seulement de « livret », mais qui fut ensuite connu sous des titres divers comme le Livre des merveilles du monde avant que ne s’impose, à partir du milieu du XVIe siècle, celui de Voyages.

L’ouvrage se présente comme une description de la Terre Sainte et des différents itinéraires qui y conduisent, suivi d’une description de l’Asie, Asie Mineure, Asie centrale, Inde, Chine, îles de l’océan Indien, ainsi que d’une petite partie de l’Afrique, Afrique du Nord, Libye, Éthiopie. Dans le Prologue, l’auteur, après s’être présenté comme un chevalier anglais natif de Saint Albans, se déclare habilité à traiter de tous ces pays pour les avoir lui-même parcourus.

Frontispice de l'édition de 1371 des Voyages de Jean de Mandeville
Frontispice de l’édition de 1371 des Voyages de Jean de Mandeville

Mandeville fit à son époque figure d’autorité : Martin Behaim le cite longuement dans les notices de son célèbre globe, on assure qu’il a été utilisé par Christophe Colomb et Martin Frobisher l’empore dans son expédition à la rechere du passage du Nord-Est en 1576. On pourrait citer une longue suite de notices louangeuses écrites entre la fin du XIVe et celle du XVIIe siècle sur ce chevalier savant, polyglotte, curieux de tout, qui avait parcouru « l’universel monde » en véritable Ulysse des temps modernes.

En réalité, si Jean de Mandeville s’est bien rendu en Égypte, son Livre des merveilles est construit sur un canevas fourni par les deux plus récents récits de voyage dont il disposait au moment de sa rédaction, en 1356 : le Liber de quibusdam ultramarinis partibus du voyageur dominicain Guillaume de Boldensele (vers 1285 - vers 1338) et la Descriptio orientalium partium du missionnaire franciscain Oderic de Pordenone (vers 1286 - 1331), tous deux datant des années 1330. Néanmoins, l’oeuvre de Mandeville témoigne d’un état de la science géographique au milieu du XIVe siècle, et tandis que la première version imprimée date de 1478, il existait déjà 35 éditions de son récit en 1501, attestant l’influence considérable de ce dernier.

C’est précisément de ce récit qu’est tiré l’extrait suivant se rapportant à l’expression qui nous occupe : « En Afrique, au pays des Egyptians, proche la seconde cataracte du Nil, habitent, parmi les roseaux, d’énormes lézards de trois toises et plus de longueur, de figures difformes et de mœurs sanguinaires, dont le seul métier est, quand ils ne dorment pas étendus au soleil sur la vase chaude, de guetter les hommes et les animaux qui se hasardent sur les bords du fleuve, pour s’en saisir et les dévorer.

Larmes de crocodile. Illustration de l'affichiste Sim
Larmes de crocodile. Illustration de l’affichiste Sim

« Nonobstant leur aspect farouche, leur voracité insatiable, et la dureté telle de leurs écailles que point ne sauroit la percer un robuste archer de son vireton le plus aigu, ces animaux féroces sont pourvus d’une sensibilité exquise ; à ce point que souventes fois les ai moi-même ouys geignants ou se lamentants es rozeaux, poussants des sanglots qui semblent mugissement de bœufs, et versants, ainsi qu’il m’a été assuré, larmes qui jaillissent du pertuis de leurs yeux, comme de pommes d’arrosoirs.

« Maintes foys, continue le naïf conteur, au dire de mes guides, gens réputés pour leur prud’homie et leur grande honnêteté, aucuns voyageurs, trompés par l’effusion de ces larmes, et s’assurant que tant de gémissements ne pouvoient provenir que de coeurs vrayment marris de tant de crimes et assassinats, s’estant voulu approchier des pélunques èsquelles se tiennent ces grands lézards, furent eux-mêmes saysis et méchamment dévorés par ces traîtres et hypocrites qui pleurent non par douleur vraye de leurs péchiés, mais par feintise pour engaigner les trop crédules, et bien et commodément se remplir le ventre en les dévorant. »

Voici comment les effusions sentimentales des sauriens des bords du Nil donnèrent lieu chez nous à la locution que chacun sait.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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