LA FRANCE PITTORESQUE
Le trésor de la Jeanne-Elisabeth
livre ses secrets
(Source : Ouest France)
Publié le mardi 11 avril 2017, par LA RÉDACTION
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C’est un trésor exceptionnel. Le Département des Monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque Nationale de France à Paris restaure 4000 piastres d’argent, retrouvées dans la Jeanne-Elisabeth. Ce navire avait sombré en Méditerranée au XVIIIe siècle.
 

« Nous ne sommes pas nombreux à pouvoir les tenir entre nos mains. » Jérôme Jambu a beau avoir déjà manipulé des centaines de ces piastres, le plaisir est toujours le même au moment de se saisir de l’une des pièces de huit, le petit nom des pièces de 8 réaux espagnols. « Un tel trésor, c’est exceptionnel, décrypte le conservateur, chargé des collections de monnaies étrangères au Département des Monnaies, médailles et antiques à la Bibliothèque Nationale de France. C’est le premier trésor maritime de l’époque moderne de cette importance que l’on ait retrouvé dans nos eaux territoriales. »

Un trésor qui vient d’Amérique
Retour 260 ans en arrière, en novembre 1755. À l’époque, l’Atlantique est un véritable océan... d’argent. Les Espagnols transportent de précieuses cargaisons de l’Amérique jusqu’à leur port de Cadix, au sud de la péninsule ibérique. Là, des marchands dispatchent le métal précieux — déjà frappé en monnaie, le real —, mais aussi d’autres produits du Nouveau Monde vers les ports européens.

La maison Verduc, marchands malouins installés en bord de Méditerranée, se serait chargée de la cargaison de la Jeanne-Elisabeth. Ce bateau suédois doit rallier Marseille avec blé, tabac, vin, cochenille... et 24 000 piastres d’argent. Une petite fortune : 24 000 piastres représentent près de 700 ans de salaire moyen d’un journalier de l’époque ! Sauf que prise dans une tempête, la Jeanne-Elisabeth coule au large de Villeneuve-les-Maguelone (Hérault) le 14 novembre. Dix-neuf occupants sur vingt-et-un réussissent à rejoindre le rivage, deux périssent. Quant aux fameuses pièces, rangées dans des sacs dissimulés dans le blé, elles sont perdues à jamais...

Les pièces sont aussi exceptionnelles par leur état. Elles n'ont jamais servi au commerce
Les pièces sont aussi exceptionnelles par leur état. Elles n’ont jamais
servi au commerce. © Crédit photo : Nicolas Montard

Une épave pillée, puis fouillée officiellement
Du moins, le croit-on. Au début des années 2000, la Jeanne-Elisabeth refait parler d’elle. Un magazine publie la carte des trésors qui dormiraient sous nos eaux. Des locaux remontent jusqu’au navire et pillent... 18 000 piastres ! Cette fouille sauvage a été punie sévèrement par la loi. Le présumé instigateur a été condamné en appel à quatre ans de prison, dont deux avec sursis. Avec ses complices, celui qui se pourvoit en cassation doit aussi payer 1 million d’euros à l’État pour les dégâts sur l’épave.

Les pièces d’argent, elles, ont disparu. Enfin, pas toutes. Depuis 2008, les archéologues du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) ont repris l’exploration de ce bateau, très rare dans les fonds méditerranéens. « Les premières années, on a caractérisé et évalué l’épave, rappelle Marine Jaouen, qui dirige ce chantier de fouilles pour le DRASSM. Après, nous avons commencé à fouiller. » Ce travail minutieux, toujours en cours quelques semaines par an, a permis notamment de remonter à l’air libre mobilier, vaisselle… mais aussi 4 000 autres piastres !

Une restauration minutieuse
Ce sont ces pièces d’argent qui ont été transférées il y a un an en plein cœur de Paris, à la Bibliothèque Nationale de France, rue de Richelieu. Loin de la douceur du sud, un véritable travail de fourmi a commencé. Solidaires par 260 ans sous l’eau, les pièces ont d’abord dû être détachées les unes des autres, avant d’être traitées individuellement « On y trouve des concrétions de coquillages, des traces des tissus des sacs qui les enveloppaient, de blé aussi, reprend Jérôme Jambu, le conservateur. Nous avons testé plusieurs solutions de bains d’acides et de sels pour trouver le meilleur nettoyage possible. »

Ensuite, la restauratrice, Francine N’Diaye, finit le travail à la main : avec une loupe binoculaire, elle gratte au scalpel, à la brosse, avant le séchage dans une étuve. Trente à quarante pièces sont ainsi traitées chaque semaine. Sortent-elles comme neuves au final ? Non : elles resteront noircies par le séjour sous l’eau — l’oxydation du cuivre — et le Département des monnaies ne s’interdit pas de laisser une trace de coquillage si la manœuvre risque d’altérer la pièce. « Ça témoigne aussi de son histoire ! »

La BNF essaie de faire parler ces pièces
Jérôme Jambu est justement chargé de retracer cette histoire. Après la restauration, il établit une carte d’identité de chaque pièce et peut ensuite analyser les données pour déterminer le parcours de la cargaison. Il a découvert qu’une grande partie des pièces, en provenance du Lima (Pérou), Potosi (Bolivie) et Mexico (Mexique), sont datées de 1754. « Quelques-unes ont même été frappées en 1755, s’exclame-t-il. Le bateau ayant coulé en novembre 1755, on voit bien que les échanges entre Amérique et Europe étaient très rapides et que l’économie était déjà mondialisée. »

Le conservateur s’appuie aussi sur le taux d’argent des monnaies - plus élevé que la moyenne ont révélé les analyses de l’IRAMAT, l’Institut de recherche sur les archéomatériaux à Orléans - et les sources d’époque pour questionner la destinée du chargement : les piastres devaient-elles être fondues dans les ateliers monétaires européens pour être transformées en devises locales ? Ou cet argent devait-il être converti, là aussi par la fonte, en bijoux ou en vaisselle ? À moins que sa destination ne soit les échanges commerciaux avec la Chine ? « Une véritable enquête historique passionnante », indique celui qui tiendra une conférence avec Marine Jaouen à Paris, sur le sujet le 4 avril (2 rue Vivienne, à 18h15, plus d’infos sur http://www.bnf.fr).

Pour découvrir ces piastres, il faudra encore attendre un peu. Dans un an, à la fin de cette étude et de leur restauration, les pièces seront confiées au musée de l’Éphèbe à Agde dans l’Hérault. Pour être exposées finalement non loin d’où elles ont sombré, croyait-on, pour l’éternité.

Nicolas Montard
Ouest France

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