LA FRANCE PITTORESQUE
Saumur (Maine-et-Loire)
(D’après un texte paru en 1902)
Publié le samedi 16 janvier 2010, par LA RÉDACTION
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Le charme et la quiétude de la vieille France semblent particulièrement condensés dans la riche vallée où la Loire traîne paresseusement ses ondes moirées, au long des rivages plantés de peupliers et d’aulnes. Entre toutes les villes coquettes qui se mirent dans ces flots calmes, il n’en existe guère de plus attrayante et de plus originale que Saumur. Les longues perspectives de ses quais et de ses ponts, la fierté féodale de sa citadelle massive, ses antiques clochers haussant leurs aiguilles au-dessus des jolis édifices modernes, les toits élevés et les tourelles de sa vieille Maison-de-Ville, les silhouettes fantasques des moulins à vent couronnant le coteau qui sillonne les faubourgs et sert de piédestal au château fort, les îles et les grèves éparses sur le large fleuve endormi forment un véritable tableau aux lignes harmonieusement groupées et aux détails pittoresques.

Château fort de Saumur, d'après les Très riches heures du duc de Berry
Château fort de Saumur, d’après
les Très riches heures du duc de Berry

Saumur doit plaire aux goûts les plus divers et séduire aussi bien l’archéologue que le commerçant, le touriste mondain que l’artiste, par l’intérêt qu’offre son passé ; les vestiges remarquables qu’y ont laissés, d’âge en âge, les siècles écoulés ; la gracieuse beauté de ses sites ; ses curieuses et florissantes industries, et la gaieté élégante que jette dans ses rues le va-et-vient des uniformes, des fraîches toilettes et des luxueux équipages. Tout ce pays opulent, aux vignobles renommés et aux fertiles prairies, est animé de la vitalité la plus joyeuse et la plus active.

Et ainsi en était-il sans doute déjà aux temps écoulés dont on retrouve les traces si nombreuses dans cette contrée qui fut un centre important d’agglomération primitive. La population dut y être extrêmement dense, resserrée dans ces curieux coteaux de tuf criblés d’excavations que des troglodytes utilisent encore comme habitations, en dépit des effondrements qui s’y produisent quelquefois. C’est là que, durant ce Moyen Age qui fut une époque si troublée pour le Saumurois, le peuple cherchait un refuge pendant les pillages des Northmans, les querelles des comtes de Blois et d’Anjou, les agitations de la guerre de Cent Ans...

Le passé s’impose constamment à l’esprit dans cette campagne semée de vestiges romains ou gaulois, et où se dresse, à la porte même de Saumur, un des plus beaux dolmens connus, la fameuse allée couverte de Bagneux. Un collège de druides exista à Nantilly ; un temple païen s’éleva sur la colline des Ardilliers. Puis, à leur tour, les siècles de foi érigèrent, au voisinage du grand fleuve, les sanctuaires les plus vénérés, les abbayes les plus somptueuses.

On trouve ainsi, en partant du confluent de la Vienne pour descendre la Loire, Candes et son charmant et rare chàteau de style Plantagenet, Fontevrault, l’opulent monastère qui fut un temps l’asile préféré des filles de sang royal ; et au-delà de Saumur, les restes de l’abbaye de Saint-Florent, d’où sortit Suger, et la merveille de l’Anjou, l’église de Cunaud dont la nef est un chef-d’œuvre de perspective grandiose et qui, par sa splendeur de cathédrale, atteste l’importance du prieuré d’antan.

En même temps, la noblesse élevait des châteaux formidables, tels que Trèves et ce Montsoreau dont les ruines sombres parlent encore d’une époque violente et farouche, et des cas - tels plus intimes et plus modestes, comme cette gentilhommière de Dampierre qui vit l’agonie de la malheureuse reine d’Angleterre, l’indomptable Marguerite d’Anjou.

Et dans la ville même, que de monuments remarquables, annales de pierre évoquant les temps abolis et les figures disparues ! C’est l’antique église-mère de Notre-Dame-de-Nantilly, qui resta la seule paroisse jusqu’à la Révolution, si curieuse avec son clocher roman, sa large nef à cinq travées voûtées en berceau, ses hautes colonnes capricieusement décorées de dragons, de chimères et de feuillages ! Notre-Dame-de-Nantilly où Louis XI, pour témoigner de sa dévotion particulière à la Vierge, se fit construire un oratoire, charmant réduit à baie ogivale soutenue par une colonnette, éclairé par des fenêtres à meneaux flamboyants, délicatement ouvragés.

C’est encore la cathédrale, Saint-Pierre, bien digne d’attention, elle aussi, avec sa porte romane, son architecture intérieure de style Plantagenet et de style roman de transition, et surtout les admirables tapisseries du XVIe siècle, où sont dépeintes la Vie de saint Pierre et celle de saint Florent. Et la chapelle Saint-Jean qui existait déjà, dit-on, sous Charlemagne. Et le château fort, bâti sur le coteau oriental, vers les dernières années du XVe siècle, qui rappelle tant d’assauts subis, tant de vicissitudes éprouvées pendant les troubles des dissensions civiles, guerres de religion, querelles de la Fronde, luttes des royalistes et des bleus. La prise de Saumur fut, en effet, un des premiers succès vendéens. Ce fut dans cette ville que l’armée des insurgés s’organisa définitivement et élut le paysan Cathelineau pour généralissime. Le château fut affecté en 1810, par décret impérial, à l’usage de prison d’État. Et la Restauration y retrouva détenus, malgré l’acquittement prononcé à l’unanimité par le Conseil, la plupart des inculpés de l’affaire Mallet.

Façade nord de l'Hôtel-de-Ville
Façade nord de l’Hôtel-de-Ville

C’est la basilique de Notre-Dame-des-Ardilliers, centre renommé de pèlerinages, à l’érection de laquelle Louis XIV voulut contribuer, et qui dresse sa coupole dans un site ravissant, au pied du coteau où s’étagent les terrasses de magnifiques jardins. C’est enfin, en revenant vers le centre de la cité, tout près du théâtre que beaucoup de chefs-lieux envieraient, l’Hôtel-de-Ville, sorte de maison-forte aux tourelles d’angle en encorbellement, un bijou de l’architecture civile de la fin du XVe siècle.

Et, au hasard de la promenade dans les ruelles pressées autour de la cathédrale ou du château, dans les pittoresques faubourgs de Fenet ou de la Visitation, que d’amusantes et suggestives découvertes : pignons bardés d’ardoises, ou décorés de croisillons de bois aux naïves sculptures, balcons ventrus, fenêtres à meneaux, boutiques basses et cintrées au seuil desquelles les chapelletières établissaient des ateliers en plein vent, et jacassaient, médisaient, ou raillaient les passants, tout en tenaillant activement les chaînons pour y fixer les grains d’ivoire ou de bois. Cette industrie saumuroise de la confection des chapelets remonte à la fin du XVIe siècle.

Par ci, par là, entre des maisons plus récentes, la surprise d’une tour ou d’un pan de mur fruste, derniers débris des anciens remparts, ou d’un vieux logis Renaissance, approprié aux exigences commerciales ou industrielles. Dans le quartier de la Visitation, on trouve ainsi une façade délicieuse, trouée d’une porte, d’une fenêtre et d’une niche, ornées de ciselures exquisement ouvragées. Le populaire nomme cette habitation le Logis de la bonne reine Cécile. Sous cette appellation corrompue, on doit reconnaître la dame Jeanne de Laval, seconde femme de René, duchesse d’Anjou et reine de Sicile.

La proximité des grandes abbayes de Fontevrault et de Saint-Florent attirait des visiteurs considérables qui s’éprenaient d’affection pour ce pays souriant et le comblaient de leurs faveurs. A l’imitation de Henri II Plantagenet qui choisissait le cadre charmant de la jolie ville pour « grandes festes tenir », Louis IX vint célébrer à Saumur l’investiture de son frère Alphonse qui fut sacré chevalier dans les Grandes Halles. Le roi René y donna les réjouissances de l’Emprise de la Joyeuse Garde avec tout l’éclat et la pompe qui lui étaient coutumiers. Duguesclin, Charles VII, Yolande d’Aragon, Louis XI, Henri IV qui institua la ville place de guerre et lui donna l’illustre Duplessis-Mornay pour gouverneur ; Louis XIII, Marie de Médicis, Anne d’Autriche, Mazarin et Louis XIV traversèrent Saumur ou y séjournèrent.

Logis de la reine de Sicile à Saumur
Logis de la reine de Sicile à Saumur

En 1777, l’empereur Joseph, d’Autriche, passa la revue des carabiniers sur la prairie du Breuil où s’exerçaient les cavaliers de l’École d’application. En 1788, ce fut aux ambassadeurs de Tippo-Sahib qu’on offrit un grand gala. Le passage de Napoléon, en 1810, fut salué par des acclamations exaltées, et quatre ans plus tard, le duc d’Angoulême ne fut pas fêté avec moins d’enthousiasme que ne l’avait été l’empereur, dans ce pays de gaie hospitalité, ami de la joie.

Mais une date chère entre toutes au cœur saumurois doit être celle de 1828. En cette année, la duchesse de Berry honora la ville de sa gracieuse présence, et les fringants cavaliers de l’École lui donnèrent le divertissement galant et guerrier d’un carrousel à la mode d’autrefois. Cette fête équestre réussit pleinement. Et chaque année, la solennité en fut renouvelée, à la grande jubilation des habitants du pays. De tous les points de la contrée, on accourt au Carrousel, et en considérant la foule immense et variée qui se presse devant les grilles, bien avant l’heure de l’ouverture, on peut se convaincre que ce spectacle d’élégance martiale constitue réellement une réjouissance populaire.

Les vins mousseux de Saumur propagèrent d’excellente façon la réputation de la jolie ville. Cette industrie, introduite en Anjou par M. Ackermann vers 1820, ne tarda pas à acquérir une prospérité surprenante. Elle trouvait un milieu éminemment propice dans cette région de vignobles, dont les collines de tuffeau, creusées depuis tant de siècles pour les besoins de la construction, offraient des caves merveilleuses, de températures variées et d’immense étendue. Une promenade à Saumur serait incomplète sans une excursion à Saint-Hilaire Saint-Florent, localité toute voisine, presque une banlieue de la ville, et sans une visite aux installations des grandes maisons de champagnisation.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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