LA FRANCE PITTORESQUE
3 mai 1925 : mort de Clément Ader,
pionnier de l’aviation
(D’après « La Semaine à Paris », paru en 1930)
Publié le vendredi 3 mai 2019, par LA RÉDACTION
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La conquête de l’air commence par le plus léger que l’air et, dès la première heure, est chose française. Les premiers furent les frères Montgolfier, fils d’un fabricant de papier du Vivarais. Ce qu’ils imaginèrent, on ne saurait l’ignorer : le ballon à air chaud, auquel ils ont donné leur nom. Aussitôt, ils rêvèrent de rendre la montgolfière dirigeable, mais n’y parvinrent pas.

La montgolfière n’est pas âgée d’un an que déjà le physicien Charles remplace l’air chaud par de l’hydrogène. Il fut le vrai créateur de l’art aérostatique. Cependant il ne fut pas le premier à s’élever dans l’air. Cet honneur revint à Pilâtre de Rozier, qui partira en captif tout d’abord : puis, bientôt, renouvellera son essai en ballon libre, en compagnie cette fois du marquis d’Arlandes — ascension qui dura vingt-trois minutes et permit d’atteindre l’altitude d’environ mille mètres. Après bien des péripéties, les premiers aéronautes prirent terre à huit kilomètres de leur point de départ. Toute la Cour avait assisté à l’ascension, en tête le roi lui-même et le dauphin. Louis XVI aurait même voulu que l’on en fît courir le risque à deux forçats, mais Pilâtre et d’Arlandes refusèrent.

Huit jours après Charles s’élevait en ballon à hydrogène, tandis que Pilâtre était en montgolfière. Charles atteint l’altitude de trois mille mètres. Puis c’est Blanchard qui traverse la Manche. L’idée des Montgolfier de rendre le ballon dirigeable, ne s’était, bien entendu, pas volatilisée. Guyton de Morvan, Henri Giffard, Henri Dupuy de Lôme, les Tissandier s’y attachent. Enfin, les capitaines Renard et Krebs bouclent, le 9 octobre 1884 le premier circuit fermé. Tous ces noms sont ceux de Français. La réussite de Renard et Krebs, qui se trouvaient à bord d’un dirigeable construit sur leurs plans et appelé La France, renforce l’idée que c’est au plus léger que l’air qu’est réservé le rôle de vaincre l’élément entre tous perfide.

Clément Ader
Clément Ader

Mais un homme avait compris que c’était là erreur et qu’au plus lourd seul il appartiendrait de marquer l’étape définitive. Cet homme, Alsacien d’origine qui, après la guerre malheureuse, était venu s’installer dans le Midi de la France puis à Paris, s’appelait Clément Ader. C’était dès sa première jeunesse qu’il avait rêvé de l’homme devenu l’égal de l’oiseau. Comme il lui fallait une fortune pour la sacrifier à la réalisation de ce rêve, il la gagna grâce à une série d’admirables inventions d’appareils électriques. Riche, il se consacra au grand problème : vaincre ou, si vous préférez, tromper les lois de la pesanteur.

Tout d’abord, il s’attache à pénétrer le mécanisme du vol des oiseaux ; il y a quelque chose de farouche dans l’obstination de cet homme à vouloir forcer la nature, à vouloir la contraindre à lui révéler son secret peut-être le plus jalousement gardé. Un jour il est à Strasbourg et regarde voler les cigognes, le mois d’après il est en Algérie et considère des vautours. Puis il revient chez lui, dans son hôtel de Passy. Il y avait fait construire une volière ; et durant des heures, il y considérait les oiseaux. Il en avait de toutes sortes, dont des tourterelles apprivoisées. Soudain il en saisissait une, l’endormait à l’aide d’un tampon de chloroforme et, penché sur ce petit corps que le sommeil avait insensibilisé, le contemplait, l’auscultait fiévreusement.

D’autres fois, il allait à travers la campagne et c’étaient les feuilles de certains arbres emportées par la brise, le vent ou l’ouragan, qui retenaient son attention. Ainsi, après des années de recherches, l’observation lui permit d’établir les lois du vol. Entre temps, dans les ateliers qu’il avait fait aménager à cette intention, il se livrait à des essais sur chacun des organes de son futur appareil. Il baptisa celui-ci l’Eole, et ce fut à Armainvilliers, aux environs de Paris, que le 9 octobre 1890 il l’expérimenta pour la première fois. L’Eole quitta, la terre et plana sur un espace d’environ cinquante mètres. Tel fut le premier vol humain.

Mais si cette expérience eût dû assurer à celui qui en était le héros une destinée immortelle, elle ne lui valut que déboires, jalousies, haines : on le méconnut, on le vilipenda. On fit plus : on dénia les faits. A l’Eole n°1 avait succédé l’Eole n°2, puis l’Avion, nom que Clément Ader imagina pour le donner à son troisième appareil. Nom que l’usage a adopté. Ainsi il y a, en dépit de tout, une sorte de justice immanente : c’est le premier homme qui a volé qui a baptisé la machine sur laquelle on vole.

L'Avion : troisième aéroplane de Clément Ader, qu'il fit voler en 1890
L’Avion : troisième aéroplane de Clément Ader, qu’il fit voler en 1890

L’Avion vola durant trois cents mètres. Clément Ader était arrivé au bout de ses ressources. Il aurait fallu lui venir eu aide. Freycinet, le ministre de la Guerre, s’y refusa. Alors, ruiné, désespéré, Ader brûla dans le calorifère de ses ateliers ses modèles, ses papiers, comme pour imposer définitivement silence aux sollicitations des officiers étrangers. Ils venaient lui offrir des fortunes pour qu’il leur communiquât ses plans ; mais lui voulait que son appareil fût français ou qu’il ne fut plus. Dans cette effroyable débâcle, seul son aéroplane n°3, l’Avion, fut sauvé.

Voici ce que Clément Ader lui-même a écrit à ce sujet : « Pour ne pas laisser perdre un objet fruit d’un travail inouï, le Conservatoire national des Arts et Métiers voulut bien le recueillir. » Dans les derniers jours que l’Avion était demeuré chez Ader, des savants de toutes les parties du monde étaient venus le visiter ; l’un d’eux, le célèbre professeur Langley — qui avait effectué à dessein le voyage des Etats-Unis en France — fit à son à sujet, lors de son retour dans son pays, d’intéressantes communications. Elles furent la source de l’inspiration des frères Wright.

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