LA FRANCE PITTORESQUE
Français (Quand le) est-il devenu
la langue commune de nos aïeux,
supplantant peu à peu le latin ?
(D’après « Le Courrier de Vaugelas », paru en 1870)
Publié le dimanche 30 décembre 2018, par LA RÉDACTION
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Au commencement du XIe siècle, à l’avènement de dynastie des Capétiens, la langue française, selon l’expression du philologue Auguste Brachet (1845-1898), était « hors de page » ; elle était non seulement parlée par le peuple, mais encore par les hautes classes et dans les monastères, où le latin avait toujours été fort répandu. Mais depuis quand le français était-il devenue la langue commune ?
 

Si, à partir de ce XIe siècle, on remonte les siècles en interrogeant l’histoire et les divers documents laissés par chacun d’eux, il est évident qu’on pourra déterminer avec assez de précision l’époque où le français est devenu la langue du peuple. Faisons cette revue rétrospective.

Au Xe siècle, l’usage du français comme langue vulgaire était déjà si répandu que les prédicateurs prêchaient en deux langues : en latin pour les ecclésiastiques, et en français pour le peuple. Dans les actes du concile de Mouzon, en 995, il est dit nettement qu’Aymon de Verdun prit la parole en français.

C’est Gerbert, archevêque de Reims, pape depuis sous le nom de Sylvestre II (999-1003), qui rédigea les actes du concile de Saint-Bâle, à trois lieues de Reims, assemblé en 991. Or, dans sa préface, Gerbert réclame l’indulgence pour les inexactitudes qui pourraient lui être échappées ; et son excuse est que, presque toujours, il a dû faire une triple traduction : traduire la pensée de l’orateur, traduire son éloquence, et enfin son idiome vulgaire. D’où l’on peut conclure, remarquent les Bénédictins, que le français, sous le nom de langue romane, était dès lors en usage.

Le Gaffiot. Dictionnaire illustré latin-français
Le Gaffiot. Dictionnaire illustré latin-français

Hugues Capet ne savait que le français : lors de son entrevue — Hugues Capet n’avait pas encore accédé au trône — avec l’empereur d’Allemagne, Otton II, en 980, celui-ci parlant latin, Hugues dut recourir à un des évêques de sa suite qui lui servit d’interprète. Le latin devenait donc de plus en plus rare dans les hautes classes de la société, et tout le terrain qu’il perdait était gagné par le français.

Le même siècle a vu composer deux poèmes, l’un sur la Passion de Jésus-Christ, l’autre sur la Vie de saint Léger d’Autun. Ces premiers monuments poétiques de la langue française attestent encore la faveur dont jouissait le concurrent du latin. Ainsi, au Xe siècle, le français s’élevait déjà sur les idiomes modernes au milieu desquels il était né ; après avoir soutenu leur concurrence, il prédominait, il était par excellence la langue du peuple.

Mais l’était-il au siècle précédent ? Il n’y a ici qu’à choisir parmi les nombreux témoignages fournis sur cette question par les chartes et les diplômes latins. Les notaires rédacteurs des diplômes royaux, dit Génin, usent de la langue latine, qui demeura la langue officielle des actes jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterêts. Souvent l’officier public, pour plus de clarté, ou par embarras de latiniser un nom de lieu, le met tout uniment en vulgaire. Quelquefois il pousse la précaution jusqu’à réunir les deux formes, la forme latine et la forme vulgaire à côté :

Venit ad villam cujus vocabulum est Restis, vulgo Reste. (D. Bouquet, VI, p. 316)

Ab hinc usque ad fontem Allier. (Idem, VI, p. 676)

In duobus locis Grantvillart et Rosières. (D. Calmet, Histoire de Lorraine, IV, p. 322)

Dans la charte que Richarde accorde (880) au prieuré d’Estival, figure toute une suite de mots français : Videlicet Belmont ; — Inde alocré (à la croix ?) ; — Inde ad fosse ; — De fosse ad Maurville ; — Ab arbore quæ dicitur Cirises ; — Per declivum ad Albe espine ; — De chemisel ad Granru, etc. (Idem, IV. p. 316)

Ces noms très intelligibles en français ne semblent-ils pas n’avoir été employés que pour ôter toute équivoque dans la désignation des endroits ?

Mais la présence de mots de la langue vulgaire dans des actes, rédigés du reste en latin, s’explique encore bien mieux quand on a la preuve que les chartes étaient parfois traduites du vulgaire en latin. Or, ce fait est incontestable, d’après un passage très remarquable du roman d’Agolant. L’auteur expose comment Girard d’Euphrate fit sa soumission à Charlemagne en personne, dans la ville de Vienne ; Girard mit pied à terre et alla remettre son manteau entre les mains de Charles, ce dont l’archevêque Turpin dressa une sorte de procès-verbal (Manuscrit La Vallière) :

Il a pris pane et anque et parchemin,
Si fait la chartre de romanz en latin.

Voilà donc la langue française déclarée usuelle du temps de Charlemagne, et la traduction des chartes positivement énoncée. Dans une pièce de vers adressée à Charlemagne, et, par conséquent, antérieure à 814, Théodulfe, évêque d’Orléans, plaisante au sujet d’un certain Théodore Scot. Voulez-vous, dit-il à l’empereur, savoir ce que c’est que Scot ? Supprimez la seconde lettre de son nom ; ce mot ainsi réduit vous dira la valeur de l’homme, c’est-à-dire un sot. Mais sottus n’est pas un mot d’origine latine, c’est toujours du latin moulé sur le français. N’en faut-il pas conclure que sot existait en langue vulgaire au commencement du neuvième siècle ?

En 813, le concile de Tours enjoignait aux prêtres d’expliquer les Saintes Ecritures en langue vulgaire et ordonnait de prêcher désormais dans cette langue. Les pères de ce concile eussent-ils fait cette prescription si elle n’eût pas été un besoin réel, une nécessité ? Et une nécessité pour qui ? Non pour les lettrés, les riches, ni les gens de la Cour ; mais pour le peuple, qui vivait au-dessous d’eux, tout en bas de l’échelle sociale. Ainsi le peuple parlait français à cette époque.

Voyons plus haut. Dans la Vie de saint Pardulfe, œuvre anonyme que les Bénédictins mettent à la date de 741, on voit qu’un berceau d’enfant s’appelait berciolum, et l’auteur a bien soin d’avertir que c’est en vulgaire le meuble appelé par « les philosophes bien parlants » cunabulum : Berciolum quod honesto sermone philosophi cunabulum vocant. (D. Bouquet, IV, p. 654)

D’où peut venir le bas latin cuniada sinon du mot vulgaire cognée ? On trouve cuniada fréquemment employé dans des actes de Charlemagne, par exemple, dans le capitulaire de villis suis, antérieur à l’an 800. Le roi (car il n’était pas encore empereur) veut que chacune de ses métairies soit pourvue de cognées : Ut unaquæque habeat secures, id est cuniadas. Donc securis n’était point le nom vulgaire, et cuniada, travestissement du mot cognée, servait à expliquer securis.

On lit dans la vie de saint Adalhard, abbé de Corbie (né vers 750), qu’il prêchait en langue vulgaire « avec une abondance pleine de douceur », et son biographe, dit Auguste Brachet, exprime plus nettement encore cette distinction du latin, langue savante, et du roman ou langue du peuple, lorsqu’il ajoute : « Saint Adalhard parlait-il en langue vulgaire, c’est-à-dire en langue romane, on eût dit qu’il ne savait que celle-là ; s’il parlait en langue allemande, il brillait encore plus ; enfin, quand il employait la langue latine, il s’exprimait avec plus d’élégance encore que dans les autres. »

Dans les Gloses de Reichenau, ce fragment de traduction de la Bible découvert en 1863 dans un manuscrit de la bibliothèque de Reichenau, et qui remonte à 768 environ, les mots sont disposés sur deux colonnes ; à gauche le texte latin, et à droite la traduction en français. Ce premier monument écrit qui nous reste de notre langue ne vient-il pas attester qu’au VIIIe siècle la langue française était déjà vulgaire ?

Mais si le peuple avait alors abandonné le latin pour un nouvel idiome, n’avait-il pas employé ce dernier dès le siècle précédent ? Remontons encore. Dans un titre de l’an 634, le roi Dagobert Ier (629-639) fait donation à l’église de Saint-Denis de plusieurs bourgs et villages : Necnon et de Salice, seu Aquaputta, quæ constant in agro Parisiaco. (D. Bouquet, II, p. 590)

Voilà un village qui porte deux noms, l’un latin, Salix, et l’autre Aquaputta, qui n’est autre chose que Pute-eau, en vulgaire latinisé. Maintenant, d’où vient pute, traduit par puttus, qui n’est pas latin ? Évidemment de la langue du peuple.

Dagobert Ier, d'après un bas-relief. Gravure publiée dans Les arts au Moyen Age (1873)
Dagobert Ier, d’après un bas-relief. Gravure publiée
dans Les arts au Moyen Age (1873)

Mais c’est surtout par les écrivains ecclésiastiques que nous avons les preuves les plus anciennes de l’existence du français : il n’en pouvait être autrement, puisque c’est par les missionnaires et les prêtres que l’Église s’adressait au peuple, et que, pour en être comprise, elle devait parler son langage. Dès 660, nous voyons que saint Mummolin fut élu évêque de Noyon parce qu’il était familier non seulement avec l’allemand, mais encore avec la langue romane.

Saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers, mort en 609, dit dans la Vie de sainte Radegonde, que cette reine — elle avait épousé en 538 le futur roi des Francs Clotaire Ier qui régna entre 558 et 561 — donna à l’autel ses coiffes, ses chemises, ses manches et son escoffion, le tout en or : Regina, sermone ut loquar barbaro, scafionem, camisas, manicas, cofeas, cuncta auro, sancto tradidit altari. Evidemment, ces appellations cofea, scafio, manica, camisa, sont des mots de la langue populaire auxquels Fortunat donne la forme latine.

Ainsi le français, comme langue vulgaire, aurait existé dès le VIIe siècle. Maintenant, à quel état ? Jusqu’à quel point affranchi du latin ? Nul ne peut le dire, faute de monuments écrits datant de ces temps reculés. Mais, ce qu’on peut assurer, c’est que, n’eût-elle commencé à être bégayée qu’un demi-siècle après l’avènement de Dagobert, notre langue aurait l’âge respectable de 1300 ans.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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