LA FRANCE PITTORESQUE
Tabac au XIXe siècle (Contrebande du)
(D’après « Allauch et ses environs », paru en 1923)
Publié le vendredi 15 janvier 2010, par LA RÉDACTION
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C’est au début du XIXe siècle, lors de la suppression de port franc de Marseille que commença, à Allauch, la contrebande du tabac. Probablement pratiquée au début par quelques-uns seulement, elle devait bientôt se généraliser et devenir, au cours du siècle, la principale industrie d’Allauch. D’après les renseignements précis recueillis auprès d’anciens contrebandiers, dont nous ne citerons pas les noms, elle n’a cessé que peu de temps avant la guerre de 1914-1918. Mais il est nécessaire, pour bien la comprendre, de situer cette activité dans le cadre de l’époque.

Le village d’alors n’avait rien de comparable à celui d’aujourd’hui. Perché sur son rocher, il était vraiment éloigné et en retrait de la ville de Marseille, où l’on ne pouvait descendre qu’à pied en deux ou trois heures ou, pour gagner du temps, en voiture à chevaux, quand on en trouvait une. Les rues y étaient boueuses et mal entretenues, et devant la plupart des portes pourrissait joyeusement au soleil un tas de fumier, comme cela se faisait dans certains villages du pays Meusien.

Le tabac
Le tabac

Il avait presque l’aspect d’un village de la montagne, habité seulement par une population autochtone, qui ne s’accrut qu’au XXe siècle, à la faveur des progrès d’hygiène et d’urbanisme, des constructions nouvelles et des lotissements, d’un apport de transplantés de Marseille et des environs.

A l’époque de la Contrebande, les Allaudiens qui se connaissaient tous entre eux, se méfiaient des gens venus habiter Allauch sans y être nés, et les considéraient toujours comme des Estrangié. Cette expression est d’ailleurs encore employée aujourd’hui dans les vieilles familles, en parlant de personnes qui demeurent à Allauch, parfois depuis dix ou vingt ans, mais qui n’ont pas le privilège d’être d’ascendance allaudienne.

Ainsi, c’est dans ce village, situé à l’écart des grandes routes, bénéficiant de sa situation d’observation en nid d’aigle, que s’établit un jour le trafic du tabac. Les feuilles précieuses arrivaient de Nice et d’Italie, régions particulièrement propices à la culture de cette plante, ou tout simplement de Simiane, où se trouvait une plantation agréée par le Gouvernement. Camouflées sous du foin ou de la paille, elles étaient transportées dans des charrettes à chevaux par la route Nationale. Les guetteurs qui montaient la garde sur la butte des Moulins, ou au sommet de la colline de Notre-Dame du Château, signalaient l’arrivée de ces « voyages », comme celle de toute voiture ou de tout personnage suspect, pouvant amener quelque ennui à nos bons contrebandiers.

Grâce à eux, on pouvait faire sécher ces feuilles en toute quiétude au bon soleil, sur l’aire, et les travailler ensuite dans chaque maison. Les machines à bâcher le tabac (couteaux, demi-lunes, etc...) étaient commandées au maréchal-ferrant local, afin de mettre seulement des gens d’Allauch dans le secret, liés par le même intérêt, chacun soutenait l’autre, et personne ne parlait.

Intérieur d'une fabrique de tabac
Intérieur d’une fabrique de tabac

D’ailleurs, si la Régie avait la fantaisie d’envoyer quelques agents, il était bien rare que leurs visites fussent couronnées de succès, car, dans chaque maison, il existait des « caches », construites par des maçons amis, qu’il était à peu près impossible de déceler, sans en connaître l’emplacement exact (on nous a signalé une de ces « caches » existant encore de nos jours, où on ne peut accéder qu’en soulevant le rideau d’une cheminée, laquelle dissimule un escalier donnant accès à une vaste pièce bien aérée.

Certaines maisons avaient aussi deux entrées, ce qui permettait de sortir la marchandise d’un côté pendant que la Régie s’escrimait à ouvrir l’autre. Organisés de la sorte, les contrebandiers ne pouvaient être appréhendés qu’à la suite de la dénonciation d’un confrère jaloux qui les « vendait » sans scrupule ou alors au moment du transport du produit fini, entre Allauch et Marseille. Car c’est évidemment à Marseille que s’écoulait tout ce tabac, et comme il fallait traverser la barrière de l’octroi, toutes les ruses étaient nécessaires pour mener à bien ce travail.

Quelques-unes ont donné naissance à des anecdotes très divertissantes. Le système courant était de passer le tabac sous les jupes amples et lourdes en piqué que portaient les femmes d’alors. Mais lorsqu’il fallait en passer de grandes quantités, on trouvait des mises en scène de grand style. C’est ainsi que P. Barlatiert dans Au Sud de Tarascon, nous raconte qu’un jour tous les contrebandiers, en ayant l’air de suivre un enterrement, avaient pu livrer à Marseille plusieurs kilos de tabac, qu’ils avaient dissimulés dans le corbillard.

Une autre fois, une magnifique occasion fut offerte à nos finauds contrebandiers, qu’ils ne laissèrent pas échapper. Le Curé de l’Eglise de Saint-Augustin, à Marseille, avait invité les paroissiens d’Allauch à venir participer à une grande fête religieuse dans son église. Ils acceptèrent volontiers et se rendirent à l’Eglise de Saint-Augustin en procession, à pied, avec en tête leur Curé Doyen et ses enfants de choeur, avec les dames patronnesses et les Enfants de Marie, avec les Pénitents de toutes les Congrégations et leurs cagoules, et... avec 285 kilos de tabac, répartis sous les robes des femmes, des enfants de choeur, et peut-être même du Curé. Et tandis que les saintes gens se signaient respectueusement en la voyant passer, « la procession du Tabac » franchit sans difficulté la barrière de l’octroi.

Un autre jour, déguisés en garde-républicains, ils avaient franchi fièrement la barrière de Saint-Loup à la barbe des employés d’octroi, au « garde-à-vous », dans une charrette au fond de laquelle étaient logés plusieurs sacs emplis de cette herbe odorante.

Enfin, on voit que la contrebande à Allauch était organisée comme une véritable industrie : réception des feuilles fraîches, dessiccation, préparation de tabac à priser et à fumer, et livraison à domicile, tout avait été soigneusement mis au point. Et c’est grâce à cette splendide organisation que quelques vieilles familles d’Allauch ont pu s’enrichir et peuvent encore mener, aujourd’hui, une vie aisée avec les revenus du travail de leurs pères.

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