LA FRANCE PITTORESQUE
23 février 1818 : mort de l’actrice
Mademoiselle Fleury
(D’après « La Nouvelle Revue », paru en 1904)
Publié le mercredi 23 février 2022, par LA RÉDACTION
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Marie-Anne-Florence Bernardy-Nones, dite Mademoiselle Fleury, naquit à Anvers le 28 décembre 1766. On connut, au début, trois demoiselles Fleury : l’actrice, la protégée de La Rive et la rivale de Mademoiselle Desgarcins ; ensuite Fleury-Hocquart, du nom de son amant, appelée aussi Fleury-facile, à cause de la bonté de son caractère ; enfin Fleury, la douairière, ou la Marquise, surnom que lui avaient valu ses relations.

Fille de comédiens de province ayant beaucoup joué dans les Pays-Bas autrichiens, elle débuta à la Comédie-Française en 1786, et en devint sociétaire en 1791. Celle qui alternait avec Mademoiselle Raucourt — Françoise-Marie-Antoinette Saucerotte, dite Mademoiselle Raucourt (1756-1815) — dans les rôles tragiques, ne possédait ni beauté, ni charme ; trop maigre pour être belle, si maigre que ses détracteurs attribuaient ce dessèchement à la jalousie qui la minait. Caustique, dénigrante, envieuse, si elle n’avait point de rôle, dans une pièce, elle se vengeait, en critiquant ses camarades, les acteurs aussi bien que les actrices, et cependant elle se plaignait, sans cesse, de l’acrimonie de ses rivales.

Sa voix était grêle, sans douceur, ni sonorité, mais elle s’en servait avec art, et elle parvenait à toucher ses auditeurs, lorsqu’elle n’abusait point de grimaces, de contorsions, ou de cris. Elle subit, à ce sujet, de vives critiques de Julien-Louis Geoffroy, célèbre critique dramatique écrivant sous le Premier Empire dans le Journal des Débats. Elle en tint compte, à la fin, et, plusieurs fois, le célèbre polémiste dut reconnaître les progrès de l’actrice et louer son maintien en scène.

Mademoiselle Fleury, jouant le rôle de Sophie dans La Nouvelle Cendrillon
Mademoiselle Fleury, jouant le rôle de Sophie dans La Nouvelle Cendrillon (1810)

Comme Mademoiselle Raucourt, elle jouait les grands rôles de tragédie ; elle y fut son égale, jamais supérieure. Ce n’était pas assurément dans Cléopâtre, dans Rodogune, dans Hermione, dans Andromaque, dans Sémiramis qu’elle pouvait surpasser cette émule superbe ; mais elle n’était mauvaise dans aucun rôle, parce qu’elle les possédait avec intelligence, qu’elle en avait étudié tous les aspects, les mouvements, le caractère, l’esprit. Actrice experte et savante, d’aplomb en scène, maîtresse d’elle-même, elle tenait sa place avec noblesse. Sans triomphe éblouissant, elle ne connut point d’échec et dans Pauline, de Polyeucte, elle obtint souvent un rappel.

L’académicien Antoine-Vincent Arnault (1766-1834), en ses Souvenirs d’un sexagénaire (1833), raconte sur Mademoiselle Fleury une anecdote divertissante. Un jour qu’il traversait les coulisses du théâtre, après le spectacle, dans cette demi-obscurité qui y règne, les grandes lumières éteintes, il perçut un bruit de pas pressés, ceux de Mademoiselle Fleury, répondant à un homme : « Non, Monsieur, je vous le répète, cela est impossible. Je vous en prie n’insistez pas ».

Croyant à une aventure galante, il se retirait, lorsque Mademoiselle Fleury le reconnut de loin et l’appela. « Venez, venez, lui dit-elle, me défendre contre M. Legouvé ! » Ce nom étonnait Arnault. Comment Legouvé ! Et pour Mademoiselle Fleury ! — Gabriel Legouvé (1764-1812), poète élu à l’Institut en 1798. « Soyez juge, reprit-elle. M. Legouvé veut me forcer à reprendre le rôle de « Méhala », dans la tragédie de Caïn et Abel. — Il n’y a aucun mal à cela, répondit Arnault. — Oh ! je refuse, répliqua l’actrice avec fermeté. Quand on a des mollets et des genoux comme les miens, on ne les met point à découvert, ainsi que l’exige ce rôle ».

Arnault, par galanterie, dut admettre les raisons de Mademoiselle Fleury, et il se tourna contre Legouvé. Quoiqu’elle fut jeune encore, elle paraissait usée. En 1807, elle épousa M. Chiffontaine, avant de quitter quelques années plus tard le théâtre. Elle jouait cependant encore en 1810, notamment le rôle de Sophie dans La Nouvelle Cendrillon, comédie en quatre actes et en prose de MM. Michel-Nicolas Balisson de Rougemont (1781-1840) et René Perin (1774-1858), donnée le 6 novembre de cette année-là au Théâtre de l’Impératrice. Le Magasin encyclopédique de l’époque explique que « le rôle de Sophie, plein d’ingénuité et de candeur, a été joué à merveille par Mademoiselle Fleury ».

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