LA FRANCE PITTORESQUE
Effrayante Feurolle et Bouche
de l’Enfer
domiciliées en Normandie ?
(D’après « La Normandie littéraire », paru en 1904)
Publié le dimanche 31 janvier 2016, par LA RÉDACTION
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Au milieu du XIXe siècle, la narratrice Amélie Bosquet, décrivant dans La Normandie illustrée les superstitions des populations des forêts des environs d’Elbeuf, disait « que le loup-garou sinistre, le morne chasseur de la nuit, la capricieuse Fourolle, la fantastique Dame blanche et le génie jaloux des trésors cachés... tiennent encore leur hideux sabbat dans ces contrées. » Mais qui était donc cette Fourolle, ou Feurolle ? Un vieux bûcheron des Essarts nommé Blactot, lève en partie le voile sur cette légende. Quant à l’un des coteaux enveloppant la commune de Freneuse, il abriterait une des Bouches de l’Enfer...
 

« II y a cinquante ans de cela raconte le bûcheron au tout début du XXe siècle, j’avais alors quinze ans, je revenais avec plusieurs ouvriers de dessaquer — enlever, ôter, transporter — du bois dans une vente de la ligne de Saint-Etienne. Arrivés en un endroit où la route forestière est dans le bas-fond, nous aperçûmes la Feurolle sur le coupet — sommet, point élevé, âme d’un arbre — de la côte. On eût dit la lanterne d’un cabriolet, mais qui dansait, qui dansait, en s’approchant de nous.

« Je fus pris de peur, poursuit Blactot, et mon premier mouvement fut de m’enfuir ; mais mes compagnons m’en empêchèrent et me retinrent avec eux. Mettons-nous en travers de la route et en ligne, me dirent-il. Enlève ton serpillon de sa quignette — crochet de bois suspendu à la ceinture pour tenir les outils des bûcherons — ; prends-le bien en main et fais comme nous.

Le feu follet
Le feu follet

« La Feurolle, toujours en dansant, s’approchait. Dès qu’elle fut dans nos rangs, nous fîmes des moulinets avec nos serpes mais, toujours bondissante, la Feurolle passait et repassait au-dessus de nos têtes. Enfin, le follet s’éloigna, dansa encore sur le coupet de la route et disparut. Il n’était que temps, j’avais les cheveux dressés sur la tête et pas un poil de sec. »

Interrogé sur l’origine et le lieu d’où venait la Feurolle, le bûcheron répondit : « Je n’en sais rien, mais j’ai entendu dire que la Feurolle égarait le voyageur et que c’était un homme, qui, caché dans un buisson, la faisait mouvoir. J’ai aussi entendu mes grands — abréviation employée pour désigner les grands-parents, les aïeux — raconter que si l’auteur de cette méchanceté venait à être découvert et touché, même du doigt, par quelqu’un, il serait mort sur le coup. »

A quelques dizaines de kilomètres de distance, dans le port de Freneuse (Seine-Maritime), point de remous ni de vagues déferlant en volutes ; et, Freneuse serait un séjour idéal pour la gent aquatique si la longue gaule et l’hameçon perfide n’étaient tenus et jetés par les pêcheurs rouennais. Cependant, le paisible et coquet village est hanté par un affreux cauchemar ; un des riants coteaux qui l’enveloppent, porte, dans ses flancs, une des Bouches de l’Enfer. L’imagination des paysans a fait d’une ancienne carrière le séjour du démon. Selon la légende, la galerie, à laquelle on ne peut accéder, recèle des armes, des bijoux, des trésors et fut jadis le lieu de réunion de tous les sorciers de la contrée. Chaque samedi, ils s’y rendaient de dix lieues à la ronde pour y tenir leur sabbat.

Or, si l’accès de l’ « Enfer était facile pour les devins de la rive droite de la Seine, il n’en était pas de même pour les habitants de l’autre rive, car il fallait passer le fleuve. Et voici ce que nous apprend la légende pour cette partie du voyage.

Les sorciers des environs d’Elbeuf et du Pont-de-l’Arche se rendaient tous à Criquebeuf et, détachant une barque, traversaient la Seine. On remarqua que le canot qu’ils empruntaient était toujours celui de Doubet, car tous les dimanches il s’y trouvait de nombreux excréments. Donc, un jour, Doubet voulut s’assurer des mécréants qui s’amusaient à lui faire un si vilain tour. A cet effet, il se cacha, un samedi, sous la levée de son bachot et attendit.

Il était là depuis quelques minutes, lorsque vers minuit il entendit venir les sorciers. C’étaient de petits hommes à la figure chafouine et lestes comme des écureuils. Ils sautèrent vivement dans le bateau et si légèrement qu’aucun bruit, aucune oscillation ne furent perçus. Dès que les sorciers furent installés, la corde qui retenait le bateau se dénoua d’elle-même et sans voile ni avirons — chaque soir, les avirons et agrès des bateaux étaient remisés pour éviter que les embarcations ne fussent dérobées pendant la nuit, car il était alors impossible de les diriger — l’esquif prit la direction de Freneuse.

Le Sabbat des sorcières, par Francisco de Goya (1798)
Le Sabbat des sorcières, par Francisco de Goya (1798)

Arrivés à un endroit du rivage, voisin du parc du château, les passagers abordèrent, et Doubet les vit se diriger vers le Trou d’Enfer et pénétrer dans la caverne. Retenant son haleine et n’osant remuer, il attendit ainsi deux longues heures que les sorciers eurent achevé leur sabbat. Enfin, il les vit revenir vers la barque et sauter avec la légèreté de sylphes, puis de nouveau voguer sans le secours de la toile ou de la godille.

Cependant, arrivés vers le milieu du fleuve, les lutins firent sauter les boutons de leurs braies et se mirent à l’aise. Doubet, toujours plus mort que vif, assista à cette scène répugnante. Lorsque les ventres furent soulagés on accostait à Criquebeuf, et les sorciers, encore plus lestes qu’au départ, sautèrent à terre, fixèrent la barque sur ses amarres et regagnèrent leurs demeures. Dès qu’ils se furent éloignés, le pauvre Doubet put respirer et compter le prix du péage. Voilà, pourquoi, lorsqu’une immondice tache les bords fleuris qu’arrose la Seine, on dit : « c’est de la monnaie de sorcier. »

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