LA FRANCE PITTORESQUE
Grisette
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Publié le samedi 31 octobre 2015, par LA RÉDACTION
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Jeune ouvrière du textile, jeune couturière. Par extension, jeune femme pauvre et séduite
 

Dans Les Français peints par eux-mêmes (Tome 1) paru en 1840, Jules Janin explique que « les savants (foin des savants !) qui expliquent toute chose, qui trouvent nécessairement une étymologie à toute chose, se sont donné bien de la peine pour imaginer l’étymologie de ce mot-là, la grisette. Ils nous ont dit, les insensés ! qu’ainsi se nommait une mince étoffe de bure à l’usage des filles du peuple, et ils en ont tiré cette conclusion : Dis-moi l’habit que tu portes, et je te dirai qui tu es ! »

Cette explication en vaut bien une autre, celle de la comtesse de Bradi, par exemple. Après avoir constaté que du temps de Louis XV, les seigneurs de la cour avaient en même temps pour maîtresses des femmes de théâtre, de grandes dames et de jeunes filles du peuple, Mme de Bradi continue ainsi :

« L’actrice ou la danseuse s’enorgueillissait si, dans son antichambre, on reconnaissait la livrée d’un homme que l’on rencontrait à Versailles ; mais la grande dame et la petite ouvrière s’en effrayaient également. Afin que les billets fussent portés et reçus sans que l’on en causât à l’Œil-de-bœuf ou dans les maisons d’apprentissage, on habilla de gris les laquais destinés à ces fonctions, toutes de confiance, et le nom de grisou leur fut donné, ainsi que nous voyons dans les comédies et romans de cette époque. Les grandes dames avaient des titres, on n’imagina point de les désigner particulièrement ; mais les ouvrières en mode, en couture, qui recevaient le laquais ainsi travesti, furent par analogie nommées grisettes, ce qui signifiait filles jolies, pauvres et séduites. »

La grisette
La grisette

Que les ouvrières, ces jeunes filles qui, naguère, suppléaient à l’élégance par la bonne grâce de leurs allures, aient porté presque toutes des robes en grisette ; qu’elles aient su, à force d’art, faire des merveilles avec cette étoffe ; qu’on se soit habitué à les voir ainsi vêtues, simples et proprettes, et qu’on ait fini, sans à peine y prendre garde, par les appeler grisettes du nom même de leurs robes, c’est là un petit enchaînement de circonstances qui ne semble pas absolument saugrenu. On se rangera d’autant plus volontiers à l’avis des savants que les savants ont eu le bon goût, Jules Janin voudra bien le reconnaître, de ne pas trop creuser les profondeurs de la science. Sur notre terre classique de la fantaisie et de la forme, la robe c’est la femme ; or, demander à la robe l’origine du nom de la femme, c’est un véritable trait de lumière, c’est puiser les choses à leur vraie source, c’est faire preuve d’esprit plus encore que de savoir.

Est-il besoin d’ajouter que cette question n’avait déjà, dès la fin du XIXe siècle, plus guère qu’un intérêt historique ? L’étoffe, en effet, a perdu son nom, et le type grisette, personne ne l’ignore, a entièrement disparu. La coquetterie, le goût du luxe et bien d’autres choses encore firent de tels progrès que la grisette (étoffe) fut remplacée par la mousseline et la soie. Les grossiers tissus furent renvoyés, tout honteux, aux classes indigentes. La grisette (jeune fille) suivit la marche ascendante de son époque ; elle se créa des relations, des habitudes nouvelles. Il y avait bien encore ça et là voici un siècle quelques jeunes filles portant l’humble robe d’indienne, mais elles représentaient une imperceptible minorité.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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