LA FRANCE PITTORESQUE
Être marqué à l’H
()
Publié le vendredi 16 mars 2018, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article
Être battu
 

Voici un extrait de La Réjouissance des femmes sur la deffence des tavernes et cabarets, paru en 1613 et cité par Edouard Fournier dans ses Variétés historiques : « Prions seulement que ceste ordonnance ne porte son appel en croupe, que les commissaires l’effectuent et pour nostre profit et pour nostre consolation, et ainsi nous aurons la paix chez nous ; car si elle est observée, nous aurons plus de biens et moins de coups. Nous sommes le plus souvent marquées à l’H, pour monstrer que nostre peau est tendre. On ne le jugeroit pas à nostre mine reformée comme la tirelire d’un Enfant rouge. »

D’après ce passage, il n’est pas douteux que ces femmes marquées à l’H, ne soient des femmes battues par leurs ivrognes de maris. Nous le voyons plus clairement encore, s’il est possible, dans un autre passage de la même pièce, à la page 180, où, parlant des mauvais traitements dont elles sont l’objet, elles et leurs enfants, de la part de leurs maris et pères pris de vin, elles disent : « Ils ne beuvoient verres de vin qu’ils ne tirassent autant de larmes des yeux de leurs femmes et de leurs enfans, lesquels marquez à la teste et au visage, sçavoient mieux les forces des bras de leurs maris et de leurs pères que celles du vin. »

Ainsi, que ce soit marqué tout court, ou marqué à l’H, cela veut dire qu’on porte sur sa figure ou ailleurs la marque des coups qu’on a reçus.

Mais l’expression marqué à l’H a évidemment plus de force et fait allusion à quelque circonstance qui l’a déterminée. On disait autrefois d’un boiteux, d’un borgne, d’un bossu, tous gens à qui leur infirmité, beaucoup moins pourtant que l’envie, semble donner plus de malice ou de méchanceté qu’aux autres, qu’ils sont marqués au B, parce que le b est la première lettre de ces mots. Mais comme toutes sortes de gens sont exposées à recevoir des coups, et que les mots par lesquels on désigne ces gens commencent par l’une ou l’autre de toutes les lettres de l’alphabet, ne pouvant, à cause de cela, tirer l’allusion de ces lettres, on l’a tirée de celle par où commencent le plus souvent les noms de coups ou d’instruments servant à les donner.

Cette lettre est l’H ; ainsi, horion, heurt, hoche ou entaille faite sur un bâtonnet pour tenir le compte du pain, du vin ou autre denrée prise à crédit ; hache, hallebarde, dont la hampe servait à frapper les soldats ; enfin, hart, lien de fagot, fameux dans l’histoire des volées ou coups de bâton. Être marqué à l’H serait donc le même qu’être frappé d’un de ces instruments, ou de recevoir un de ces coups.

Or, dans le cas dont il s’agit, il est permis de croire que l’objet auquel devaient le plus naturellement penser des ménagères, en parlant des marques qui leur sillonnaient le visage, est le bâtonnet marqué de hoches ou entailles. Cet objet leur était, en effet, très familier, et il le fut longtemps à la plupart de leurs pareilles, surtout dans leurs comptes avec le boulanger. Le bois sur lequel on pratiquait ces hoches ou coches (car ces deux mots sont synonymes), était du bois blanc, et tendre comme l’était aussi la peau de ces dames.

Cependant, à les en croire, leurs blessures se cicatrisaient promptement, puisque leur peau « se reformait comme la tirelire des Enfans rouges ». En d’autres termes, elles faisaient peau neuve, comme ceux-ci, après avoir brisé leur tirelire pour en extraire la monnaie, s’en procuraient une nouvelle. On sait que les Enfants rouges étaient des enfants pauvres habillés de rouge, formant une institution appelée du même nom, et qui allaient mendier dans Paris avec une tirelire.

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE