LA FRANCE PITTORESQUE
L’abbesse de Fontevraud et
le petit cochon du curé de Vernoil
(D’après « Légendes et miracles de Fontevrault », paru en 1913)
Publié le dimanche 4 octobre 2015, par LA RÉDACTION
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L’histoire du petit cochon du curé de Vernoil et de Madame l’Abbesse de Fontevraud a défrayé la verve des chroniqueurs anciens et modernes et les épigrammes des contempteurs de l’Ordre fontevriste, à commencer par les moines réfractaires, qui cherchaient partout des motifs pour justifier leur émancipation. Le sujet prêtait à la raillerie, et l’on ne se fit pas faute de plaisanteries sur ce petit cochon, qui triompha contre la puissance de l’abbesse, qui fit excommunier un évêque et résista pendant vingt ans aux foudres du pape.
 

Les preuves ne manquaient pas ; on les trouvait à profusion dans les chartes de l’abbaye, et tous ceux qui ont fouillé ces parchemins ou leurs transcriptions en ont été étonnés. Le savant moine Cosnier, qui a reconstitué le chartrier de l’abbaye, se fit le pourvoyeur inconscient des malignités, renouvelées en variantes sur ce thème, bien entendu dénaturé.

Il n’est pas douteux qu’il y eut au sujet d’un petit cochon « porcellus » une longue querelle, qui dura de 1125 à 1144, entre l’abbesse Pétronille de Chemillé (abbesse de Fontevraud de 1115 à 1149) et le curé de Vernoil, Andréas ; que l’évêque d’Angers, Ulger, prit parti contre l’abbesse et qu’il fut blâmé par le pape, même excommunié ; que plusieurs bulles d’Innocent II consolant l’abbesse de ses déboires ne purent avoir raison de la résistance de l’évêque, même au prix de sa condamnation ; et que l’abbesse dut continuer pendant vingt ans à offrir chaque année un petit cochon au curé de Vernoil.

Le pape Innocent II (14 février 1130 - 24 septembre 1143)
Le pape Innocent II (14 février 1130 - 24 septembre 1143)

Nombre de hauts personnages intervinrent sans plus de succès dans cette querelle à propos d’un petit cochon, notamment Geoffroy, le puissant abbé de la Trinité de Vendôme, voire même le fougueux saint Bernard, qui écrivit à l’évêque d’Angers dans des termes frisant l’insolence. Que les moines fontevristes révoltés contre l’autorité de l’abbesse aient raillé dans leurs pamphlets cet échec de l’omnipotence de leur supérieure, cela se comprend et ce n’est pas d’eux qu’il faut espérer l’explication de la querelle. Pas plus des chroniqueurs contemporains, qui relatent les faits en omettant d’en donner les raisons, qui se trouvent dans les coutumes et les circonstances de l’époque. Quant aux chartes, elles ne sont que l’enregistrement des actes dont elles certifient l’exactitude et précisent la forme, mais sans fournir des données plus explicites pour leurs motifs.

C’est à ceux qui les ont interprétées que nous pourrions prêter plus de créance. Mais, soit qu’ils n’aient pas recherché ou compris les circonstances de cette « histoire de petit cochon », ils n’ont fait que confirmer l’étrangeté de la querelle en lui fournissant des preuves authentiques. La victoire du petit cochon du curé de Vernoil, les lettres du pape, l’excommunication de l’évêque d’Angers, les lettres de Geoffroy de Vendôme et de saint Bernard, tout cela est exact ; mais tout cela doit être expliqué.

Lorsque le prieuré fontevriste des Loges fut fondé dans les landes de La Breille, entre Bourgueil et Vernoil, il fallut pourvoir à ses moyens d’existence. Il n’y avait pas d’autre ressource que de recourir à la générosité. Elle ne fit pas défaut. Les seigneurs des alentours donnèrent des terres, et un petit domaine fut ainsi constitué.

Mais il ne faut pas oublier qu’on était au XIIe siècle, c’est-à-dire à une époque où les terres étaient grevées de droits seigneuriaux, cédés, rétrocédés à l’infini, de telle sorte que le territoire de Vernoil, pour ne parler que de lui, relevait à la fois des seigneurs de Vernantes, de Courléon, de Trèves, de Montsoreau, des abbayes de Bourgueil, du Ronceray d’Angers, et de Mauléon, sans compter les concessions faites à tel ou tel prieuré ou telle cure. Ces droits étaient très embrouillés et il faut convenir que les donateurs, animés avant tout d’esprit charitable, ne s’en étaient guère préoccupés.

Mais le curé de Vernoil se refusa obstinément à abandonner ses droits sur un petit morceau de terre ainsi cédé, bien qu’il ne fut qu’une lande ; et il engagea un procès en restitution contre l’abbesse de Fontevraud. Voilà, grosso modo, le point de départ de l’affaire. Nous ne nous attarderons pas à l’étudier en détail, elle n’en vaut pas la peine. Nous ne citerons que de mémoire son évolution vers l’état aigu, mais nous la préciserons par trois documents.

Abbaye de Fontevraud
Abbaye de Fontevraud

Il paraîtrait que le curé de Vernoil aurait attendu que la parcelle de terrain contestée ait été mise en culture pour la réclamer, d’où aggravation du droit de novales — les novales désignant des terres nouvellement défrichées et mises en culture. L’évêque d’Angers, Ulger, assez mal disposé pour Fontevraud, soutint son curé et profita de l’occasion pour molester l’abbesse avec laquelle il avait déjà une autre contestation au sujet de la propriété de la Haute-Mule, à Angers. Il mélangea même les deux affaires.

On fit intervenir les abbés du voisinage comme arbitres. Ulger ne voulut rien entendre. On fit intervenir le pape. Ulger se refusa à toute concession. Le document ci-dessous, émanant de l’évêque, prouve bien que la querelle avec le curé de Vernoil n’est pas une invention :

« J’ai jugé bon de certifier la querelle qu’avait le curé de Vernoil, nommé André, envers l’église de Fontevrault sous les premières saintes moniales des Loges, (...). Cela est fait d’ailleurs à la demande et volonté de notre vénérable sœur Petronille, abbesse de Fontevrault. »

L’abbé Geoffroy de Vendôme prit la plume pour supplier l’évêque de laisser en paix la pauvre abbesse Pétronille de Chemillé. Ulger persista. L’abbé de Clairvaux, saint Bernard, plus violent, lui écrivit à son tour cette lettre de reproches amers qui étonne par la liberté de son style. Nous n’en citerons qu’un passage pour en donner un aperçu. Saint Bernard raille l’évêque, qui fut certainement un grand prélat et un des plus illustres fondateurs de l’Université d’Angers, de s’entêter à cette dispute pour la possession, dit-il, de je ne sais quel petit bout de terre « nescio quae possessiuncula » :

« Il serait, Monseigneur, plus à propos de répandre des larmes que d’écrire des lettres ; mais parce que la charité sait bien faire les deux, il faut que je pleure et que j’écrive et que, vous adressant cette lettre, je retienne les larmes pour moi et pour ceux qui, comme moi, sont scandalisés de ce qui est arrivé depuis peu entre vous et Fontevrault (...)

« Je m’adresse maintenant à vous, souffrez un peu, je vous prie, mon indiscrétion (...) Je ne serai pas retenu par la révérence de votre vieillesse, ni effrayé par l’éminence de votre dignité, ni ému par l’éclat de votre nom ; car plus votre réputation est grande, plus grand est le scandale (...)

« Il paraît bien que vous méprisez votre réputation, et je vous en louerais, pourvu que ce ne soit pas jusqu’à blesser la gloire de Dieu. Mais, tandis que vous donnez lieu à ce scandale, je ne vois pas que votre conscience puisse être en sûreté, car je veux que ce ne soit pas vous qui l’avez excité, vous n’en êtes pas plus excusable pour cela, puisqu’il est en votre devoir de l’arrêter (...)

« Je prie Dieu qu’il vous inspire de suivre le conseil que je vous donne, qui n’est pas tant de moi que de tous ceux qui sont possédés du zèle de la gloire de Dieu. »

En lisant cette improbation d’un jeune moine, se posant en maître et en juge d’un évêque, on peut constater l’immense liberté dont jouissaient alors certains apôtres du cloître. On comprend que les termes violents de cette lettre aient donné une grosse importance à cette petite querelle. D’autant que trois papes successifs blâmèrent l’évêque et qu’il fut deux fois excommunié pour sa résistance.

Quant au curé de Vernoil, s’abritant derrière son évêque, il ne voulut pas en démordre. On lui aurait alors proposé une transaction et il aurait exigé qu’on lui donnât chaque année un cochon. Mais s’il fallait en croire ceux qui se sont amusés de ce procès, la discussion ne fut pas moins vive pour la grosseur du cochon. Enfin, l’on s’était arrêté à un petit cochon « porcellus », que l’abbesse de Fontevraud donna chaque année pendant vingt ans.

Le pape Lucius II (9 mars 1144 - 15 février 1145)
Le pape Lucius II (9 mars 1144 - 15 février 1145)

Enfin, en 1144, le pape Lucius II écrivit à l’abbesse Pétronille qu’il avait donné l’ordre à l’évêque de mettre un terme à sa querelle : « Nous le prions instamment et en le priant nous lui ordonnons qu’il vous aime vous et votre lieu, qu’il vous chérisse et vous protège, et qu’il acquière tant de cette manière qu’autrement une plus grande grâce des Bienheureux Pierre et Paul et de nous-même ».

Le rôle du petit cochon dans ce démêlé, s’il a pris le premier rang dans les épigrammes, n’était donc à la vérité qu’un rôle de comparse, aussi effacé — avant le poème de Chanteclair — que le rôle des volailles et lapins donnés en redevance par le prieuré des Loges pour ses autres tenures : « A l’abbé de Bourgueil deux lapins, un chapon et une poule. Au seigneur du château de Brain deux chapons gras. » (Extrait d’un compte de 1762)

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