LA FRANCE PITTORESQUE
Porc gras (Le) : arme fatale des assiégés
(D’après « La Tradition », paru en 1893)
Publié le dimanche 20 septembre 2015, par LA RÉDACTION
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Comment l’on retrouve de tous temps diverses versions de cette légende selon laquelle d’ingénieux assiégés, bien qu’affamés et proches de se rendre, jouent leur va-tout et retournent à leur avantage une situation désespérée
 

Pendant les guerres dont la Provence fut le théâtre au temps de nos aïeux, le village de la Garde, près de Toulon, fut attaqué par les ennemis. Sa position défensive formidable empêchait qu’on tentât de donner l’assaut, mais le monticule sur lequel se trouvait la citadelle pouvait facilement être investi ; aussi les assiégeants se contentèrent-ils d’empêcher toute communication avec le dehors, sachant bien qu’avec le temps ils réduiraient la garnison par la famine.

Cette garnison allait être obligée de capituler, quand son chef se délivra des ennemis par le stratagème suivant. Il ne restait pour toutes provisions de bouche qu’un porc encore très gras, et un sac de blé. Le Gouverneur gorgea l’animal de graines, puis le fit filer, pendant la nuit, par dessus les remparts, à un endroit où l’on pouvait penser qu’il était tombé par accident.

Les assiégeants furent d’abord très étonnés de voir qu’un porc parfaitement gras était tombé de la forteresse ; mais lorsqu’ils virent sortir de ses intestins, déchirés par la chute, une grande quantité de blé, ils furent découragés. Ils levèrent le siège, se figurant que la garnison de la Garde était dans une abondance de vivres lui permettant de résister très longtemps encore.

A priori, on pourrait penser que cette légende est seulement un produit de l’imagination provençale frappée par l’aspect du village de la Garde, véritable pain de sucre de 85 mètres de haut, surgi au milieu d’une vaste plaine ; mais on constate bientôt qu’elle se retrouve semblable, ou à peine modifiée dans quelques détails secondaires, dans nombre d’autres localités. Et si l’on interrogeait la crédulité populaire on la retrouverait sans doute dans une bonne moitié au moins des villages fortifiés du pays : Six Fours, Hyères, Evenas, Le Castellet, Gassin, La Garde-Freinet, Mougins, Cagues, Les Baux, etc., etc.

Elle se rencontre aussi dans maints pays des Alpes, du Jura, en Suisse, en Allemagne, etc., ; elle existe notamment, pour rester dans le champ des légendes de la vieille France, à Carcassonne, et même, ajoutons-le, dans deux variantes différentes que voici.

Dans la première, c’est l’émir Balaat qui, étant assiégé par Charlemagne, fait manger à la seule truie grasse qui restait la dernière mesure de blé de la provision (Fédée, Histoire de Carcassonne). Dans la seconde, c’est Carcas, la femme du gouverneur sarrasin, qui avait succédé à son mari tué, et qui fit jeter, avec la dernière mesure de blé, les têtes des trois derniers moutons qui lui restaient après les avoir fait rôtir, pour faire croire aux assiégeants que la garnison dédaignait les parties secondaires de la viande et ne prenait pas la peine de vanner le blé avec économie.

Penserait-on que ces légendes sont le produit de l’imagination des trouvères du Moyen Age ? En consultant les auteurs de l’antiquité, on constate que la donnée a une origine bien plus ancienne ; Valère Maxime, qui date du début de l’ère chrétienne, l’avait déjà racontée sous le titre : Les farines du Capitole, en parlant du siège de Rome par les Gaulois. Hérodote, qui vivait quatre ou cinq siècles avant Valère Maxime, avait raconté la même chose, sous la rubrique de la ruse de Trasybule de Milet assiégé par Alyatte, roi des Lydiens, 750 ans avant J.-C.

Nous voilà à 2500 ans de nous pour la première mention de l’aventure que la crédulité populaire de Provence raconte comme un fait relativement récent ; et nous n’avons pas la prétention d’affirmer qu’Hérodote a été le premier à la conter. Si nous avions en notre possession des historiens plus anciens, il se pourrait que nous découvrions cette légende dans leurs récits.

Quoi qu’il en soit, en retrouvant pour le village de la Garde, près de Toulon, une aventure attribuée à Rome et à Milet, nous pouvons en inférer avec certitude que les récits qui frappent l’imagination de nos contemporains intéressaient déjà la curiosité des Romains et des Grecs, qui eux-mêmes, les tenaient probablement des Egyptiens, des Perses, des Assyriens. Qui sait même, si ceux-ci n’avaient pas hérité des crédulités des peuples déjà disparus dans la mémoire des générations actuelles.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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