LA FRANCE PITTORESQUE
Copains comme cochons
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Publié le vendredi 4 janvier 2019, par LA RÉDACTION
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Se dit, soit de gens qui font en commun des parties de plaisirs ou autres, et qu’on voit toujours ensemble ; soit d’individus vivant dans des relations très étroites, moins amis que liés par des circonstances particulières, par un intérêt momentané, par un simple goût réciproque
 

Certains expliquèrent cette expression en arguant que ce serait probablement ce goût réciproque qui constituerait l’intimité des cochons entre eux, comme il fait à l’égard des hommes. Mais il n’y a pas plus d’intimité, si l’on peut dire, entre les cochons qu’entre tous les animaux qui habitent la basse-cour ou l’écurie ; il y en a peut-être moins. Accoutumés à vivre ensemble, les animaux domestiques sont sans doute tout désorientés quand on les sépare, et ils font mille efforts pour se rejoindre. Mais si cette habitude est un effet de leur choix, c’est qu’elle a été d’abord, pour quelques-uns du moins, un effet de la discipline.

Or, pour ceux qui ont eu l’occasion de l’observer, nul animal n’est plus rebelle à la discipline que le cochon. Quand il est en marche, il tend sans cesse à se détacher de son groupe et à folâtrer à l’écart. Il n’y a que le fouet du porcher ou les coups de dents du chien qui puissent lui persuader de rentrer dans le rang. Toute sa camaraderie consiste à crier quand ou parce qu’un autre crie, et, dans ce duo, à faire sa partie en conscience. C’est alors qu’il produit en nous deux effets contradictoires ; il nous écorche les oreilles et il émeut notre pitié. Il semble que c’est la prévision d’un danger prochain qui lui arrache ces cris déchirants, et, comme dit La Fontaine, qu’il crie « comme s’il avait cent bouchers à ses trousses ».

Ce cri, répété par tous ou à peu près tous les autres, est la marque qu’ils partagent ce sentiment. Dom Pourceau est donc égoïste. Le dicton eût été plus juste, si l’on eût pris le mouton pour objet de la comparaison. Quelle plus étroite amitié que celle qui règne entre les moutons ? Ce n’est pas le cochon qui se jetterait à l’eau pour périr avec son camarade ou se sauver avec lui. Et quand on dit de quelqu’un qu’il se jetterait à l’eau pour ses amis, ne le déclare-t-on pas le modèle des amis ? C’est sa parfaite connaissance du caractère du mouton, qui induisit Panurge à jouer à Dindenault le bon tour que vous savez. Il n’eût pas eu la même confiance en son traître dessein, s’il eût eu affaire à des cochons.

C’est donc par suite de quelque méprise qu’on assimile des camarades, des compagnons étroitement unis, à des cochons, et que ce n’est pas camarades comme cochons qu’il faut dire, mais camarades comme sochons.

En effet, au Moyen Age, on appelait soces deux ou plusieurs personnes qui s’associaient pour un commerce, une industrie quelconque, pour le paiement d’une taxe, d’une redevance. Il n’est pas besoin d’être bachelier ni docteur pour voir que ce mot vient du latin socius, et quand même on n’aurait ouvert de sa vie un rudiment, on ne laisserait pas de reconnaître le mot soce, par exemple, dans société dont il est le radical.

Les soces institués en vue d’exercer un commerce, d’exploiter une industrie, partageaient par moitié, ou par tiers, ou par quart, selon leur nombre, les bénéfices ou les pertes. Les Italiens appelaient soccio et les membres d’une association de ce genre, et l’association elle-même. C’est ce qui est clairement expliqué dans le dictionnaire della Crusca, au mot Soccio. En vertu de cette commandite, l’un des deux contractants confiait à l’autre un troupeau pour le mener au pâturage et en avoir soin ; cela convenu et exécuté, il lui abandonnait la moitié du revenu.

Du temps qu’il y avait des fours banaux, chacun était tenu d’y porter sa pâte. Certaines gens obtenaient pourtant quelquefois d’exploiter un four à eux, à la condition de n’y cuire que leur pain et non celui des autres ; autrement le four banal eût souffert de la concurrence. Aussi, en Picardie, ne fallait-il rien moins que le consentement simultané du roi, de l’évêque et du vidame pour être mis en possession de ce privilège.

Ceux qui le faisaient valoir étaient des soces, et leur association une socine. Une charte de bourgeoisie, accordée aux habitants de la ville de Busency par Henri de Grandpré, leur seigneur, en 1357, nous apprend que les soces payaient une redevance en nature au fournier, c’est-à-dire à celui qui tenait un four banal. Ainsi, tandis que le fournier ne prélevait qu’un pain sur l’habitant qui, à lui seul, remplissait tout le four de sa pâte, il avait droit à deux pains de la fournée des soces, et encore fallait-il que ces pains fussent à sa convenance.

Soce, comme quelques autres mots, a reçu une terminaison diminutive, et l’on a dit soçon. De même, on a fait de coche, cochon ou le petit de la truie, mot que Frédéric Morel, dans son Dictionariolum, traduit fort bien par porcelet ; de chausse, chausson, de paillasse, paillasson, de tendre, tendron, de saucisse, saucisson, quoique, dans la pratique, on intervertisse la forme et le nom de ce dernier.

Mais si, en revêtant cette seconde forme, soce ne perdait pas son sens propre, il en adoptait un plus complexe ; car, outre que par soçons on entendait parler de gens ayant des intérêts communs, on désignait aussi des amis d’enfance, des camarades de collège, des compagnons de plaisir, des individus du même métier, tous ceux enfin ayant entre eux quelque affinité de goûts, d’habitude, d’âge et d’éducation. On lit dans des Lettres de grâce de l’an 1421 : « Jacot Tranly, compaignon ou soçon de jeunesse d’icellui suppliant, etc. » Environ trente ans plus tard, on ne dit plus soçon mais sochon : « Compaignons, que n’estes-vous alez sonner ? Vos compaignons et sochons y sont alez. »

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