LA FRANCE PITTORESQUE
Corset (Le) à travers les âges : entre
périodes d’engouement et de répression
(D’après « Ma Revue hebdomadaire illustrée » paru en 1907
et « Le Journal pour tous » paru en 1914)
Publié le mercredi 17 janvier 2018, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article
A-t-on assez médit du corset ! s’exclame-t-on au début du XXe siècle. Les hygiénistes, les médecins lui ont fait la guerre, une guerre acharnée. On l’accuse alors de tous les méfaits. Il déplace les viscères, il apporte un trouble perpétuel aux fonctions de nutrition, il comprime les organes, il modifie et altère le jeu de la respiration, il est la cause aussi de troubles circulatoires variés. Comment en étions-nous parvenus à une telle situation ? Lumière sur un « accessoire » millénaire...
 

Guerre au corset, proclament les médecins du XXe siècle naissant, ou tout au moins guerre aux corsets serrés, guerre aux tailles de guêpes. Ce n’est point seulement au nom de l’hygiène, c’est encore au nom de l’esthétique qu’on médit alors de lui, lui reprochant d’altérer l’harmonie naturelle du corps féminin, de le diviser en deux parties séparées nettement, de le dissocier en deux régions que relie mal la taille diminuée, la taille d’une finesse toujours accrue et artificiellement accrue. La beauté, a-t-on dit, la beauté pour la femme, c’est d’être naturelle et non point de s’emprisonner dans une gaine, aussi néfaste au libre jeu de la respiration qu’à l’élégance spontanée de la démarche.

Corset grec
Corset grec

Mais le corset est plus fort que ses détracteurs. Et son excuse, en admettant qu’il ait besoin d’en présenter une pour soutenir sa vogue, pourrait se trouver dans son ancienneté. Les bandelettes dont furent entourées les momies égyptiennes ne sont que l’embryon du corset futur, et ce serait de l’ingratitude de ne vouloir point constater l’effet conservateur de ces fameuses bandelettes.

Les Grecs et les Romains, avant que le corset ait été officiellement adopté, essayaient de trouver des remèdes efficaces à l’embonpoint, ou de simples correctifs à la lourdeur de la taille. Voici, à cet égard, une recette curieuse et absolument authentique qui fut rendue populaire au IIIe siècle par le médecin Serenus Sammonicus :

« Les femmes qui tiennent à avoir le sein bien proportionné devront s’entourer les mamelles de guirlandes de lierres, qu’elles jetteront ensuite au feu sitôt qu’elles les auront retirées ; puis elles les frotteront le soir soit avec de la graisse d’oie mêlée à du lait tiède, soit avec un œuf de perdrix, cet oiseau au bruyant caquetage. »

Plus tard, les femmes essayèrent de se confectionner des corsets qu’elles délaissèrent bientôt pour se mouler dans des tuniques flottantes. Cela faisait le désespoir des poètes pour qui la décadence semblait se manifester dans ce relâchement de la coquetterie. Ovide s’écriait : « Si elles ne soignaient guère leur personne, c’est que leurs maris étaient aussi négligés qu’elles. Andromaque n’était vêtue que d’une lâche tunique. Faut-il s’en étonner ? Son mari n’était qu’un soldat grossier. » (Ovide, Art d’aimer, Livre III)

Une suivante d'Isabeau de Bavière
Une suivante d’Isabeau de Bavière

En France, les premiers siècles de la monarchie amenèrent l’abandon, jusqu’alors incomplet, des bandelettes romaines et l’innovation des corsages justaucorps. C’est sous les premiers Capétiens qu’a lieu l’évolution du costume féminin et vers le commencement du XIVe siècle apparaissent les surcots et la houppelande serrée à la taille par une large ceinture, premier indice du corset, servant à soutenir la poitrine et à la mettre en valeur par l’artifice de petits coussinets piqués après la chemise.

Ce fut sous Isabeau de Bavière que le corset fit sa véritable entrée en France, s’adaptant exactement à la taille, serré par des lacets placés soit devant, soit au dos. Ce vêtement se faisait en étoffes somptueuses, bordé de fourrures. Agnès Sorel, du temps de Charles VII, portait un corset de drap d’or bordé d’hermine et moulant exactement son buste et ses hanches.

A la fin du XVe siècle la mode évolue brusquement et la basquine remplace les surcots. La basquine ou buste était un corset de toile forte, garni sur le devant d’un buse de bois ou de métal. Puis vinrent d’Espagne les vertugadins et les poètes et chansonniers de l’époque laissèrent leur verve s’exercer sur ces nouvelles modes. Plus gravement, les prédicateurs tonnèrent contre « ces bricoles infâmes » dont se paraient la reine et les dames de la cour. Le corset était alors nommé corsetus, cursetus, ou corsatus et figurait pour les hommes — car les hommes aussi poussaient l’amour de la beauté jusqu’à la coquetterie — sous l’aspect d’un pourpoint ou d’un justaucorps ; pour les femmes, sous celui d’une « camisole placée en dessous de la chemise ».

Sous Catherine de Médicis, puis du temps de ses fils les rois Charles IX et Henri III, le corset, comportant le busc, l’ivoire et les lames de métal, commença de soulever des polémiques ardentes qui tendent à prouver le danger de cet usage adopté. Montaigne voulait réfréner leur luxe, tandis que le médecin Ambroise Paré souhaitait protéger les organismes soumis à la torture, affirme-t-il. Malgré les édits royaux et les cris de la Faculté, les tailles s’affinèrent.

Sous le règne du roi Henri IV, les corsets furent moins ornés ; ils se mirent sous les corsages et reçurent le nom de fausse panse : Marie de Médicis — seconde épouse d’Henri IV —, Gabrielle d’Estrées — sa favorite à la fin du XVIe siècle — nous ont laissé, avec leurs portraits, la vision très nette de cet appareil, avant que le corset ne subisse une nouvelle modification : c’est la période des corps baleinés s’étendant du milieu du XVIe siècle à la fin du XVIIe. Christine de France, fille du roi Henri IV et de Marie de Médicis, portait une armature épousant exactement le buste, sans cependant marquer la taille.

Marie de Médicis et Louis XIII, par Charles Martin (1562-1646)
Marie de Médicis et Louis XIII, par Charles Martin (1562-1646)

Les ordonnances sous Mazarin furent nombreuses et renouvelées plus tard par Louis XIV pour simplifier le costume des femmes : ce fut en vain. Les formes seulement changèrent. Le corset de l’époque s’appelait la gourgandine. Sous Louis XV, le corset est un corps raide échancré sur les hanches, lacé par derrière et muni devant d’une buse descendant très bas ; les baleines devinrent hors de prix. Les dames d’atour durent être douées d’une force musculaire énorme pour affiner les tailles royales ; les estomacs subissant les lois tyranniques de la mode durent suivre un régime alimentaire des plus succincts.

Corset datant de la fin du XVIIe siècle
Corset datant de la fin du XVIIe siècle

Au sujet du triomphe du corset au XVIIIe siècle, rappelons un mot spirituel et bien connu de Voltaire. Une dame d’un certain âge, et qui portait un corset pour tenter de réparer des ans « l’irréparable outrage », se trouvait un jour en présence du philosophe. Croyant qu’il regardait amoureusement ses charmes restaurés, elle s’écriait : « Es-ce que M. de Voltaire songerait encore à ces petits coquins ? — Ces petits coquins, répondit le satiriste, ces petites coquins, vous voulez sans doute dire ces grands pendards ! » Cependant à cette époque, le corset dégage les hanches et ne ressemble en rien aux gaines torturantes que le XXe siècle imposa.

Sous le Directoire et l’Empire le corset subit encore un moment d’arrêt. La belle Mme Tallien — épouse du célèbre révolutionnaire Jean-Lambert Tallien qui compta parmi les figures à l’origine de la chute de Robespierre — refuse d’emprisonner son corps dans une armature de fer et de baleine, et la remplace par les bandelettes grecques et romaines. Avec les robes empire, il y eut le corset à la Ninon, court de taille et très souple. L’impératrice Eugénie avait la taille très courte ; le corset fut donc court, car il fallait suivre en tout la mode imposée par la jeune souveraine.

A la chute de l’Empire, le corset s’allonge, la taille se dessine, l’armature devient très dure et les épaulettes sont ajoutées. Mais le roi Charles X (1824-1830) fut un ennemi juré du corset ; il se souvenait des corsets de guêpe que portait Marie-Antoinette et, par imitation, toutes les dames de la cour. Il y eut des syncopes, des pâmoisons subites qui nécessitaient un soulagement immédiat où les ciseaux jouaient le principal rôle. Ce fut aussi pour remédier à cet état que le médecin genevois Tronchin fit adopter les robes à pli Watteau qui permettaient de dissimuler la détente du corset.

Le corset est alors déclaré meurtrier par toutes les Facultés. Mais les femmes se sentent fortes dans la lutte, et il ne paraît pas que le persécuté perde en rien de son prestige. Toutefois, au début du XXe siècle, le corset subit une nouvelle évolution. La mode et l’hygiène tentèrent de s’accorder. On lança les corsets ne serrant plus à la taille et plaquant aux hanches. Les caricaturistes usèrent et abusèrent de cette forme nouvelle, pour donner du galbe à leurs silhouettes féminines. La mode et l’usage du corset prirent une extension que d’aucuns jugèrent alarmante.

A cette époque, le journal L’Hygiène vestimentaire affirme qu’à la fin du XIXe siècle déjà, et à Paris seulement, le nombre des corsetières s’élevait à 3 722. « Chaque corsetière, dit cet organe, confectionnant un corset en deux jours, il en résulte que le travail de toutes ces femmes fournissait par an la consommation de 677 404 corsets. »

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE