LA FRANCE PITTORESQUE
Chronogrammes : décryptage
d’un art délicat
(D’après « Amusements philologiques
ou Variétés en tous genres », paru en 1824)
Publié le mardi 21 juillet 2015, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article
Appelé vers numéral avant 1574, le chronogramme, ou chronographe, est une suite de plusieurs mots qui présentent un sens, et qui sont tellement choisis, que toutes les lettres numérales qui s’y trouvent forment la date que l’on désire
 

Chronogramme vient du grec chronos temps, et gramma lettre, c’est-à-dire, caractère qui marque le temps. Les chiffres romains, ou lettres numérales, sont composés des caractères suivants : I ou un, V ou cinq, X ou dix, L ou cinquante, C ou cent, D ou cinq cents, et M ou mille. Ainsi ce vers phaleuque : stVLtVM est DIffICILes habere nVgas, publié en 1718, est un chronogramme qui porte sa date avec lui. On y trouve V L V M D I I C I L V, qui mis par ordre des nombres les plus forts, donnent M. DCLL. VVVIII, c’est-à-dire, M mille, D cinq cents, C cent, deux LL qui font chacune cinquante, ou cent pour les deux ; trois V qui font chacun cinq, ou quinze ; et trois I qui font trois. Toutes ces sommes additionnées donnent 1718, qui est l’année de la publication du vers Stultum est difficiles habere nugas.

L’origine des chronogrammes remonte très haut. Dans l’église de Saint-Pierre à Aire, on lisait sur une vitre : bIs septeM praebendas, VbaLdVIne, dedlstl, ce qui dénote l’année M. LVV. IIII ou M. LX. IIII, 1064. Il n’est pas question du D, parce que cette lettre n’était pas alors reconnue numérale ; elle ne l’était pas encore en 1465, au temps de la bataille de Montlhéry, comme le prouve ce chronogramme français : à CheVaL, à CheVaL, gendarMes, à CheVaL ; ni même en 1485, ainsi qu’on le voit dans un autre chronogramme français. Ce n’est que depuis 1574 que l’on a appelé chronogramme cette manière de dater ; et les premiers vers qui ont porté ce nom ont été faits pour l’élection d’Etienne, roi de Pologne. Avant ce temps, on les appelait vers numéraux, ou numéraires.

Chronogrammes en latin et en français rappelant la visite du roi Charles X en 1827
Chronogrammes en latin et en français rappelant la visite du roi Charles X en 1827
à la cathédrale Notre-Dame de Saint-Omer. CaroLVs X hVIC teMpLo aDfVIt (CLVXVICMLDVI = 1827).
VIsIte De Ce teMpLe aVgVste par CharLes X (VIIDCMLVVCLX = 1827)

Le poète Étienne Tabourot (1547-1590) a fait quelques recherches sur les chronogrammes. On les a employés, dit-il, de deux manières : la première consistait à se servir simplement des lettres numérales, pour marquer l’année d’un événement, après quoi chacun donnait à ces lettres le sens qu’il voulait.

La seconde espèce de chronogramme est celle qui est renfermée dans une sentence, dont les lettres numérales marquent une année. Des Accords ne fait remonter les chronogrammes qu’aux derniers ducs de Bourgogne ; mais nous savons, par celui de l’église de Saint-Pierre à Aire, qu’ils remontent beaucoup plus haut. On a publié à Bruxelles, en 1718, une Dissertation analytique sur les chronographes.

Passons à quelques exemples différents de ceux que nous avons déjà cités. Voici un chronogramme qui a été fait par Claude Godart, sur la naissance de Louis XIV, survenue le 5 septembre 1638, jour où se fait la conjonction de l’aigle et du cœur du lion :

eXorlens DeLphln, aqVILae CorDIsqVe Leonls
CongressV, gaLLos spe LaetltlaqVe refeCIt.

(Le Dauphin naissant, l’aigle et le cœur du lion étant en conjonction, a ranimé l’espérance et la joie des Français).

On trouve dans ce chronogramme : huit I donnant 8 ; quatre V donnant 20 ; un X donnant 10 ; six L donnant 300 ; deux D donnant 1000. Le total de tous ces nombres donne l’année 1638.

Il existe une manière secrète d’écrire, qui se rapproche un peu du chronogramme, quoiqu’il n’y soit pas question de date ; elle consiste à prendre, dans une ou plusieurs phrases, une lettre de chaque mot ; la réunion de toutes ces lettres forme un sens différent de celui que présente la phrase entière. Par exemple : Visita Interiora Terrae, Reperies Intus Occultum Lapidem, Veram Medicinam. Toutes ces lettres majuscules donnent le mot VITRIOLUM, qui est caché dans cet avis, rédigé par les anciens chimistes, qui affectaient du mystère dans toutes leurs opérations. On sait que le vitriol était regardé par eux, comme le principe essentiel de leurs découvertes.

On a caché cet avis-ci : Hac nocte post XII veniam ad te circa januam quae ducit ad hortum, ubi me expectabis ; age ut omnia sint parata, dans l’exhortation suivante, où tous les mots à lettres secrètes sont entremêlés avec d’autres qui n’en ont pas : Humanae salutis Amator qui Creavit omnia Nobis indixit Obedientiam mandatorum Cui omnes Tenemur obedire Et obsequi ; Praemium sanctae Obedientiae erit Sempiterna felicitas Timentibus deum, etc. Il seroit trop long de rapporter cette exhortation en entier.

Roger Bacon, dans son livre des sept chapitres , cacha le mot JUPITER dans les lettres initiales suivantes : In Verbis Praesentibus Invernes Terminum Exquisitae Rei.

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE