LA FRANCE PITTORESQUE
Victor Hugo : émérite et caustique
« penseur en vers »
(D’après « Le Voleur illustré », paru en 1885)
Publié le lundi 21 janvier 2019, par LA RÉDACTION
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Admirateur de Victor Hugo qu’il rencontra, le polémiste et auteur de théâtre Henri Rochefort rapporte à la mort de l’illustre écrivain quelques savoureuses anecdotes : où l’on apprend que ses tiroirs étaient remplis d’improvisations exquises qu’il traçait pour les oublier aussitôt.
 

Les circonstances qui m’ont amené autrefois chez Victor Hugo, explique Henri Rochefort, ne me l’ont jamais montré que père de famille plein de gaieté et toujours prêt au rire. Je me suis bien souvent rappelé un dîner que nous fîmes avec ses enfants, à Boisfort, dans la banlieue de Bruxelles.

Il y fut d’une expansion tout à fait imprévue, et me prouva qu’il obtenait seulement au prix de certains efforts la sévérité d’attitude qu’il gardait presque toujours vis-à-vis des étrangers. Comme je m’étais précipité à la caisse du restaurant pour solder l’addition, il m’y rejoignit en criant à la dame du comptoir :

« N’acceptez rien de monsieur ; c’est de l’argent qu’il a gagné en insultant ce qu’il y a de plus sacré au monde : le coup d’Etat, l’Empire et l’Empereur !

— Il me semble que vous ne les avez pas trop ménagés non plus, lui dis-je.

— Oui, me répondit-il, mais les Châtiments ne m’ont jamais rapporté que dix ou douze mille francs de frais d’expédition et de propagande, l’éditeur qui s’était chargé de la publication ne m’ayant de sa vie rendu ses comptes. »

Il ajouta même que, lorsqu’il lui en demanda, celui-ci répliqua tranquillement : « Faites-moi un procès, nous verrons bien si vous le gagnez. » Il eût été, en effet, difficile de trouver en plein Empire des juges pour condamner un éditeur à payer les droits à l’auteur de l’Expiation et de Napoléon le Petit.

Caricature de Victor Hugo par Benjamin Roubaud (1841)
Caricature de Victor Hugo par Benjamin Roubaud (1841)

Le public ne sait guère de lui que ces vers de bronze dont les splendeurs donnent parfois le frisson, poursuit Rochefort. Il nous en a lu souvent en famille, d’un genre tout autre et qui coulaient de sa plume avec une abondance charmante, car il m’a bien des fois répété : « C’est insupportable : je pense en vers. »

C’était principalement dans les chambres d’hôtel, pendant ses voyages, qu’il répondait à la note de l’aubergiste par quelque imprécation pleine de bonne humeur. Il envoyait, par exemple, cet adieu à la ville d’Yvetot :

Que le passant te raille
Qu’en voyant ta muraille
Le voyageur s’en aille
Sur son cheval rétif !
Que, sans entrer, le coche
A ta porte s’accroche !
Que le diable à ta broche
Mette ton roi chétif !
Que toujours un blé maigre,
Qu’un raisin à vinaigre
Emplisse tes paniers !
Yvetot la Normande,
Où l’on est à l’amende
Chez tous les taverniers !
Logis peuplés de singes,
Où l’on voit d’affreux linges
Pendre aux trous des greniers ?
Où le poing d’un bélître
Croit casser une vitre,
Et crève un vieux papier !
Où l’on a pour salade
Ce qu’un lapin malade
Laisse dans son clapier !
Ville bâtie en briques,
Triste amas de fabriques,
Qui sentent le ranci !
Qui n’as que des bourriques,
Et du cidre en barriques
Sur ton pavé moisi !
Groupe d’informes bougres,
Où les maisons sont rouges,
Et les filles aussi !

Pendant la famine du siège — siège de Paris lors de la guerre de 1870-1871 —, au moment où nous mangions du pain fabriqué avec des ossements pilés, et où les boucheries hippophagiques allaient recruter leur marchandise sur les champs de bataille, je l’ai admiré écrivant sur le coin d’une table ce ravissant quatrain adressé à la belle Judith Gautier, qui n’ayant pas assisté au dîner, avait envoyé exprimer tous ses regrets de n’avoir pu s’y rendre :

Si vous étiez venue, ô beauté qu’on admire,
Je vous aurais fait faire un repas sans rival :
J’aurais tué Pégase et je l’aurais fait cuire
Pour vous faire manger une aile de cheval.

Un autre jour, à la suite d’un repas dans lequel il avait mangé du cheval très coriace, il écrivit ce distique :

Mon dîner me tracasse et même me harcèle,
J’ai mangé du cheval et je pense à la selle.

Entre la Légende des Siècles et l’Année terrible il a même écrit des vaudevilles. Un soir il nous réunit, Charles Hugo, François-Victor Hugo et moi, pour nous lire une petite pièce en un acte et en prose, portant ce titre original : Zut ! C’était l’histoire d’un gavroche qui semblait commettre tous les crimes imaginables et qui, en réalité, se sacrifiait pour tout le monde. Zut ne parut donc sur aucune affiche et doit être encore parmi les manuscrits qu’a laissés l’illustre mort.

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