LA FRANCE PITTORESQUE
À vendre : cheval ayant porté Napoléon
lors de la bataille de Waterloo
(D’après « Le Compilateur », paru en 1829)
Publié le lundi 23 octobre 2017, par LA RÉDACTION
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Le cheval de Napoléon ne peut à la fin de ses jours trouver un peu de litière ! apprend-on en 1829, cependant que l’animal, qui porta l’empereur le jour de la célèbre bataille de Waterloo, cherche preneur. C’est du cheval des mauvaises destinées et des jours de malheur qu’un chroniqueur de l’époque nous conte ici les tribulations.
 

Ce pauvre animal, il a porté le vainqueur de l’Europe et il demande l’aumône ; Bélisaire des chevaux, il est là, sans asile, et chacun le repousse, personne ne veut de lui, peut-on lire en 1829. Cependant lui aussi est un souvenir, un souvenir d’une grande et mémorable époque. Il naquit aux bords du Guadalquivir, il était de pur sang et de race illustre, on vous eût montré sa généalogie aussi bien détaillée que celle du premier grand d’Espagne venu. On l’éleva dans les écuries impériales. Oh ! alors rien ne lui manquait ; c’était plaisir de voir comme on le choyait et caressait ; alors on le soignait, car il devait porter le maître de l’Europe, et aujourd’hui il mendie un maître et il n’en trouve pas.

Au grand jour de Waterloo, jour à jamais déplorable pour la France, il porta le grand capitaine ; il le porta au milieu du combat qui décidait des destinées de l’empire. Ce jour-là, il était léger, vif et agile ; agile comme il le fallait à la rapide pensée de Bonaparte. Et quand tout fut perdu, quand nos soldats furent tués ou dispersés par le sabre des étrangers ; lorsqu’il fallut au conquérant de l’Europe se hâter de fuir encore une fois, et que ce fut fini à tout jamais de la puissance et de l’empire, il partit et laissa là son cheval abandonné sur le champ de bataille.

Bonaparte au Grand Saint-Bernard
Bonaparte au Grand Saint-Bernard. Peinture de Jacques-Louis David

Son secrétaire le prit, mais bientôt il ne sut qu’en faire : ce n’était pas le temps alors de conserver religieusement des reliques impériales. II ne le vendit pas à un Anglais, et ce fut étonnant, car alors les Anglais achetaient tous les souvenirs de Waterloo ; ils payaient tout, jusqu’aux débris anguleux des cuirasses ensanglantées et des armures brisées par le canon. Il advint donc que le cheval passa honteux et inconnu dans le manège d’un maquignon. Le malheureux animal tombait, comme la France, des splendeurs de la gloire à l’humiliation.

Cependant un duc, oyant parler de son origine et de sa fortune passée, prit envie de l’avoir comme un souvenir de son ancien maître : il l’acheta ; puis il le céda à un homme devenu célèbre par son dévouement héroïque à l’empereur déchu, et depuis peu — nous sommes en 1829 — par son éclatante ruine. Et ce fut là son second Waterloo.

Le malheureux ! Les huissiers et les recors l’ont saisi, comme les bourreaux de l’Angleterre se saisirent, il y a quinze ans, de son glorieux maître. Ils l’ont renfermé et séquestré, mis en fourrière et sous la main de la justice ; puis, comme ils ont vu qu’il était vieux, ils n’ont pas voulu le nourrir, et ils l’ont chassé : sans un pauvre serviteur qui l’a recueilli, il eût erré abandonné, et sans asile.

Si vous l’eussiez vu, ce pauvre animal tout triste et honteux de sa chute, comme il hennit de bonheur et se releva tout joyeux lorsqu’il revit l’ancien ami de son maître ! Lui qui autrefois était si beau, si vif, si fringant, ce jour-là il était harassé de fatigue, sale, couvert de poussière ; il avait l’œil morne, l’oreille basse et la corde au cou ; vous en auriez eu pitié en songeant aux jours passés de ses gloires et de ses triomphes.

Et maintenant il est à vendre, le cheval de Waterloo ! Le premier venu, M. de Bourmont, s’il lui en prend fantaisie, peut se donner le plaisir de se pavaner et parader sur le cheval de Napoléon, de parodier le grand capitaine aux Champs-Elysées. Il est à vendre. Si vous voulez le voir, allez rue de Malte, n. 17. Quelqu’un voudra-t-il échanger quelques louis contre un souvenir historique ?

Note : Louis Auguste Victor de Ghaisne, comte de Bourmont, maréchal de France, est un ancien chouan ayant commandé en 1797 les troupes royalistes du Maine. Il refusa le grade de général de division que lui offrit Bonaparte en 1800, mais effectua d’importantes missions pour l’empereur dès 1813, avant de se rallier à lui. Après Waterloo, il se mit au service du roi Louis XVIII, et fut nommé ministre de la Guerre en 1829.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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