LA FRANCE PITTORESQUE
Foutre le camp. Jean-foutre
()
Publié le samedi 28 mars 2015, par LA RÉDACTION
Imprimer cet article
Foutre le camp signifie s’en aller précipitamment. Jean-foutre signifie propre-à-rien.
 

On pourrait se figurer que la racine des ces expressions est un mot obscène ; or elle tient au contraire à des idées morales et politiques de l’ordre le plus pur et le plus élevé. Tous connaissent l’adjectif féal, pour désigner une personne fidèle et dévouée, et son substantif féauté. Pour les formes feuté et fouté, consultons le célèbre linguiste et philologue du XVIIe siècle Charles du Cange, au mot Fidelitas. Nous y apprenons que fouté s’employait pour signifier la foi jurée, le serment prêté au suzerain.

Nous y apprenons encore que de là était sorti le mot foutu pour désigner celui qui avait trahi ce serment. Ce mot, devenu par longueur de temps banal et vague, était dans l’origine une injure précise et la plus sanglante de toutes. Cela devait être, puisque tout l’édifice féodal reposait sur le principe de la foi réciproque entre le vassal et le seigneur : ce principe était la garantie de la société ; il en était le lien sans lequel le système politique tombait immédiatement comme un faisceau délié.

Ainsi lorsqu’on avait épuisé tout le vocabulaire des injures, l’épithète foutu mettait le comble à l’outrage : au delà il n’y avait plus rien. Mais il faut appuyer cela d’un exemple ; nous le trouverons dans des lettres de grâce de 1416 : « Berthelemy Gentil dist de Maugiron d’Estissac qu’il estoit un faulx, mauvais, traistre et faitif et FOUTU CHEVALIER. » (Du Cange, sous Fidelitas) Vous voyez : foutu enchérit encore sur traître et lâche ! Des chevaliers qui juraient foi et hommage, ce terme énergique né dans une sphère élevée descendit aux plus basses conditions, et le peuple finit par dire un foutu savetier, un foutu gredin, sans y attacher d’autre idée que celle de l’abjection et du mépris. L’injure est devenue banale parce qu’elle était superlative.

Puis on traita l’adjectif en participe, c’est-à-dire qu’on se mit à l’employer aussi avec un complément direct. Par exemple, deux armées étant en présence, un soldat trahissait la foi jurée à son drapeau : il abandonnait le camp de ses frères d’armes pour passer dans celui de l’ennemi. Les autres alors disaient de lui : C’est un foutu soldat ; il a foutu le camp ; c’est-à-dire c’est un soldat parjure, il a trahi le camp, il a déserté. Ici, signalons l’équivoque qui accrut encore l’énergie de l’expression et contribua à son succès : en effet, foutu, adjectif issu du substantif fouté, était par la forme identique au participe passé d’un vieux verbe français formé du latin futuere, signifiant avoir des rapports sexuels.

Revenons à nos soldats foutant le camp. Comment s’y prennent ces misérables qui veulent trahir le camp, c’est-à-dire déserter ? S’en vont-ils tranquillement, à leur bel aise, en plein jour ? Non, ils disparaissent tout à coup, fuyant dans l’ombre à toutes jambes ; et le lendemain matin, lorsqu’on y pensait le moins, on trouve qu’ils se sont évanouis. De là, pour exprimer sauve-toi au plus vite, disparais à mes regards, cette façon de parler métaphorique : Fous-moi le camp ; fous-moi ton camp. C’est tout ce qu’il y a de plus violent et de plus insultant dans la forme : en effet, quel outrage d’enjoindre à quelqu’un de s’enfuir comme le soldat qui déserte ! Remarquez bien cette variante TON camp, elle donnerait à elle seule la clef de l’étymologie : ce pronom possessif est là pour mieux constater la trahison.

Attardons-nous maintenant sur le mot jean-foutre. Qu’est-ce qu’un jean-foutre ? Un débauché ? Nullement. C’est un lâche, tout ce qu’il y a de plus abject dans la lâcheté, un homme à foutre le camp s’il était soldat. On ne dit pas qu’il l’ait fait, mais qu’il serait capable de le faire. Ne vous fiez pas à son extérieur, à son habit, à ses manières ni à son langage. Il n’est au fond rien moins que ce qu’il paraît ; il a l’air d’un brave quand le danger ne le presse pas, mais vienne l’occasion, il montrera ce qu’il est : il trahira honteusement, il désertera ; enfin, c’est un jean-foutre.

Un lâche n’est qu’un lâche, comme il a plu à la nature de le faire ; un jean-foutre est quelque chose de plus. Dans le premier c’est affaire de tempérament, dans le second le caractère s’en mêle. L’un peut être naïf, l’autre est essentiellement dissimulé. Or, bien que les hypocrites réussissent le plus souvent dans le monde, il n’est rien que les hommes haïssent et méprisent à l’égal de l’hypocrisie. On peut plaindre un lâche, mais il faut détester un jean-foutre.

Tout ce qui précède peut se résumer en cinq mots qui présentent l’ordre des déductions depuis le Moyen Age jusqu’à nous : foi, parjure, désertion, lâcheté, mépris. Un malheureux hasard a voulu que l’identité de deux formes dont les racines n’avaient d’ailleurs rien de commun ait fait prendre le change, et, par suite de cette confusion, répandu sur tout un groupe de locutions excellentes une couleur de grossièreté désormais indélébile. C’est pourquoi foutre le camp, un jean-foutre, etc., passeront toujours pour des expressions basses, voisines de l’obscénité.

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE