LA FRANCE PITTORESQUE
Louis XII proclamé Père du peuple
lors des Etats-Généraux de 1506
(D’après « Faits mémorables de l’Histoire de France », paru en 1844)
Publié le dimanche 1er février 2015, par LA RÉDACTION
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Quoique Louis XII se soit laissé entraîner avec passion aux guerres d’Italie, coûteuses tant sur le plan pécuniaire que sur le plan humain, néanmoins la générosité de son caractère, son affabilité, ses louables intentions, l’impartialité et la justice de son administration lui valurent, malgré les erreurs de sa politique, la sincère et constante affection de ses sujets. On aimait celui qu’on désignait comme le bon roi...
 

On s’attachait à cet heureux naturel qui se sentait si fort disposé au bien, à la clémence ; on se rappelait cette noble parole qui inaugura si favorablement le règne de Louis XII en 1498 : « Ce n’est pas au roi de France à venger les injures du duc d’Orléans. » Jamais cette généreuse assurance ne s’était démentie ; La Trémouille, qui sous le règne de Charles VIII avait fidèlement et énergiquement combattu l’opposition du duc d’Orléans, fut conservé dans tous ses honneurs et dignités par Louis XII, qui le pria de « lui être aussi loyal qu’à son prédécesseur. »

Tous les ministres vieillis au service de Louis XI et de Charles VIII demeurèrent les conseillers du nouveau roi, dont aucun souvenir de haine, de ressentiment, même légitime, ne troubla jamais l’administration. Aussi Louis XII fut- il toujours regardé comme un excellent roi par le peuple ; et le gouvernement intérieur de la France justifia pleinement cette popularité, que n’altérèrent ni les revers ni les erreurs de sa politique extérieure.

Il régla la distribution de la justice, exigea des juges une complète indépendance, le respect le plus absolu de la loi ; il disciplina les compagnies militaires, les hommes d’armes ; s’efforça de ne point augmenter les impôts et protégea avec sollicitude les paysans et l’agriculture. Les défaites d’au delà les monts, les alliances avec les Borgia, l’imprévoyance dans les conquêtes, les traités désastreux échappaient au jugement de la foule, qui ne voyait que les bienfaits assurés directement par la sage direction des affaires ; on disait : « Ce bon roi maintient la justice et nous fait vivre en paix, il a ôté la pillerie des gens d’armes et gouverne mieux qu’aucun roi ne fit ; prions Dieu qu’il lui donne bonne vie et longue. » Bientôt après, sous le règne brillant mais si pesant de François Ier, on se souvint de Louis XII, et on s’écriait en subissant les surcharges d’impôts et de tailles : « Qu’on nous règle et remette seulement sous le règne de ce bon roi Louis XII. »

Louis XII
Louis XII

Les États-Généraux avaient été réunis à Tours, au commencement du mois de mai de l’année 1506, pour décider sur la validité du traité de Blois, conclu deux ans auparavant entre la France et l’Autriche, par lequel un projet de mariage avait été formé entre Claude, fille aînée de France, et l’archiduc d’Autriche. La fille de Louis XII devait apporter en dot, seulement après la mort du roi, les duchés de Milan, de Bretagne, Gênes, Asti, Blois et enfin la Bourgogne, si Louis XII mourait sans enfants mâles.

C’était, on le voit, un véritable démembrement du royaume, et cependant ce funeste traité avait été signé par Louis XII, par François de Valois, héritier présomptif de la couronne, par plusieurs princes du sang ; mais le roi reconnut bientôt sa faute, et pour dégager sa parole il en appela à la nation. Les Etats-Généraux s’assemblèrent afin de prononcer sur cette imprudente négociation ; mais, au moment même où ils refusaient leur consentement au traité de Blois. ils voulurent racheter pour ainsi dire leur blâme et témoigner dignement de l’amour du peuple pour Louis XII en lui décernant le beau titre de Père du peuple.

Le 14 mai, le roi, placé au fond de la salle des États sur un trône, ouvrait cette solennelle assemblée qu’il appelait à prononcer sur de si grands intérêts. D’un côté se tenaient les principaux ministres de Louis XII, le cardinal d’Amboise, le cardinal de Narbonne, le chancelier Guy de Rochefort, et auprès d’eux les évêques et archevêques du royaume ; en face de ceux-ci siégeaient à la suite du comte d’Angoulême, duc de Valois, héritier direct de la couronne, les princes du sang, les seigneurs et barons, le premier président du parlement ; enfin au fond de la vaste enceinte étaient placés les députés des bonnes villes, qui s’étaient rendus en grand nombre à l’appel de la royauté.

Les États réunis avaient choisi pour orateur Thomas Bricot, chanoine de Notre-Dame, premier député de Paris, célèbre par son éloquence ; il fut chargé d’offrir au roi le titre que lui accordait la nation. Lorsqu’il eut obtenu la parole il commença par un pompeux éloge du roi, il rappela les bienfaits de son administration : « Il a soulagé le peuple, dit-il, et diminué d’un tiers les tailles ; les abus introduits dans le sanctuaire de la justice ont été supprimés, le laboureur n’a plus tremblé à l’aspect du guerrier. Quelles actions de grâces pouvaient lui rendre des sujets qu’il avait protégés, comment s’ acquitteraient-ils de leurs obligations ? Daignez, sire, poursuivit l’orateur, accepter le titre de Père du peuple que vos sujets vous défèrent par ma voix. »

A ces mots un mouvement d’attendrissement agite l’assemblée, et bientôt éclatent les applaudissements et les témoignages de joie. Lorsque Thomas Bricot put reprendre la parole, après avoir rappelé par quelques mots touchants la maladie à laquelle le roi avait failli succomber, après avoir présenté les craintes qui troublèrent alors la France, il termina en disant : « Puisse, sire, le suprême Arbitre des destinées prolonger la durée de votre règne ! puisse -t-il, propice à nos vœux, vous donner pour successeur un fils qui vous ressemble ! Mais, si ses décrets éternels s’opposent à nos vœux, s’il ne nous juge pas dignes d’une si grande faveur, adorons sa justice et ne songeons qu’à faire usage des dons qu’il nous a faits. Sire, vous voyez devant vous un précieux rejeton du sang des Valois ; formé par vos conseils et par votre exemple, il promet d’égaler vos aïeux : qu’il soit l’heureux époux de votre fille, et puisse-t-il retracer à nos yeux l’image de votre règne ! »

Claude de France, fille aînée de Louis XII
Claude de France, fille aînée de Louis XII. Elle épousera en mai 1514
son cousin le comte d’Angoulême, le futur roi François Ier

Ces derniers mots rappelaient l’intérêt important qui avait décidé la réunion des États-Généraux à Tours, la révocation du traité de Blois, et répondaient aux secrètes intentions de Louis XII, qui avait désiré qu’une grande manifestation justifiât la rupture de sa négociation. Toutefois il ne répondit immédiatement qu’à la première partie du discours de Thomas Bricot, il n’avait pas entendu sans une profonde émotion l’orateur des États lui faire un si touchant hommage au nom de la reconnaissance nationale ; des larmes avaient coulé de ses yeux, et, après un instant de délibération entre les cardinaux d’ Amboise et de Narbonne, le chancelier se leva par l’ordre du roi et dit à l’assemblée : « Messieurs des États, le roi, notre souverain et naturel seigneur, voit avec la plus vive satisfaction à quel point la patrie vous est chère ; il accepte le titre de Père du peuple que vous lui déférez, vous ne pouviez lui faire un don qui lui fût plus agréable. »

Quant à la résolution relative au traité de Blois, elle fut ajournée ; mais elle n’était pas douteuse : dans un conseil extraordinaire, convoqué par Louis XII et auquel assistaient les principaux chefs du royaume, des seigneurs, des prélats, les premiers présidents des parlements de Paris, de Rouen, de Bordeaux, on décida que le serment du roi, à son sacre, que le vœu de la nation liaient invinciblement Louis XII, qu’il pouvait et devait en toute sûreté de conscience et d’honneur manquer de foi à l’Autriche ; que tout à la fois l’intérêt et les lois de l’État le commandaient.

Le 19 mai, le roi vient de nouveau à l’assemblée des États ; le chancelier de France déclare, en son nom, que tous les princes du sang, les barons et les principaux conseillers du royaume sont d’avis du mariage de madame Claude de France avec M. le duc de Valois : il invite les députés à assister, le 21 mai, à la cérémonie des fiançailles. Cette solennité, en rompant une négociation fatale à la France, termina la session des États-Généraux de 1506.

« Cette assemblée ne ressembla, dit un historien, à aucune de celles qu’on avait eues jusqu’alors en France : l’orateur était ordinairement chargé de porter au roi les griefs de la nation, d’exposer à ses regards la misère publique ; Bricot, au contraire, ne retrace au monarque que ses bienfaits, et lui paye un tribut excessif de louanges. »

Le titre de Père du peuple, le plus précieux de tous ceux qu’on ait accordés à un roi, fut confirmé à la fois par toute la nation et demeura à Louis XII jusqu’au dernier jour. Lorsqu’à sa mort on transporta son corps du palais des Tournelles à l’église Notre-Dame, le cortège funèbre était précédé d’hommes qui s’écriaient : « Le bon roi, Père du peuple, est mort ! » et les larmes de la foule répondaient silencieusement à cette douloureuse parole.

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