LA FRANCE PITTORESQUE
Redevance du mouton à cornes
dorées au Moyen Age
(D’après « La Mosaïque », paru en 1884)
Publié le mercredi 17 décembre 2014, par Redaction
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On ne peut fixer avec certitude l’époque de la création de cette redevance qui ne saurait remonter au delà de la fin du XIIIe siècle. C’est la collégiale de Saint-Pierre-des-Hoimnes, à Orléans, ainsi nommée parce que, originairement, l’église qui lui était consacrée avait été un baptistaire des personnes du sexe masculin, et qui plus tard prit le nom de Saint-Pierre-Empont, pour désigner sa situation du point milieu de la ville d’Orléans (elle fut désacralisée puis vendue à la Révolution), qui jouissait de ce droit dont étaient tenus, solidairement, les possesseurs du domaine de Bapaulme
 

Ce domaine était situé paroisse d’Oroir-les-Champs, aujourd’hui compris dans la circonscription de la commune d’Ouvrouer-les-Champs (Loiret). L’acte le plus ancien qu’on puisse consulter est un bail à moisson ferme, c’est-à-dire à partage de fruits, du mois de juillet de l’année 1365, ne contenant aucune énonciation de l’origine de la redevance et des conditions de la prestation et de son acceptation.

Mais il n’en est pas ainsi d’un autre acte du 24 mai 1419, dans lequel on lit : « Le détenteur de la ferme de Bapaulme est tenu de rendre et payer, conduire et amener du doyenné de Saint-Pierre-em-Pont par chacun an, à toujours mais, en la ville d’Orléans, du cloistre du dit Saint-Pierre-em-Pont, et sous l’orme d’icellui cloistre, à l’heure de Vespres, et par chacun an, au jour de la veille de l’Ascension nostre Seigneur, ung mouton à toute sa laine, icellui mouton cornu, bon mouton et convenable ; lequel mouton aura et portera, à la dite heure de Vespres qu’il sera baillé et livré chacun an, pendant ès dites cornes, c’est assavoir : à chacune corne un escu ; esquels escus seront peinctes et mises les armes de Monsieur Saint Pierre ; et sera icellui mouton lié par les dites cornes d’une sainture de laine, et une bourse pendante à la dite sainture, et icelle bourse aura cinq sous parisis. »

Ruines de l'église Saint-Pierre-Empont au XIXe siècle

Ruines de l’église Saint-Pierre-Empont au XIXe siècle

Ce texte n’a besoin que de deux compléments, qui nous sont donnés par les procès-verbaux de l’acceptation ou du refus de la redevance ; ils constatent que les moutons devaient avoir les cornes dorées, et qu’il devait être présenté aux vêpres la veille de l’Ascension et au moment où était chanté le Magnificat. Si nous recherchons le véritable caractère de la redevance, nous voyons qu’elle était prédiale, c’est-à-dire qu’elle était foncière et qu’elle représentait les gros fruits des champs.

Si telle était la redevance, on peut dire que le seigneur, la personne morale et collective du chapitre, s’était de son côté approprié des droits féodaux de l’ordre le plus élevé. Composé de treize chanoines et d’un chevecier, son doyen, en signe de la noblesse et de l’origine féodale du chapitre, prenait possession de sa charge par « « la tradition d’une épée, d’une ceinture, d’une gibecière, d’une paire d’éperons dorés, un épervier au poing, ainsi qu’il se pratiquait pour les grands fiefs. »

Mais ce caractère reconnu ne peut suffire pour établir la cause ou l’origine d’une redevance ; nous la rencontrons dans l’objet lui-même donné en paiement et dans les signes symboliques dont il était revêtu, résumant plusieurs prérogatives et plusieurs droits honorifiques et utiles, nobiliaires et roturiers.

Nous devons avant tout nous rendre compte de la pensée qui a déterminé le choix de cet objet. Il est évident qu’en exigeant un mouton, on a voulu, tout en s’attachant à une prestation en nature, l’assimiler à une valeur monétaire appelée mouton ou florin à l’aignel, émise précisément à l’époque de la concession partie en fief, partie en censive, du domaine de Bapaulme, somme moyennant laquelle la concession avait été faite, et que, prenant en considération son propre prix, on a voulu qu’il ne fût porteur que de la somme de cinq sous parisis, lui-même étant estimé onze sous de cette monnaie et formant, avec les cinq sous déposés dans la bourse, les seize sous valeur originaire du mouton ou florin à l’aignel.

L’origine de la prestation du mouton vivant doit donc être considéré d’abord comme étant un mode de paiement en nature, dont la valeur était déterminée d’après celle d’une monnaie de ce nom ; et, aussi, comme une confusion bien naturelle de la part d’une institution religieuse empruntée au principe mystique qui avait inspiré à saint Louis l’émission du florin à l’agneau de Dieu. Entre le mouton vivant et le mouton monnaie, et pour que rien ne manquât à ce rapprochement, de même que la monnaie était d’or de même les cornes du mouton devaient être dorées. Par ce moyen la prestation conservait son caractère symbolique, réel et immobilier, dans le mode consacré par le droit romain, et cela, pour la partie du domaine concédée en fief et pour celle concédée en censive.

Au regard de la première, les armes de saint Pierre suspendues à chacune des cornes dorées du mouton constituaient, à sa plus haute expression, l’acte de foi et hommage porté par le vassal du seigneur et la reconnaissance de sa suzeraineté. Au regard de la seconde, par son âge (il devait être suranné) et par cette condition qu’il fût vêtu de sa laine, le mouton représentait le double droit de dîme de charnage et de lainage, et par la ceinture du berger qu’il devait porter, il exprimait le droit de propriété du suzerain sur les vassaux attachés à la terre. Il représentait à lui seul le droit exclusif que les seigneurs avaient, à l’origine de l’établissement féodal, de posséder des animaux reproducteurs dans leurs métairies.

Plan de la ville d'Orléans au XVIe siècle

Plan de la ville d’Orléans au XVIe siècle

Si nous insistons sur ces deux signes plus particulièrement relatifs à la dîme du charnage et du lainage, et sur celui intéressant les hommes de glèbe, nous voyons que ces deux premiers droits se divisaient en deux perceptions. Le droit de charnage devait être acquitté le premier ; mais les agneaux non surannés, appelés vassives ou vassiveaux, n’avaient pas encore donné leur laine au détenteur du fond servant ; et si celui-ci acquittait la dîme du charnage, il acquittait en même temps et par anticipation la dîme du lainage, et perdait une tonte.

Pour obvier à cet inconvénient, Thomas de la Thaumassière, célèbre feudiste, enseigne qu’il fallait que le débiteur gardât le mouton représentant la dîme de charnage pendant une année dans la dîmerie, époque à laquelle la première tonte a lieu : cette décision était favorable au débiteur ; au contraire, le paiement au chapitre du mouton suranné vêtu de sa laine, fait à l’Ascension, époque à laquelle la première tonte a lieu, était tout à l’avantage du chapitre, puisqu’il réunissait le symbole de la double dîme du lainage et du charnage, perçue en même temps.

Pour ce qui est du signe intéressant l’homme de glèbe, nous avons dit que la ceinture du berger la représentait ; il suit de là qu’en accomplissant chaque année les conditions du contrat intervenu entre eux et le chapitre, les détenteurs à titre de censive reconnaissaient le droit de propriété du seigneur sur tout ce qui garnissait la métairie, qu’ils lui livraient le troupeau et le berger, et non seulement celui-ci, mais tous ceux qui, attachés à la terre, l’habitaient. Le chapitre l’entendait bien ainsi : en l’année 1655, il refusa le mouton parce qu’il ne portait qu’une courroie.

C’est ainsi que se trouvent expliqués, au double aspect du fief et de la censive, l’origine et le sens de cette redevance du mouton aux cornes dorées qu’un auteur a traitée d’extraordinaire et de bizarre, et qui, loin de mériter ces qualifications, tire cette origine et ce sens plus encore des études scientifiques, alors concentrées dans les corporations religieuses, que des mœurs et des institutions de l’époque à laquelle elle appartient.

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