LA FRANCE PITTORESQUE
Biches (Les) du Bois de Boulogne
« emprisonnées » pour vagabondage
(D’après « L’Illustré du Petit Journal », paru en 1933)
Publié le lundi 20 juin 2016, par LA RÉDACTION
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Comment l’application aux animaux sauvages, par l’Administration, d’une réglementation pensée pour le « public », donna lieu en 1933 à une situation aussi déplorable que cocasse...
 

C’est ce que nous apprend Maurice Coriem, chroniqueur au Petit Journal, décidant d’aborder le sujet avec humour, arguant que s’il s’agit d’une petite histoire parisienne, son intérêt n’en est pas moins grand pour toute la France.

Il y avait, nous explique-t-il, au Bois de Boulogne, des biches qui vivaient leur vie naturelle. A deux pas du tumulte civilisé, l’habitant tracassé de la ville surprenait avec un étonnement charmé le bond harmonieux d’une jolie bête libre. Mais c’était avant que l’Administration ne décidât de mettre ordre à un tel débordement. En somme, ces animaux qui n’étaient soumis à aucune réglementation, qui ne figuraient même pas sur un registre de contrôle récapitulatif, étaient en état de vagabondage, lequel était, comme on sait, un état suspect et prohibé.

L’esprit administratif est implacable. Il prévoit le citoyen sous la forme d’un individu catalogué, recensé, numéroté, immatriculé, qui présente, aux heures prescrites, des pièces exigibles, debout derrière un guichet grillagé.

L’exemple d’animaux dispensés d’obligations coercitives et ignorants des ordonnances promulguées était déplorable pour les gens que l’on désigne sous les appellations génériques de contribuables, d’usagers, d’assujettis, etc., ou qu’on parque sous l’étiquette désolante de « public ». « Le public n’entre pas ici... ». « Il est interdit au public... »

Pauvre public que nous sommes ! s’exclame le journaliste qui ajoute : voilà pourquoi les biches innocentes du Bois de Boulogne ont été condamnées à l’emprisonnement à perpétuité au Muséum. Le Muséum ! Oh ! rien que ce mot-là... Il semble que les pauvres bêtes soient déjà empaillées, là-dedans...

Un communiqué officiel nous a enseigné cependant les joies civiques de l’immatriculation, poursuit-il : les captives du Muséum jouissent, nous dit-on, d’un enclos de 4000 mètres carrés. Et le brave homme, comprimé dans le métro, se récrie bien sagement avec l’Administration : « Quatre mille mètres carrés ! C’est magnifique !... »

Quatre mille mètres ! C’est un chiffre qui fait sensation à la manière d’une statistique des bureaux et qui est aussi fallacieux. En réalité, s’amuse Maurice Coriem, cela représente cent mètres de long sur quarante de large. Cette munificence réglementaire permet à des biches dix bonds en longueur et quatre bonds en largeur : approximativement, le nombre de pas de la promenade d’un détenu dans sa cellule et la mesure autorisée à l’expansion d’un citoyen dans la société.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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