LA FRANCE PITTORESQUE
Charles V remet à Du Guesclin
l’épée de connétable
(D’après « Faits mémorables de l’Histoire de France », paru en 1844)
Publié le dimanche 17 août 2014, par LA RÉDACTION
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A la mort du roi Jean, arrivée presque subitement à Londres en 1364, son fils avait recueilli avec sa couronne le lourd héritage de ses fautes. Lorsque Charles V monta sur le trône, les conséquences désastreuses de la bataille de Poitiers, perdue dix années auparavant, pesaient encore de tout leur poids sur la France ; le traité de Brétigny avait livré à l’Angleterre en pleine souveraineté, « pour les tenir perpétuellement et à toujours », les principales provinces du midi et du nord ; à l’intérieur, la Jacquerie était à peine réprimée.
 

A Paris, la bourgeoisie se rappelait encore le temps où avec Etienne Marcel elle était maîtresse du royaume. Le roi de Navarre, Charles le Mauvais, ne cessait ses intrigues et poursuivait le roi Charles V des attaques qu’il avait dirigées contre le régent de France Charles. Au moment même où Jean mourait à Londres, vingt-huit bourgeois de Paris étaient décapités « pour fait de conspiration pour la liberté et le roi de Navarre. »

Bertrand Du Guesclin
Bertrand Du Guesclin

Le roi de France ne s’effraya pas cependant de tant de périls, il accepta la lutte ; et, dans la situation la plus mauvaise où se fut peut-être jamais trouvée la royauté, il conserva tout son sang-froid et toute sa présence d’esprit. Du fond de l’hôtel Saint-Paul, qu’il ne quitta guère, il sut diriger les événements et recouvrer lentement, à force de persévérance et d’habileté, tout ce que la guerre lui avait fait perdre.

Au milieu des habitudes guerrières de ce temps, en présence des armées anglaises qui si souvent poussent leurs invasions jusque sous les murs de Paris, c’est un spectacle intéressant de cette époque de voir le successeur du prince impétueux et irréfléchi qui avait succombé si vaillamment à Poitiers, regagner par l’adresse de ses négociations, par sa patience, ce que son père avait livré par sa témérité. Le peuple de France, tout en considérant avec quelque mépris la prudente réserve de Charles V, à laquelle ses rois l’ont si peu accoutumé, demeure surpris de trouver à la fin sa politique supérieure au courage entreprenant de ces chefs hardis contre lesquels avait échoué l’audacieuse valeur de Jean.

Toutefois il ne suffit pas de négocier : avant de s’éloigner, les Anglais obligèrent Charles V de combattre malgré ses pacifiques inclinations ; mais, pour la première fois, le roi de France ne parut pas sur le champ de bataille, et remit à des mains étrangères l’épée royale. Ce fut un obscur chevalier breton, un aventurier presque, qui fut choisi pour servir de son bras l’active pensée qui conduisait les affaires de la France. Bertrand Du Guesclin exécuta constamment avec une fidélité et un dévouement admirables, surtout dans un temps où le gain décidait seul de la foi militaire, les plans que méditait le roi.

La victoire de Cocherel, remportée sur le captal de Buch, qui commandait les troupes du roi de Navarre, inaugura heureusement le règne de Charles V. En se jetant parmi les bataillons ennemis : « Or, avant, mes amis, s’écria le valeureux Breton, la journée est à nous ; pour Dieu, vous souvienne que nous avons un nouveau roi en France : qu’aujourd’hui sa renommée soit étrennée par nous. » Il tint parole ; et, le jour même de son sacre, Charles V recevait la nouvelle de ce succès, le premier qui signala les armes de la France depuis la funeste journée de Poitiers.

Le brillant succès de Cocherel avait affermi la couronne de France sur la tête du roi ; Du Guesclin entreprit alors de rendre quelque calme au royaume en le délivrant de ces routiers, de ces Grandes-Compagnies, bandes indisciplinées et avides, que de si longues guerres y avaient attirées et qui, à défaut de combats, vivaient au milieu des campagnes de brigandages et de violences.

Il se rendit vers elles et les décida à l’accompagner en Espagne, où il allait défendre la cause de Henri de Transtamare contre son frère Pierre le Cruel, roi de Castille. Après avoir d’abord réussi dans ses desseins, Du Guesclin échoua à la bataille de Najara devant la fortune du prince Noir ; les Castillans qu’il commandait furent mis en pleine déroute, lui-même resta prisonnier entre les mains de son heureux adversaire. Rendu à la liberté au prix d’une rançon que Charles V paya en partie, Du Guesclin effaça en 1369 le souvenir de sa défaite par la victoire de Montiel, où don Pedro fut vaincu, et qui plaça sur le trône de Castille Henri de Transtamare, l’allié du roi de France.

Du Guesclin et les Grandes-Compagnies
Du Guesclin et les Grandes-Compagnies

Tandis qu’au midi Du Guesclin assurait l’influence de la France, combattait si vaillamment pour le protégé de Charles V, éloignait les pillards qui ruinaient le royaume, les Anglais pénétraient dans le nord, s’étendaient jusqu’à Reims et revenaient effrayer Paris de leur présence. Des hautes tours de Sainte-Geneviève, des fenêtres de l’hôtel Saint-Paul, on pouvait apercevoir les flammes et les fumées des villages qu’ils incendiaient. Trois armées commandées par les frères du roi tenaient la campagne ; mais Charles V avait défendu de livrer bataille : il ne voulait plus remettre les destinées de la couronne aux hasards d’une journée décisive ; il préférait des attaques partielles, une guerre d’escarmouches, de sièges, d’embuscades, dans laquelle l’Anglais s’épuisât lentement.

Quelque douleur que lui causât la hardiesse des Anglais, bien qu’il ne les vît pas sans une haine profonde s’aventurer impunément jusque sous les murs de la capitale, il attendait, contenant de son impassible main la fougue de ses chevaliers, leur répétant : « Laissez-les aller et se fouler, ils ne pourront tollir (enlever) mon héritage par fumières. » Enfin, quand il vit les Anglais abattus, épuisés, dispersés, il appela à lui Du Guesclin pour terminer cette guerre ; mais, avant de l’envoyer combattre, il récompensa ses services passés et ses futurs efforts par la remise de l’épée de connétable, « comme au plus vertueux et fortuné en ses besognes, rapporte Froissard, qui en ce temps s’armât pour la couronne de France. »

Le vaillant capitaine fut reçu à Paris en libérateur ; sur son passage les rues étaient remplies d’habitants ; à toutes les fenêtres on se pressait pour voir ce chef célèbre, dont la renommée effaçait presque celle du prince Noir, si longtemps victorieux. Son nom retentissait bien plus que celui du roi ; on était avide d*applaudir l’homme dont les succès avaient rétabli la fortune de la France, le chevalier dont les hardiesses avaient si souvent étonné l’ennemi.

On racontait des histoires merveilleuses sur Du Guesclin ; on disait qu’à ses premières années, lorsque sa mère, effrayée du caractère violent du jeune Breton, de ce « mauvais garçon, toujours blessé, ou battant ou battu », désespérait d’en faire jamais un chevalier, une pieuse femme lui avait prédit la haute fortune de cet enfant ; on prétendait qu*il descendait d’un roi maure autrefois retiré en Bretagne, qui, chassé de ce pays par Charlemagne, y aurait laissé un fils que celui-ci fit baptiser, et qui devint le chef de cette famille où la France devait trouver un sauveur.

Charles V, environné de sa cour, attendait Du Guesclin à l’hôtel Saint-Paul. Dès que le vainqueur de Montiel fut en présence du roi, il fléchit le genou devant son souverain : celui-ci ne le voulut pas souffrir, et, le relevant aussitôt, il lui dit qu’il le désirait avec impatience, ayant à la fois besoin de sa tête et de son épée pour repousser les Anglais, qui faisaient d’étranges ravages dans tout le royaume ; puis il ajouta que, pour lui donner plus de courage à se bien acquitter de cette mission, il avait résolu de lui remettre l’épée de connétable.

Charles V remet l'épée de connétable à Du Guesclin
Charles V remet l’épée de connétable à Du Guesclin

D’abord Du Guesclin refusa, « disant qu’il étoit un pauvre homme et de basse venue ; qu’il n’oseroit commander aux frères, neveux et cousins du roi. » Mais Charles V insista avec une fermeté qui ne permettait pas de résister plus longtemps. En présence de ses frères, des plus illustres seigneurs de France, le roi présenta l’épée de connétable à Bertrand Du Guesclin. Le héros breton reçut avec respect cette distinction, la plus éminente que pût conférer la royauté ; mais cependant il demanda hardiment au prince, avant de le quitter, « que si aucun traître, en son absence, par trahison rapportoit aucun mal de lui, il ne croiroit point le rapport ; ne jà ne lui en feroit pis, jusqu’à ce que les paroles fussent relatées en sa présence. »

A cette condition il accepta, puis il partit afin d’aller mériter, mieux encore qu’il ne l’avait fait, la haute dignité qu’on venait de lui remettre. Pied à pied il disputa la France aux Anglais, il les repoussa jusqu’à la côte, les obligea de repasser le détroit, et, vers les dernières années du règne de Charles V, ils ne possédaient plus de places importantes dans ce pays, dont ils avaient été les maîtres un instant, que Bayonne, Bordeaux et Calais.

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