LA FRANCE PITTORESQUE
Le Belem : histoire d’un miraculé
(Source : Le Point)
Publié le dimanche 10 août 2014, par LA RÉDACTION
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À sa naissance, le Belem est un trois-mâts parmi tant d’autres. Sauf qu’il a traversé le temps pour devenir aujourd’hui une pièce unique
 

Belém est une ville portuaire des côtes ensoleillées du Brésil, pour tout le monde, ou presque. En effet, pour deux tiers des Français, le Belem est avant tout un trois-mâts majestueux. Conçu par l’armateur nantais Fernand Crouan, ce voilier est un « antillais » ; il assure des liaisons entre son port d’origine et l’Amérique du Sud. Son espérance de vie : sept ans.

Pourtant, le Belem est, à ce jour, le dernier voilier marchand capable de naviguer. À 119 ans, cette « vieille dame » est une véritable fierté pour les Français. Alors qu’elle sillonne le littoral national, ses admirateurs se précipitent pour défiler sur le spardeck. Amoureux, ils suivent chacun de ses mouvements via Twitter ou le Club des amis du Belem.

C’est en 1979 que la « Belem fever » atteint la France. Ce voilier est inconnu du grand public jusqu’au jour où Luc Gosse, un médecin français, découvre le Giorgio Cini amarré aux quais de Venise. À bord, il aperçoit une peinture du vieux gréement surmonté du mot Belem. En 65 ans d’absence, l’oiseau voyageur aura déployé ses ailes au-dessus de nombreux autres territoires. Il aura aussi changé quatre fois de nationalité !

Le Belem
Le Belem

Naviguer au large est une habitude que le Belem a prise très tôt. Fidèle à sa devise Favet Neptunus eunti (Neptune favorise ceux qui partent), il enchaîne les voyages transatlantiques au parfum des six cents tonnes de cacao entassées dans sa cale. Et cela, dès sa mise à l’eau en 1896. Sa première campagne donne alors le ton de ses aventures. Le lendemain de son appareillage, un violent coup de vent s’abat sur la mer. Au rythme de la houle, les cent vingt et une mules de la cargaison s’écrasent et se piétinent. La situation tourne au cauchemar lorsqu’un feu se déclare. Emprisonnées, les bêtes survivantes sont brûlées. Mais, miraculeusement, le Belem, lui, flotte encore. Six ans plus tard, le navire échappe par miracle à un nouveau désastre. Faute de place dans le port de Saint-Pierre, il doit s’ancrer un peu plus loin sur la côte martiniquaise. Au petit matin suivant, l’amertume du capitaine avait disparu : la ville et ses trente mille habitants avaient été engloutis par l’éruption de la montagne Pelée.

Curieux mélange de bois et d’acier
Après trente-trois campagnes mouvementées, la Première Guerre mondiale éclate. Ne voulant pas tenter sa chance, le Belem quitte la France pour les rivages britanniques. Avec l’essor des bateaux à vapeur, le voilier abandonne son métier dans le négoce. Sous le commandement du deuxième duc de Westminster, le trois-mâts, chanceux, connaît une adolescence luxueuse. « Sa décision d’acheter ce navire, alors qu’il y avait probablement en France cent cinquante grands voiliers, en fait, aujourd’hui, l’unique survivant », explique Paul Le Bihan, ancien président de la Fondation Belem. Déjà propriétaire d’une panoplie de bateaux flamboyants, le duc craque pour ce curieux mélange de bois et d’acier qui marie finesse et robustesse. Mais côté confort, le Belem ne convient pas. Il le revêt alors des grandes fantaisies post-victoriennes, allant des cabines de luxe à la ligne de colonnettes blanches ornant le pont arrière.

Sur les flots, son liséré doré capte l’attention du célèbre brasseur sir Arthur Guinness, qui parvient, l’histoire ne dit pas comment, à s’emparer du Belem, qu’il rebaptise Fantôme II. Entre le canal de Suez et le canal de Panama, Guinness parcourt les océans. En 1937, en rentrant du Québec, il établira même un record de vitesse. Frôlant toujours le danger, le vaisseau échappe de justesse au séisme dévastateur du port de Yokohama. Puis, les grondements de la Seconde Guerre mondiale obligent Fantôme II à se réfugier dans la rade de Cowes, où, en devenant abri du quartier général des Forces françaises libres, il sera aussi bombardé ; les gréements du voilier seront alors fortement endommagés.

En 1949, alors que le calme règne de nouveau sur la mer, la mort de sir Arthur Guinness met fin à ses péripéties sur le littoral anglais. Après trente-huit ans de loyauté, Fantôme II change de camp. Rebaptisé Giorgio Cini, il devient italien. Fini, les croisières. Son nouvel acquéreur, le comte Vittorio Cini, convertit le bateau de luxe en navire-école. Son rôle : initier orphelins de la marine et élèves officiers aux métiers de la mer. Rénové pour accueillir une soixantaine de ces jeunes mousses italiens, il les embarque le long de la Méditerranée.

À bord, les yeux des « marinaretti » pétillent. « C’est comme un premier amour, on ne l’oublie jamais, témoigne un ancien apprenti, je me rappelle du premier jour où nous sommes partis à la voile. Pour moi, encore gamin, ce furent de grandes émotions. » À force d’affronter les mistrals, le trois-mâts, fatigué, devient inapte à l’apprentissage. Les vertus de la voile oubliées, les élèves, le cœur brisé, se séparent de leur Giorgietta.

Classé au patrimoine mondial
Les ateliers d’entretien, devenus propriétaires, ne peuvent pas accepter le devis. Le Giorgio Cini est délaissé au fin fond de la lagune vénitienne. C’est alors que le Dr. Gosse l’aperçoit. Frappé, il supplie les médias d’alerter l’opinion publique sur sa trouvaille. « C’est finalement grâce à un article du Figaro que le patron de la Caisse d’épargne a eu vent de l’affaire », rapporte Nicolas Plantrou, président de la Fondation Belem. Une fois l’achat conclu, la banque assure le retour du Belem dans son pays natal.

Le Belem
Le Belem

Le pavillon français rétabli, tout est mis en œuvre pour lui restituer sa splendeur d’origine. Dans cet objectif, la Caisse d’épargne crée la Fondation Belem. Avec une rénovation au pied de la tour Eiffel, les deux organismes travaillent coude à coude pour faire du Belem la préoccupation de tous. Pour Christelle Hug de Larauze, déléguée de la Fondation, leur rôle est clair : « Il faut écrire une histoire chaque année et faire en sorte qu’elle intéresse le public. »

Le Belem reprend ainsi la mission de navire-école lancée à Venise. Garant des traditions maritimes, il révèle au public les secrets de la navigation du XIXe siècle. En échange, ses 1 200 stagiaires annuels sont à ses petits soins. De jour comme de nuit, ils dansent sur le pont enchaînant les chorégraphies nécessaires au bon fonctionnement du navire, au tempo de l’océan. Amateurs ou curieux, jeunes ou moins jeunes, ensemble, ils déploient les voiles à la seule force de leurs bras. Puis, pieds nus sur les enfléchures, ils se hissent vers le ciel, admirant, bouche bée, la vue que le Belem leur offre.

Témoin de l’histoire maritime en France et au-delà, il retrace ses mille et une vies autour du globe : une façon de remercier ceux qui lui ont permis d’exister en tant que voilier classé au patrimoine mondial.

Alice Myrhe
Le Point

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