LA FRANCE PITTORESQUE
Chirurgiens d’autrefois
(D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1881)
Publié le lundi 25 juin 2018, par LA RÉDACTION
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Dans l’ancienne France, la chirurgie fut presque toujours séparée de la médecine ; ce ne fut que fort tard que l’on comprit que ces deux arts ne formaient qu’une seule et même science et que le médecin et le chirurgien ne pouvaient guère exercer l’un sans l’autre
 

Car si le médecin peut, à la rigueur, se dispenser de connaître à fond la pratique des opérations les plus compliquées, il n’en doit pas moins connaître l’anatomie ; et s’il n’est pas nécessaire au chirurgien de pouvoir reconnaître les symptômes et suivre la marche de toutes les maladies, du moins doit-il avoir une connaissance assez approfondie de la médecine pour savoir quand une opération est nécessaire et en prévoir toutes les conséquences.

Gravure extraite de Droits et privilèges des chirurgiens, XVIIe siècle

Gravure extraite de
Droits et privilèges des chirurgiens, XVIIe siècle

Cela n’était pas aussi clair pour les gens du Moyen Age, surtout pour les médecins, qui redoutèrent toujours la concurrence des chirurgiens et réussirent à les maintenir dans une situation inférieure jusqu’au dix-huitième siècle. Si, à l’époque de la Renaissance, les chirurgiens parvinrent à secouer un moment le joug de la Faculté, ce ne fut que pour un temps ; et les Ambroise Paré et les Rondelet, qui d’ailleurs étaient aussi médecins, une fois disparus, la chirurgie retomba sous le despotisme de leurs rivaux.

Les plus anciens statuts de la corporation des chirurgiens sont de la fin du treizième siècle, du moins ceux des chirurgiens de Paris ; et nous ne pensons pas qu’il y en ait de beaucoup plus anciens pour les autres parties de la France. Il ne semble même pas qu’avant cette époque ils aient formé une association régulière, car nous voyons le prévôt de Paris désigner six d’entre eux qui, sous le nom de « jurés », devaient choisir ceux qui seraient jugés capables d’exercer leur art, et écarter soigneusement tous ceux dont l’ignorance était un danger pour le public.

Ces premiers statuts ne nous apprennent que très peu de chose ; ils contiennent cependant une disposition remarquable, maintes fois remise en vigueur par la suite, et même au XIXe siècle ; nous voulons parler de l’obligation pour les chirurgiens de faire une déclaration au prévôt chaque fois qu’ils soignaient un blessé, moyen assez simple de surveiller « les murtriers ou larrons qui sunt bleciez ou blècent autrui. »

Dès le commencement du XIVe siècle, la corporation des chirurgiens était complètement organisée. Elle était doublée d’une école. Le candidat était examiné par les maîtres chirurgiens, convoqués à cet effet par le premier chirurgien du roi, qui était le chef de l’association ; une ordonnance du mois de novembre 1311 nous le prouve assez clairement ; mais une de ses dispositions nous indique non moins clairement que, malgré toutes les peines édictées contre eux, de nombreux charlatans pratiquaient la médecine. Ils étaient passibles d’amendes, voire même de peines corporelles, et leurs enseignes devaient être brûlées.

Ce qui ne contribua pas peu à maintenir les chirurgiens dans une position inférieure fut le titre de « barbiers » (voir notre article sur cette corporation) qu’ils portèrent jusqu’au XVIIIe siècle, à la grande joie des médecins. Les mêmes individus qui pansaient les plaies et remettaient les membres se réservaient aussi le privilège de prendre soin de la barbe de leurs concitoyens. Jaloux de conserver cette attribution, ils soutinrent et perdirent plus d’un procès contre la corporation des barbiers barbants, qui se forma au commencement du XVIIe siècle.

Dans presque toute la France, saint Côme et saint Damien se partageaient le patronage de la confrérie. A Paris, elle se réunissait dans l’église de ce nom ; à Rouen, dans l’église des Carmes. Dans cette dernière ville, nous trouvons un troisième patron, saint Lambert.

Les examens des chirurgiens consistaient surtout en épreuves pratiques. A Beaune, par exemple, l’ouvrier est tenu de rester quatre jours dans la boutique de chaque maître « et d’y faire ung fer de lancete bien tranchant, bien poignant, pour bien doulcement et seurement seigner tous lieux que l’on doibt seigner sur corps d’homme et de femme. » A Bordeaux, où la corporation était dirigée par quatre jurés élus annuellement, les épreuves portaient sur la botanique, la saignée, la composition des emplâtres et onguents, l’usage des ventouses, etc.

Les statuts faisaient défense à tout chirurgien de nuire à ses confrères. Ils ne pouvaient être deux pour soigner le même malade, à moins que ce ne fût d’un consentement mutuel ; règlement fort bien entendu au point de vue de l’intérêt des praticiens, mais qui pouvait mettre le malade à la merci d’un chirurgien incapable et ignorant, sans qu’il lui fût permis de réclamer les soins d’un autre plus habile.

La chirurgie fut florissante surtout à l’époque de la Renaissance, époque à laquelle beaucoup de chirurgiens pratiquèrent aussi la médecine. Mais les opérations étant en somme fort rares, sauf durant les guerres, les barbiers demeurèrent bientôt presque exclusivement chargés. Un tel abandon ne fit guère avancer la science : aussi, à la fin du XVIIe siècle, l’exercice de la chirurgie n’était-il plus considéré que comme un métier. Au Moyen Age, les chirurgiens avaient absorbé la corporation des barbiers ; au XVIIe siècle, la corporation des barbiers absorba les chirurgiens.

Gravure extraite de Droits et privilèges des chirurgiens, XVIIe siècle

Gravure extraite de
Droits et privilèges des chirurgiens, XVIIe siècle

L’enseignement de la chirurgie était donc tombé très bas, quand, en 1724, on décida l’établissement de cinq démonstrateurs royaux pour enseigner la théorie et la pratique dans l’Académie de Saint-Côme. En 1731, la qualité de maître ès arts fut exigée des candidats au titre de chirurgien. Ce que voyant, les médecins intentèrent un procès ; l’Université fit de même, prétendant avoir seule le droit d’enseigner. Les chirurgiens se tirèrent cependant de ce mauvais pas en prouvant que, par leur qualité de maîtres ès arts, ils faisaient partie de l’Université, et par conséquent avaient le droit d’enseigner.

Quant à leur différend avec les médecins, ils le virent aussi terminé en leur faveur, et un arrêt du conseil d’Etat de 1750 compléta l’organisation de l’Ecole de chirurgie. On établit une école pratique de dissection ; les cours devaient durer trois ans ; au bout de ce temps, on soutenait une thèse de licence qui donnait entrée dans le collège de chirurgie. Enfin, les chirurgiens furent retirés de la dépendance de l’Université.

On voit que vers le milieu du XVIIIe siècle, les études s’étaient bien relevées. Du reste, dès 1731, l’Académie royale de chirurgie avait été fondée. Confirmée par les lettres patentes de 1748, elle fut placée, comme les autres académies, sous la direction du secrétaire de la maison du roi. A partir de cette époque, elle tint des séances régulières le jeudi de chaque semaine, et tous les ans décerna des prix aux meilleurs travaux.

L’étude de la chirurgie d’une façon suivie est donc une chose toute moderne. Personne n’ignore qu’au Moyen Age on n’avait point les éléments nécessaires ; pendant longtemps, les dissections ne purent se faire que clandestinement, et ce n’est guère qu’à partir du XIVe siècle que l’on fit sérieusement de l’anatomie.

En 1356, nous apprenons qu’on ordonna aux juges de Montpellier de donner tous les ans le cadavre d’un condamné à la Faculté de médecine : ce n’était guère. Aussi, au XVIe siècle, les étudiants ne se faisaient pas faute de dérober des cadavres pour se livrer à l’étude de l’anatomie.

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