LA FRANCE PITTORESQUE
Jules Verne, navigateur accompli
sillonnant les mers
(D’après « Lectures pour tous », paru en 1927)
Publié le vendredi 18 juillet 2014, par LA RÉDACTION
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Une légende courait encore, et très tenace, dans la première moitié du XXe siècle. Une légende de laquelle en janvier 1901, lorsque l’auteur de Vingt mille lieues sous les mers vivait cependant encore, un journaliste connu se fit l’écho et l’interprète, assurant, en termes catégoriques, que « Jules Verne est le modèle du parfait explorateur, du parfait voyageur en chambre, sans jamais avoir quitté Amiens ». La réalité est bien autre...
 

Bien que l’écrivain et son entourage eussent alors protesté, les légendes ayant toujours infiniment plus de crédit sur la masse populaire que les simples réalités, il fut dès ce moment admis, et il demeura longtemps patent, que le romancier des Enfants du Capitaine Grant n’avait jamais vu le monde que par les yeux de l’esprit. Légende qui flattait d’ailleurs ce sens du merveilleux et de l’extraordinaire si vif dans l’esprit des foules : Jules Verne paraissait d’autant plus admirable évocateur qu’il aurait, en ce cas, su tirer de la froideur des livres et des cartes la vie ardente dont ses œuvres sont animées.

Et une certaine interview prise, jadis, au romancier semblait donner raison à la légende :

« Vous n’avez jamais vu les anthropophages, monsieur Jules Verne ?

— Moi ?... Je m’en serais bien gardé !

— Vous n’avez même pas fait le tour du monde ?

— Pas même le tour du monde, autrement que sur ceci. »

La main désignait au mur du cabinet de travail un vaste planisphère, tout barbouillé de lignes enchevêtrées. Et depuis lors, la légende court le monde ; elle en a effectué le tour en beaucoup moins de quatre-vingts jours : Jules Verne, voyageur en chambre...

Eh bien ! cela est faux, et la légende se trompe. Quoi qu’on dise, Jules Verne a voyagé, et non seulement il a « voyagé » comme voyagent les voyageurs qui effectuent des voyages de plaisir, d’études ou d’affaires, mais il a navigué, et pas du tout comme naviguent les voyageurs qui prennent des paquebots afin de se rendre d’un point du globe à un autre point. Il a navigué pour le plaisir de faire de la navigation.

Il a navigué, suroit ciré en tête, tricot de laine aux épaules, bottes fortes aux pieds ; il a navigué, la main à la barre, l’œil alternativement à la boussole, aux voiles et à l’horizon ; il a navigué, conduisant de sa main sur les houles du large un bateau, des bateaux qui lui appartenaient, et desquels il fut à la fois l’armateur et le capitaine, seul maître à bord après Dieu. Il a navigué en marin de métier : « C’est un matelot », disaient ses hommes. Et qui connaît les gens de mer sait qu’il n’existe à leurs yeux nul éloge qui vaille celui-là... C’est l’éloge que leurs hommes donnaient jadis à Tourville et à Duquesne ; c’est l’éloge que ses marins décernèrent à Charcot...

Jules Verne, donc, fut marin, de métier. Il posséda successivement trois navires à lui : deux voiliers et un vapeur. Des deux voiliers, le meilleur et sans doute le plus aimé fut cette grosse barque de huit tonneaux que les chantiers du Crotoy, à l’embouchure de la Somme, avaient bâtie et gréée exactement comme une embarcation de pêche du pays.

L’équipage, c’étaient deux matelots du Crotoy ; le capitaine, c’était Jules Verne. Et dans la cabine du capitaine, 1m28 de haut, 2 mètres de long, et 1m60 de large, il y avait deux cadres de couchage rembourrés avec du varech séché, et dont le capitaine offrait volontiers l’un à quelque passager, gardant l’autre pour lui...

Les côtes normandes, bretonnes et anglaises virent souventes fois celte bonne gabarre solide rôder au ras des caps et des baies. A la barre, Jules Verne rêvait au long du bord, les deux matelots tendaient des lignes... et ne prenaient jamais rien, ce dont ils enrageaient, allant jusqu’à croire et dire que la maladresse célèbre du capitaine, en tout ce qui regardait la pêche comme la chasse, avait jeté un sort sur le bateau. Ils grognaient : « Le capitaine, il n’a qu’un défaut : il ne comprend rien à la pêche. »

Un seul jour, raconte le Musée des Familles, les deux braves garçons prirent à l’hameçon une bête d’assez forte taille et l’amenèrent sur le pont avec des cris de joie. Mais l’animal se débattit si fort qu’il retomba à l’eau, cependant que Jules Verne, riant sous cape, leur disait : « Vous voyez bien qu’à mon bord, il est impossible de prendre un poisson... »

On en prit encore beaucoup moins à bord du vapeur construit à Nantes en 1875, un vrai yacht celui-là : 33 mètres de long ! 67 tonneaux de jauge au Yacht-Club dont il battait fièrement le guidon tricolore à étoile blanche. Il fut baptisé Saint-Michel II (Jules Verne avait acheté le premier du nom en 1868), et s’en alla courir la mer sous la conduite de son maître.

Une coque de fer, un gréement de goélette, le plus joli qui soit peut-être, une bonne machine de 25 chevaux dans le ventre, il filait 8 nœuds sous voiles, 9 nœuds à l’hélice, 10 nœuds et demi — 19 kilomètres à l’heure — en faisant donner ensemble la toile et la machine. Le Saint-Michel avait un salon en acajou, dont les divans formaient couchettes supplémentaires, une chambre à coucher à deux lits, une salle à manger en chêne, une chambre de domestique, une cuisine, un poste d’équipage. Il étincelait d’acajou et de cuivres. C’était un très joli bateau et qui manœuvrait à miracle dans le mauvais comme dans le beau temps, avec son équipage de Bretons : un maître au cabotage, un mécanicien, un quartier-rnaître, trois matelots, un mousse et un cuisinier.

Le Saint-Michel II, réplique du bateau de Jules Verne
Le Saint-Michel II, réplique du bateau de Jules Verne, mis pour la première fois
à l’eau en 2009. © Crédits photo : http://lacale2lile.fr/

Et ce fut la grande vie de la mer. Car, insensible au mal douloureux et stupide qui tord tant d’estomacs faiblissants, Jules Verne ne se trouvait jamais si bien qu’au large. Un volume fini, il quittait Amiens, pour se reposer avec la ferme volonté de ne rien faire à son bord ; on levait l’ancre, et en route... Vigo, Lisbonne, Cadix, Tanger, Gibraltar, Malaga, Tétuan, Oran, Alger, les ports italiens, les ports autrichiens, en Méditerranée (1878) ; puis à l’ouest Edimbourg, les ports écossais (1879), Rotterdam, Hambourg, virent le Saint-Michel jeter l’ancre au long de leurs quais (1881).

Et ce ne sont pas là des randonnées de quelques heures : ce furent de vraies traversées, des traversées au long cours. Si vous ajoutez que, d’autre part, en touriste observateur, Jules Verne avait visité la Scandinavie, traversé l’Atlantique sur le Great Eastern (1867), parcouru l’Amérique du Nord, vous comprendrez comment et pourquoi il sait si bien, et d’une manière si magnifique, faire manœuvrer à leur barre le Capitaine de quinze ans et le capitaine Hatteras, le capitaine Nemo, les héros des Forceurs de Blocus et de Deux ans de vacances ; comment il a vu sur place en Ecosse le Rayon vert, à Raguse Mathias Sandorff.

Et vous ne serez pas surpris que le dessinateur Riou, désirant reproduire au vrai les traits du naturaliste Pierre Aronnax, héros de Vingt mille lieues sous les mers, debout sur une passerelle de navire et inspectant l’horizon, ne trouva rien de plus simple que de regarder devant lui... et de faire le portrait de Jules Verne, à son bord, en 1870, à l’âge de quarante-six ans !

Ainsi donc périsse une bonne fois la tenace et mauvaise légende : romancier de la mer, romancier des grandes aventures, père de toute une famille de héros marins, Jules Verne fut lui-même un « matelot » — un vrai —, et si ses héros savent naviguer au milieu des plus grands périls, c’est que lui-même leur a appris comment on manœuvre dans les pires « coups de chien ». Tel père, tels fils : il s’y connaissait, il les a renseignés.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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