LA FRANCE PITTORESQUE
20 juin 1792 : Jean de Canolle
sauve la vie de Louis XVI lors
de l’envahissement des Tuileries
(D’après « Revue historique », paru en 1925)
Publié le vendredi 20 juin 2014, par LA RÉDACTION
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Lorsque Jean de Canolle, ancien soldat de la garde royale, termina en 1815 sa carrière comme lieutenant de la compagnie de gendarmes des chasses du roi Louis XVIII, il fut amené à s’expliquer sur le rôle qu’il avait joué lors de l’envahissement des Tuileries en date du 20 juin 1792. Si les récits de Louis Blanc et de Michelet semblent tous avoir atténué les dangers alors courus par Louis XVI, il apparaît que Canolle sauva la vie du roi ce jour-là.
 

C’est une note manuscrite sur la vie et les états de service du chevalier Jean de Canolle qui nous l’apprend, le colonel de Sartiges, chef de la Police militaire, lui réclamant en 1815 afin d’édifier le ministre de la Guerre. « Jamais dispositions plus inoffensives ne se produisirent au sein d’un plus bizarre désordre », déclare Louis Blanc. « Le plus grand danger pour le Roi, c’est qu’il risquait d’être étouffé. », écrit Michelet qui ne parle même pas du geste menaçant que Louis Blanc signale en ces termes : « Un seul homme, au moment de l’invasion, fit mine d’atteindre le Roi. Il était armé d’un long bâton que terminait une lame d’épée rouillée. Mais on l’écarta sans peine. :. »

C’est précisément cet incident que notre dossier a le mérite d’éclaircir, en attribuant à Jean de Canolle l’honneur d’avoir sauvé le roi. Dans le Mémoire explicatif qui résume ses états de services, il précise son intervention dans les termes suivants :

Louis XVI avance vers les insurgés
20 juin 1792. Louis XVI avance vers les insurgés

« ... Je me plaçai près de S. M. Louis XVI lorsque Santerre arriva au château des Tuileries avec sa bande, et j’eus le bonheur de détourner le coup d’un instrument aigu, dirigé contre la poitrine de ce prince... »

L’officier n’en dit pas davantage, mais il donne ses références, et elles sont nombreuses. Une note du maire du 1er arrondissement, datée du 27 mars 1816 et qui fait partie de notre dossier, prend, d’ailleurs, soin de nous dire que « l’ouvrage de Maton de La Varenne, celui qui désigne le mieux les sieurs de Canolle père et fils, puis ce qui leur est particulier à chacun, a été déposé en deux exemplaires à la Bibliothèque nationale, maintenant royale... ». Or, voici ce qu’on lit à la page 29 de cet ouvrage :

« Aux vociférations de ces deux cannibales, deux jeunes garçons, appelés Clément et Bourgoing, qui portaient sur la tête un long bonnet, avec cette inscription : LA MORT, se joignent celles de Louis Legendre, boucher à Paris, escorté de bandits, altérés comme lui du sang royal. Où est Veto, que je le tue ! dit l’un en brandissant un bâton, armé d’un dard ? Jean Canolle fils, ancien garde du roi, âgé seulement de dix-huit ans, pare le coup et renverse le brigand qu’il force à crier : Vive le Roi ! Un autre exige que le monarque boive à la santé de la Nation et lui présente une bouteille. Louis l’approche de ses lèvres, etc. »

Ce qui constate, avec plus d’authenticité encore que l’ouvrage de Maton de La Varenne et les autres imprimés du temps, la courageuse intervention de Canolle, c’est un certificat dressé le 13 février 1815 devant le maire du IIIsup>e arrondissement de Paris « et signé de trente-sept personnes », dit Canolle dans sa notice, « témoins oculaires, toutes notables et en partie décorées, soit de la croix de Saint-Louis, soit de celle de la Légion d’honneur, ou titrées d’ailleurs... »

Ce certificat vaut d’autant plus la peine d’être reproduit in extenso qu’il constate que Canolle fils, secondé cette fois par son père, a encore défendu le roi et sa famille dans la journée du 10 août 1792 ; que c’est lui qui remit à la reine un gilet-cuirasse, destiné à la préserver des coups. C’est là un point généralement ignoré. Voici le document :

« Mairie du 3e arrondissement de Paris.

« L’an mil huit cent quinze, le treize février, devant le maire du 3e arrondissement municipal de Paris, ont comparu MM. Arnould Christophe, comte de La Roche-Courbon-Blenac, ancien page de Louis XVI, lieutenant-colonel, demeurant rue du Faubourg-Saint-Honoré, n° 127, et François Giroux de Ménerville, ancien capitaine d’infanterie, demeurant rue de l’Éperon, n° 10, qui ont déclaré M. le chevalier de Canolle, né à Sarlat, département de la Dordogne, le 20 décembre 1774, demeurant passage des Petits-Pères, n° 9, pour être le même qui, dans la journée du 20 juin 1792, sous l’habit de garde national, a sauvé la vie au roi Louis XVI, en parant le coup qui lui était porté ; que c’est lui, saisissant au collet l’individu qui voulait frapper S. M., qui le força à tomber aux genoux du monarque et à crier : Vive le Roi !

« Que, le huit août suivant, sur la demande qui fut faite à S. M. par M. Acloque, alors l’un des commandants de la garde nationale parisienne, et qui, le 20 juin, était de service au château et avait été témoin de M. de Canolle fils pour la défense de son souverain, M. de Canolle fils fut présenté au Roi et reçut de ses mains la croix de Saint-Louis que S. M. daigna détacher de sa boutonnière, et lui signa, au même instant, un brevet provisoire sur papier libre qui fut depuis pris à M. de Canolle lors de son arrestation, en 1793.

« Lesquelles personnes, dénommées ci-dessus, ont attesté, en outre, que, le 10 août suivant, M. de Canolle fils, avec M. son père, a défendu le Roi et sa famille, sous l’uniforme de garde suisse, et que, le matin de la même journée, il remit à la Reine un gilet qui pouvait servir d’armure et préserver S. M. des coups qui auraient pu lui être portés.

« Desquelles déclarations M. de Canolle a requis acte qu’il a signé avec nous et les déclarants. »

Ce certificat, enregistré le 15 février 1815, fut revêtu, en outre, des signatures de Laurent, ancien capitaine, à l’époque du 20 juin, de la compagnie dans laquelle servait Canolle ; de Lecordier, ancien lieutenant de la même compagnie, officier de la Légion d’honneur et maire du 1er arrondissement ; de MM. de Granet, de Longley, Le Court de La Cossaye, gardes de la porte du roi ; du chevalier de Roullau, ancien adjudant-major, lieutenant-colonel de la garde à cheval de Louis XVI, qui se qualifie de témoin oculaire des faits rapportés ci-contre ; du chef d’escadron Laloubie, qui s’était trouvé aux affaires du 20 juin et du 10 août 1792.

Une petite plaquette extraite de la Gazette de Paris (16 pages) donne un récit, qu’elle présente comme « exact et circonstancié » de ce qui s’est passé au château des Tuileries le mercredi 20 juin 1792. Elle mentionne à deux reprises de Canolle : « Toutes les voix, dit la Gazette, se sont réunies pour célébrer l’action de M. de Canolle, grenadier de la section des invalides, lequel a préservé le Roi d’une pique dont un scélérat allait le frapper : on ne peut être à la fois plus brave et plus sensible. »

Et en post-scriptum :

« Les quatre grenadiers qui n’ont pas quitté le Roi, dans la crise de la journée du 20, ont été présentés hier à S. M. en allant à la messe. Le Roi leur dit, de ce ton qui n’est qu’à lui : « Je n’oublierai jamais les preuves d’attachement et de zèle que vous m’avez données ; j’espère ne jamais me trouver dans une semblable position ; mais, si cela m’arrivait, je compte toujours sur de braves gens comme vous. » La Reine, à son passage, leur a dit : « Ma famille n’oubliera jamais les services que vous nous avez rendus, et moi, en mon particulier, je les reconnaîtrai toujours... » Les noms des quatre grenadiers sont : MM. Auguste, du bataillon de Bonne-Nouvelle ; Tapin, des Capucins du Marais ; Canolle, du Gros-Caillou ; Robert, de Saint-Magloire... »

La « position » où Louis XVI prévoyait qu’il pourrait bien se trouver à l’avenir se reproduisit, et avec aggravation, au 10 août de la même année 1792 : encore une fois, les Canolle, comme on l’a dit plus haut, figurèrent au premier rang des défenseurs du monarque. Mal leur en prit. Canolle père, qui avait été pourvu après la journée du 20 juin d’un brevet de capitaine d’infanterie, en récompense de ses services, ne pouvait, pas plus que son fils, échapper aux dénonciations.

Envahissement des Tuileries
20 juin 1792. Envahissement des Tuileries

« Le 15 septembre 1793, écrit Canolle fils, mon père et moi avons été arrêtés comme royalistes très suspects, et moi plus particulièrement pour avoir fait partie de la garde du Roi. Nous fûmes traînés, pendant neuf mois que dura notre captivité, de prison en prison, d’abord à celle de la Force, ensuite aux Carmes, rue de Vaugirard, et, en dernier lieu, à la Conciergerie, d’où nous fûmes traduits, le 23 mai 4794 (ou 4 prairial de l’an Il), au tribunal révolutionnaire, au Palais. Mon père y fut condamné à mort, à mes côtés, et moi j’eus cinq voix du jury pour la mort, tandis qu’à une de plus pour la liberté je fus miraculeusement sauvé. Mon père porta sa tête sur l’échafaud place Louis XV le même jour. »

Deux arrêtés du Comité de sûreté générale avaient dénoncé les Canolle, et un extrait des registres du greffe de la maison d’arrêt de la Force, signé du greffier-concierge Bau, précise la nature de l’inculpation. Le père avait été arrêté « comme l’agent de Capet et de ses complots ; le fils, comme ayant été membre de sa garde... ». Sur l’ordre des citoyens Moutin et Naville, commissaires du Comité de surveillance de la section des Tuileries, les deux Canolle avaient été amenés à la Grande Force par le citoyen Coutier, volontaire de celte section.

Mis en liberté, Canolle fils dut, pour vivre, entrer, le 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794), dans les bureaux de l’administration générale des hôpitaux militaires. Il y resta quatre ans sept mois et vingt-quatre jours, et finit par devenir économe, du 13 pluviôse an XII (3 février 1804) au 15 pluviôse an XIII (4 février 1805). Il. remplit ensuite différents emplois dans l’administration militaire et dans les corps de troupes ; mais les infirmités contractées par lui pendant les campagnes d’Espagne et de Portugal le firent réformer et renvoyer dans ses foyers le 14 avril 1812. Il s’était marié le 27 fructidor an IV (13 septembre 1796) et eut deux enfants. Depuis sa mise en réforme, il habita place Vendôme, n° 20.

Lorsque les Bourbons revinrent en France, il entra dans la garde nationale de Paris, le 3 mai 1814, et, le 15 du même mois, eut l’honneur d’être présenté au roi Louis XVIII. Le Journal de Paris mentionne ainsi qu’il suit cette présentation dans son numéro du vendredi 3 juin 1814 :

« M. de Canolle, ancien officier de la garde de Louis XVI, a eu l’honneur d’être présenté le 16 du mois dernier à S. M. Louis XVIII. Le nom de M. de Canolle est resté gravé dans la mémoire des gens de bien. Ce fut lui qui, dans la malheureuse journée du 20 juin, lorsqu’une foule d’assassins inondaient le château des Tuileries, saisit un de ces brigands qui menaçait les jours du Roi, en brandissant un bâton armé d’un long dard, le força de tomber aux genoux du prince et de crier : Vive le Roi ! Le père de M. de Canolle, aussi dévoué que son fils à la cause du Roi, a expié ses vertus sur l’échafaud. »

Le 7 juin, Canolle fut présenté au duc d’Angoulême et, le lendemain, à la duchesse. C’est même la duchesse qui, le 29 octobre de la même année 1814, fit entrer le chevalier au service de la Ville de Paris, et pour le service du roi dans la compagnie de gendarmerie de ses chasses. Il va sans dire que Napoléon, au retour de Pile d’Elbe, fit rayer Canolle des cadres de la compagnie de gendarmerie dite des chasses.

Pendant les Cent jours, celui-ci se cacha dans une maison sise allée des Veuves, aux Champs-Élysées, n° 37, qui appartenait à un sieur Belhomme et était habitée par M. Amant et sa fille, Mme Bardout, dont il connaissait les opinions royalistes. II resta là jusqu’au 8 juillet 1815.

Quand il apprit le retour de Louis XVIII, il monta à cheval et voulut aller au-devant du roi : il partit même un peu trop tôt et fut arrêté à la barrière Saint-Denis, courut de grands dangers et fut conduit à l’état-major de la place ; mais le comte d’Arimont, le comte de La Roche-Courbon-Blenac et Saint-Ouen d’Einemont, ancien garde du roi Louis XVI et garde de la porte de Louis XVIII, vinrent le voir et réussirent à le faire mettre en liberté. Il fut autorisé à loger à la caserne de gendarmerie du Luxembourg, qui était occupée par la compagnie des chasses et voyages du roi, et reprit son service, jusqu’au moment où la fatigue et les infirmités l’obligèrent à se faire mettre en demi-solde, en attendant la liquidation de sa retraite.

C’est même à l’occasion des démarches qu’entraîna cette mise à la retraite qu’il fut l’objet de certaines tracasseries mesquines dont il se plaint amèrement. On lui marchanda un permis de séjour à Paris, comme s’il était partisan du régime impérial. Il tint absolument à rester à Paris, qui a été « de tous les temps son domicile, celui de sa femme et de ses enfants... En ordonner autrement », dit-il, « serait une persécution digne de celles que j’ai éprouvées en 1793, de la part de Robespierre, et l’intention du Roi n’est pas que ce temps revienne pour personne, encore moins pour celles qui sont déjà trop malheureuses du côté de la fortune pour sa cause (sic). Ce serait pour moi un exil ou une déportation dont l’idée m’accable horriblement... ».

C’est pour obtenir ce permis de séjour et sa solde de non-activité que Canolle remit au colonel de Sartiges le mémoire et les pièces justificatives qui nous ont servi à préciser une scène assez intéressante de la journée du 20 Juin.

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