LA FRANCE PITTORESQUE
Sauvage (Frédéric),
inventeur hors pair
(1786-1857)
(D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1884)
Publié le lundi 9 mars 2015, par LA RÉDACTION
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Frédéric Sauvage est né à Boulogne-sur-Mer, le 20 septembre 1786, du mariage de Jean-Pierre Sauvage, constructeur de navires, et de Julie de Lavaille. Il reçut une éducation élémentaire aussi complète qu’il était possible dans le milieu où il vivait. Jeune encore il entra dans les bureaux de la marine, et dès que ses appointements le lui permirent, il prit des leçons de français, de construction navale, de mathématiques et de musique, grâce aux excellents professeurs spécialistes que le séjour de la grande armée avait amenés à Boulogne.

Tout ingénieur devrait être inventeur, mais pour le devenir il faut être doué. Sauvage, encore enfant, avait réussi à fabriquer un réveille-matin assez singulier au moyen d’un cône rempli d’eau qui, en s’épuisant, faisait sonner une série de clochettes très bruyantes. A vingt ans, il proposa de faciliter la descente de Napoléon en Angleterre, à l’aide de chaloupes dont les rames auraient été mises en mouvement sans le concours de « bras exercés. » La flottille se dispersa avant l’achèvement du mécanisme.

Frédéric Sauvage, inventeur de l'application de l'hélice à la navigation
Frédéric Sauvage, inventeur de l’application de l’hélice à la navigation

A l’âge de vingt-cinq ans, en 1811, Sauvage épousa la fille d’un ancien professeur de rhétorique de l’Oratoire, alors juge de paix et possédant quelque fortune. Mais cette union ne fut pas heureuse. De même que beaucoup d’inventeurs, Sauvage, tout entier à ses projets et à ses essais, épuisa la dot de sa femme, laissant, en outre, péricliter les ateliers de construction navale qu’il tenait de son père depuis son mariage.

Il ne se préoccupait pas assez de maintenir avec dignité son indépendance en ordonnant ses dépenses ordinaires ; mais il sacrifiait quelquefois aussi ses intérêts à des sentiments honorables. Ce fut ainsi qu’il refusa de travailler très lucrativement pour les actionnaires d’une ligne de paquebots de France en Angleterre, parce que les plans des bâtiments qu’on lui soumit lui parurent défectueux.

On avait plus d’une fois rendu justice à sa capacité, par exemple à l’occasion de renflouements de vaisseaux que tout le monde croyait perdus : on lui était sympathique, on désirait seconder ses efforts ; mais il décourageait trop souvent les bonnes volontés par les inégalités de son caractère, et, à la suite d’embarras pécuniaires, un jour vint où il fut forcé d’abandonner ses ateliers. Cependant il ne pouvait rester oisif : en 1812, il voulut établir une raffinerie de sucre de betterave ; en 1818, il s’occupa d’engrais et livra aux agriculteurs la « poudrette végétative. » Enfin, en 1820, il revint à ses anciens travaux et lança une chaloupe automotrice.

Dans le Boulonnais, où le marbre abonde, Sauvage avait remarqué avec peine l’extrême fatigue des scieurs : il inventa en 1821 une scie à lames multiples, avec laquelle un seul homme pouvait enlever plusieurs tranches de marbre. Ce mécanisme, souvent remanié et amélioré, fut employé dans une usine d’Elinghen où on l’appliqua pendant une dizaine d’années.

Un moulin dont il dirigeait l’exploitation au milieu d’une plaine ouverte à tous les vents, lui donna l’idée de mieux utiliser la puissance de l’air : de là l’invention d’un moulin horizontal d’une conception originale. Mais il ne pouvait s’attacher à un seul courant d’idée. Quand il n’eut plus qu’à voir fonctionner les appareils, pour lesquels il reçut ses premières et uniques récompenses (médailles d’or de la Société d’agriculture, des lettres et des arts de Boulogne-sur-Mer), il se mit à sculpter des portraits. Pour obtenir une ressemblance parfaite, il imagina le physionomètre (les aiguilles du physionomètre ont été le point de départ de tous les essais pour les reproductions d’objets d’art), perfectionné bientôt après et devenu le physionotype, auquel s’ajoutèrent, pour les reproductions d’objets d’art, le réducteur et le symétronome.

Toutefois l’invention principale de Sauvage, celle qui reste son principal titre, est l’application de l’hélice à la navigation. Voici ce que l’on raconte à ce sujet. Vers 1831, Frédéric Sauvage, revenu à Boulogne, se trouvait un jour chez un pharmacien, son ami, lorsque son attention fut appelée sur un article de journal où il lut que le gouvernement allait faire construire plusieurs navires à aubes :

— Que de force perdue ! s’écria-t-il. Avec ses roues sur les côtés, un navire est alourdi comme l’âne qui porte deux mannequins !

Et, devenu rêveur, Sauvage paraissait absorbé dans sa recherche, lorsque ses yeux furent attirés par les mouvements hélicoïdaux de la queue d’un petit poisson rouge qui nageait dans un bocal.

— C’est le mouvement de la godille, maniée à l’arrière d’un bateau, ajouta-t-il.

Rentré chez lui , il se mit à expérimenter la puissance de résistance d’une hélice sur l’air, en suspendant au plafond de sa chambre un morceau de tôle contournée en spirale. Ce fut là (des témoins l’ont affirmé) l’idée première de l’application de l’hélice pleine aux navires, et dont Sauvage fit une expérience publique sur la Liane, le 15 janvier 1832.

Statue en bronze de Frédéric Sauvage à Boulogne-sur-Mer
Statue en bronze de Frédéric Sauvage à
Boulogne-sur-Mer (© Jules-Isidore Lafrance)

Des assistants ravis désiraient former une association pour exploiter l’entreprise : tout était prêt, quand, dans une réunion des futurs actionnaires, la femme de l’un d’eux, cousine de Frédéric Sauvage, fit quelques objections prudentes qui irritèrent Sauvage, et il partit pour Paris. Toute une destinée compromise par une impatience !

En 1840, réfugié avec ses appareils à Neuilly, il n’y eut d’autre logement qu’un petit espace de terrain où il couchait dans un de ses canots en guise de lit. Ses lettres à son frère d’Abbeville donnent une idée de sa misère, de ses souffrances. Un asthme l’obligeait de vivre presque en plein air. Malgré toutes ses épreuves, rien ne put ébranler sa foi dans son œuvre. Il resta ferme, d’une fierté indomptable dans sa pauvreté. Même à l’époque où, à la suite de dettes contractées pour l’exploitation du physionomètre, il fut emprisonné, il ne se laissa pas décourager.

Tout a coup il apprend qu’un grand navire, le Napoléon, va être lancé armé d’une hélice. C’est une fête à laquelle le roi assistera avec sa cour, des savants, et l’armateur. Il n’y manquera, pensa-t-il avec douleur, qu’une personne, l’inventeur du propulseur dont on disait merveille ! On réclama en son nom, mais il dénia son nom à l’hélice mise en usage sur le Napoléon, parce qu’on l’avait fractionnée. Il voulait son œuvre dans sa forte simplicité, pleine et continue. Il protesta donc, au lieu de profiter du moment favorable. Alors commença pour lui une vie de polémique et de revendication. Il fit pénétrer peu à peu la vérité ; mais il s’y usa, et sortit de la lutte ulcéré à jamais.

Cependant son génie inventif ne se lassait jamais : il construisit une machine hydraulique avec pompe refoulante et élévatoire, par laquelle l’eau pouvait atteindre le haut clocher de Saint-Vulfran, à Abbeville, où il habitait en 1847. Cette dernière invention consomma sa ruine. Sans une modique pension que le gouvernement lui accorda en 1845, il aurait été réduit aux aumônes. Sa raison se troublait. Il restait en apparence ce qu’il avait toujours été, doux, affectueux pour les enfants et les amis, farouche pour les autres. On raconte que ce fut un mouvement gracieux d’un enfant qui lui donna la pensée de quelques perfectionnements heureux dans une de ses machines. Il fuyait toute réunion où il pouvait se trouver en présence de figures inconnues. Il aimait les oiseaux, les plantes. Loupe en main, il s’extasiait devant les merveilles des fleurs et des graminées.

Pendant ses dernières années, la musique fut sa seule distraction. Puis vint réellement la folie ; mais elle n’était pas malheureuse : il se persuadait que ses projets avaient réussi. Il voyait incessamment des flottilles de navires, armés d’hélices, lui apportant les richesses du monde entier, ou d’immenses galeries d’art œuvres de son réducteur...

C’est absorbé et comme perdu dans ces rêves incessants qu’il vécut deux ou trois ans à Picpus, où il mourut le 17 juillet 1857. Depuis, sa ville natale a revendiqué sa dépouille mortelle : elle lui a préparé un tombeau monumental, et élevé une statue, qui a été inaugurée à Boulogne-sur-Mer le 12 septembre 1881.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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