Bonaparte substitue au privilège de naissance le sacerdoce du mérite. Mêlant civils et militaires, cette institution soulève les craintes d’un patriciat nouveau. Pourtant, ce ferment d’émulation, entre vertu républicaine et éclat souverain, érige une élite dévouée à l’unité territoriale et à la gloire du Premier Consul.
L’article 87 de la Constitution de l’an VIII (1799) était ainsi conçu : « Il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui auront rendu des services éclatants en combattant pour la République. »
L’arrêté des consuls du 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799) — signé par le Premier consul Bonaparte, le secrétaire d’État Maret et le ministre de la Guerre Berthier —, visant cet article, contenait les dispositions suivantes : « Il sera donné, quand ils se distingueront par une action d’éclat : 1° aux grenadiers et soldats, des fusils d’honneur garnis en argent ; 2° aux tambours, des baguettes d’honneur garnies en argent ; 3° aux militaires des troupes à cheval, des mousquetons ou carabines d’honneur garnis en argent ; 4° aux trompettes, des trompettes d’honneur garnies en argent. « Les canonniers pointeurs les plus adroits, qui dans une bataille rendront le plus de services recevront des grenades d’or, à porter sur le parement de leur képi. »
Tout militaire ayant reçu une de ces récompenses avait droit à une haute paie de cinq centimes par jour. « Il sera accordé des sabres d’honneur aux officiers et soldats qui se distingueront par des actions d’une valeur extraordinaire. Ces militaires jouiront d’une double paie. »
Portrait en pied de Napoléon Bonaparte en Premier Consul. Peinture d’Antoine-Jean Gros (1802)
Déjà en Italie et en Égypte, le Premier consul, étant général en chef, avait distribué de semblables récompenses (sabres, grenades, fusils, etc.). De l’arrêté du 4 nivôse an VIII au 19 mai 1802 (création de la Légion d’honneur), 1854 récompenses de cette nature avaient été délivrées, à savoir : 784 fusils, 429 sabres, 151 mousquetons, 94 carabines, 241 grenades, 44 haches d’abordage, 6 haches de sapeur, 39 baguettes, 13 trompettes, autres sans indication, 53 (Fastes de la Légion d’honneur, tome Ier)
Mais, d’une part, dans l’armée on voyait avec regret que ces distinctions fussent un attribut inséparable en quelque sorte de l’activité de l’uniforme et ne suivissent pas le soldat retiré dans ses foyers ; d’autre part, les artistes, les savants, les hommes qui, dans l’administration, dans l’industrie, dans le commerce, rendaient des services au pays, se plaignaient d’être laissés en dehors de ces manifestations de la reconnaissance nationale.
De là, l’idée du Premier consul de créer un ordre de récompense qui fût décerné à la fois à la bravoure militaire et au mérite civil. Puis, en s’arrêtant à cette idée, en la creusant, une autre considération s’imposa à son esprit : la nécessité de fonder une institution qui lui fournît les moyens de grouper en faisceau autour du gouvernement les éléments d’influence épars et désunis que lui léguait la Révolution. Il se rendait bien un compte exact de ce qu’était alors la situation intérieure de la France.
En effet, il avait devant lui les anciens nobles, toujours prêts à se donner la main, les Vendéens soumis, mais sans cesse coalisés contre la République, enfin le clergé formant une corporation puissante, amie fort équivoque de l’état de choses alors existant. Puis, en face de ces adversaires réunis, tous disposés à donner l’assaut au pouvoir, il voyait les hommes qui avaient fait la Révolution profondément divisés entre eux et désavoués par l’opinion.
Telle était alors la situation politique de la France, et, en la signalant, Thiers ajoute, pour peindre d’un trait le désarroi général du pays : « À peine laissait-on les élections aller seules, qu’on voyait aussitôt surgir ou des personnages nouveaux, à qui on ne pouvait imputer ni mal, ni bien, ou, par contrecoup, des révolutionnaires fougueux, dont le souvenir inspirait la terreur ; aux yeux d’une génération nouvelle, qui ne savait aucun gré de leurs efforts à ceux qui depuis 1789 jusqu’à 1800 avaient tout souffert pour affranchir la France, le titre principal était de n’avoir rien fait. »
Le Premier consul avait donc raison de penser que, si l’on ne réussissait pas à modifier profondément cette situation, il n’y aurait bientôt plus sur la scène politique un seul des auteurs de la Révolution ; les élections opérées sous le Directoire, alternativement royalistes à la façon du club de Clichy, ou révolutionnaires à la façon de Babeuf, en étaient la preuve et, de convulsions en convulsions, on devait fatalement aboutir au triomphe des Bourbons et de l’étranger, c’est-à-dire à la contre-révolution pure.
Lucien Bonaparte. Peinture de François-Xavier Fabre
Frappé de ces dangers, Bonaparte regardait comme indispensable de maintenir au pouvoir la génération qui avait fait la Révolution, en écartant quelques individus souillés de sang ; avec cette génération, il voulait fonder une société, dont il serait le chef, dont ses compagnons d’armes et ses collaborateurs civils formeraient, en quelque sorte, l’aristocratie, toujours ouverte au mérite naissant et aux services nouveaux ; il comptait doter cette société de bonnes lois, d’une administration puissante, de riches finances, et de la grandeur extérieure. Thiers ajoute : « c’est-à-dire de tous les biens, sauf un seul, laissant plus tard à d’autres le soin de lui dispenser ou de lui laisser prendre ce qu’elle comporterait de liberté politique. »
C’est sous l’empire de ces idées que le Premier consul avait conçu son système de récompenses. C’est ainsi qu’il fut conduit à la pensée de créer un ordre militaire, dans la forme, mais ouvert à tous les citoyens civils ou militaires, et il l’appela Légion d’honneur.
Après de longs entretiens avec le Premier consul, le conseiller d’État Roederer fut chargé de formuler un projet sur les bases que Bonaparte lui fit connaître, et de préparer un exposé des motifs qui fut lu au Conseil d’État le 4 mai 1802. D’après la Constitution de l’an VIII, en effet, c’est au Conseil d’État que revenait la préparation des lois.
Non seulement il les préparait, mais il les soutenait auprès du Corps législatif, qui, lui, ne discutait pas, mais se bornait à voter après avoir entendu trois conseillers d’État et trois tribuns. Le Tribunat avait le droit de discuter publiquement les lois, et il les votait, uniquement pour faire prévaloir l’avis qu’il aurait à soutenir devant le Corps législatif. Même négatif, son vote n’empêchait pas les lois d’arriver à cette dernière assemblée.
L’exposé présenté et lu au Conseil d’État par Roederer, débutait par déclarer que la Légion d’honneur devait être une institution auxiliaire des lois républicaines. « Elle paye, y était-il dit, aux services militaires comme aux services civils le prix du courage qu’ils ont tous mérité, elle les confond dans la même gloire, comme la nation les confond dans sa reconnaissance ».
Puis, il continuait ainsi : « C’est une institution morale qui ajoute de la force et de l’activité à ce ressort de l’honneur, qui meut si puissamment la nation française ; c’est une institution politique qui place dans la société des intermédiaires par lesquels les actes du pouvoir sont traduits à l’opinion avec fidélité et bienveillance, et par lesquels l’opinion peut remonter jusqu’au pouvoir ; c’est une institution militaire qui attirera dans nos armées cette portion de la jeunesse française, qu’il faudrait peut-être disputer, sans elle, à la mollesse, compagne de la grande aisance ; enfin, c’est la création d’une nouvelle monnaie, d’une bien autre valeur que celle qui sort du trésor public, d’une monnaie dont le titre est inaltérable et dont la mine ne peut être épuisée, puisqu’elle réside dans l’honneur français ; d’une monnaie, enfin, qui peut, seule, être la récompense des actions regardées comme supérieures à toutes les récompenses. »
Lucien Bonaparte, frère de Napoléon, défendant vivement au Tribunat le projet de loi
sur la Légion d’honneur. Gravure de 1860 réalisée d’après Félix Philippoteaux (1815-1884)
On retrouve, dans les passages que nous venons de reproduire, non seulement les idées, mais les expressions même employées par le Premier consul pour donner un corps à son projet, dans ses entretiens intimes avec son frère Lucien, Cambacérès, Lebrun, Roederer, Regnault de Saint-Jean d’Angely, qui avaient été les premiers confidents de son projet, entretiens dont ses contemporains nous ont conservé la relation (Annales de la Légion d’honneur, par Guyot de Pène et La Légion d’honneur, par Mazas).
Devant le Conseil d’État, le Premier consul prit la parole immédiatement après la lecture de l’exposé des motifs pour développer ses idées ; puis, dans la même séance, répondant à Mathieu Dumas qui, tout en approuvant le principe de l’institution, voulait en réserver le bénéfice aux militaires exclusivement, il disait :
« Nous sommes trente millions d’hommes réunis par les lumières, la propriété, le commerce, trois ou quatre cent mille militaires ne sont rien auprès de cette masse. Les soldats eux-mêmes ne sont que les enfants des citoyens. L’armée, c’est la nation. Si l’on distinguait les hommes en militaires et en civils, on établirait deux ordres, tandis qu’il n’y a qu’une nation. Si l’on ne décernait des honneurs qu’aux militaires, cette préférence serait encore pire, car, dès lors, la nation ne serait plus rien. » (Conseil d’État, 4 mai 1802)
Puis, à ceux qui, comme Berlier, estimaient que la croix et les rubans sont des hochets bons pour la monarchie, le Premier consul répliqua avec vivacité : « Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu de distinctions. On appelle cela des hochets ; eh bien ! c’est avec des hochets qu’on mène les hommes ! »
Enfin, reprenant les graves considérations invoquées dans l’exposé des motifs, et tirées de la situation du pays, il insistait sur la nécessité d’organiser la nation, après une révolution qui avait tout détruit, et il ajoutait : « Il s’agit de créer de nouveau. Il y a un gouvernement, des pouvoirs, mais tout le reste de la nation, qu’est-ce ? Des grains de sable. Nous avons, au milieu de nous, les anciens privilégiés, organisés de principes et d’intérêts, et qui savent bien ce qu’ils veulent. Je peux compter nos ennemis, mais nous, nous sommes épars, sans système, sans réunion, sans contact... Pour asseoir définitivement la République, il faut jeter sur le sol de la France quelques masses de granit. »
Finalement, attaqué par Berlier, Thibaudeau, Crétet et Réal, défendu par Cambacérès et par Portalis, mais surtout par le Premier consul, le projet occupa trois séances du Conseil d’État. À la dernière (14 mai 1802), Bonaparte, qui présidait, dirigea la discussion comme si le fond eût été adopté ; il ne le mit point aux voix et posa la question de savoir s’il fallait envoyer la loi au Corps législatif, dont la session allait finir deux ou trois jours après.
Première distribution des croix de la Légion d’honneur à l’église des Invalides en juillet 1804
par Napoléon. Gravure de Johann Nepomuk Geiger (1840)
Thibaudeau proposa l’ajournement, que Portalis, Dumas et Roederer combattirent et qui fut rejeté par 14 voix contre 10. La loi fut en conséquence portée, le 15 mai 1802, au Corps législatif qui, après en avoir entendu la lecture, fixa la réunion au 17 mai, mais elle n’eut lieu que le 19, après que le Tribunat l’eut adoptée à la majorité de 50 voix contre 38. Le Corps législatif la vota, à son tour, le même jour, à 166 voix de majorité contre 110. Elle porte la date de ce vote (29 floréal an X - 19 mai 1802).
En principe, la Légion d’honneur était fondée. La loi du 19 mai 1802 dispose en substance qu’en exécution de l’article 87 de la Constitution et pour récompenser les services militaires ou civils et les vertus civiles, il sera formé une Légion d’honneur, composée d’un grand conseil d’administration et de quinze cohortes. Sont nommés membres de la Légion d’honneur tous les militaires qui auront reçu des armes d’honneur. Pourront être nommés les militaires « qui ont rendu des services majeurs à l’État dans la guerre de la liberté et les citoyens qui, par leur savoir, leurs talents, leurs vertus, ont contribué à établir ou à défendre le principe de la République, ou fait aimer et respecter la justice et l’administration publique.
« Le grand conseil nommera les membres de la Légion (cette disposition ne fut jamais appliquée. Dès le premier jour, ce fut le chef de l’État qui fit les nominations). En temps de guerre, il ne sera nommé aux places vacantes qu’à la fin de la campagne. En temps de guerre, les actions d’éclat feront titre pour tous les grades et les années de service compteront double, et chaque campagne de la dernière guerre comptera pour quatre années.
« En temps de paix, il faudra vingt-cinq années de services militaires pour pouvoir être nommé membre de la Légion. Les grands services rendus à l’État dans les fonctions législatives, la diplomatie, l’administration, la justice et les sciences seront aussi des titres d’admission, pourvu que la personne qui les a rendus ait fait partie de la garde nationale du lieu de son domicile.
« La première organisation faite, nul ne sera admis qu’il n’ait exercé pendant vingt-cinq ans ses fonctions avec la distinction requise, ni ne pourra parvenir à un grade supérieur sans avoir passé par le plus simple grade. »
Enfin, une dernière disposition déléguait à des règlements d’administration le soin de régler les détails de l’organisation qui devait être terminée au 1er vendémiaire an XIII (23 septembre 1804). Passé ce délai, il ne pourrait rien y être changé que par une loi.
Lacépède, le célèbre naturaliste, alors sénateur, fut le premier grand chancelier de la Légion d’honneur ; sa nomination date du 3 fructidor an XI (21 août 1803). À peu de jour de là, des mesures concertées entre le grand chancelier de la Légion d’honneur et le grand juge, ministre de la justice, statuaient sur le serment à prêter en qualité de légionnaires par les anciens militaires ayant reçu des armes d’honneur.
Revers de l’étoile de la Légion d’honneur
Napoléon était proclamé empereur le 18 mai 1804 et le 11 juillet suivant était rendu par lui le décret stipulant que la décoration des membres de la Légion d’honneur consistait en une étoile à cinq rayons doubles ; le centre de l’étoile, entouré d’une couronne de chêne et de laurier, présente d’un côté la tête de l’empereur, de l’autre, un aigle tenant la foudre, et la légende : Honneur et Patrie.
Après la promulgation de la loi du 19 mai 1802, les ministres avaient reçu l’ordre de préparer une liste des personnes qu’ils proposaient pour la Légion d’honneur. Le nombre des élus de tous les degrés avait été fixé à six mille. Le travail fut terminé au milieu de l’année 1804 ; mais, entre ces deux dates, l’empereur avait remplacé le Premier consul, et c’est en son nom qu’étaient établies les nominations, à sa personne qu’était prêté le serment de fidélité.
Aussi quelques officiers et quelques anciens législateurs renvoyèrent-ils le brevet de la décoration qui leur était attribuée. Le poète Lemercier en agit ainsi, en déclarant que ses principes républicains ne lui permettaient pas d’accepter la décoration à ces conditions. L’amiral Truguet refusa aussi le serment. Les archives de la marine conservent un rapport au roi du 2 septembre 1814 qui rappelle ce fait. Le vieux maréchal de Rochambeau et La Fayette, pressentis à cet égard, déclinèrent toute nomination.
Enfin, lors de la distribution des insignes aux légionnaires et de la grande cérémonie des 14-15 juillet 1804 (anniversaire de la chute de la Bastille), le maréchal Augereau, entouré de quelques officiers, demeura sur la place des Invalides et s’abstint de répondre à l’appel de son nom. Par contre, des orateurs qui avaient combattu le projet de loi de la Légion d’honneur dans les assemblées, acceptèrent la nouvelle décoration (Berlier, Thibaudeau, de Chauvelin).
Au nombre des savants, des littérateurs, des artistes qui figuraient parmi les premiers élus, on peut citer : parmi les savants, Monge, Berthollet, Lagrange, Laplace, Legendre, Lalande, Bossut, Delambre, Prony, Cassini, Barthez, Fourcroy, Haüy, Vauquelin, Parmentier, de Jussieu, Cuvier, Montgolfier, Daubenton. Les différentes classes de l’Institut comptèrent Colin d’Harleville, Boufflers, Chénier, Andrieux, Suard, Fontanes, Le Brun, Legouvé, Bitaubé, Dacier, Sylvestre de Sacy, David (le peintre), Redouté ; les compositeurs, Lesueur, Gossec, Méhul, Monsigny et Paësiello. Parmi les hommes politiques, les premiers élus comprirent : Cambacérès, Sieyès, Roederer, Le Brun, Talleyrand, Fouché, Barbé-Marbois, Target, Garat, Bigot de Préameneu, Merlin, Volney, d’Aguesseau, Ségur, Portalis, Regnault de Saint-Jean-d’Angély, Maret, et dans le Conseil d’État : Siméon, Dauchy, Réal, Pelet, Redon.
L’empereur Napoléon remet les premières décorations de la Légion d’honneur
le 15 juillet 1804. Peinture de Jean-Baptiste Debret
Dans l’Église, on pût citer : l’archevêque de Paris Dubelloi, les cardinaux Fesch et Caprara, un certain nombre d’évêques, les trois pasteurs de Paris et les présidents des trois consistoires de la confession d’Ausbourg, de l’Alsace et de la Lorraine. La magistrature fut très bien partagée, Muraire, Merlin, Brillat-Savarin (conseillers à Paris), ce dernier auteur de la Physiologie du goût (1824). Larrey (celui qu’on appelait la Providence de l’armée), le célèbre chirurgien était fait officier. Tous les préfets furent admis dans la Légion d’honneur, mais on n’y nomma aucun sous-préfet. Les douze maires de Paris et quelques-uns des grandes villes furent décorés.
Quant à l’armée, les dix-huit maréchaux avaient obtenu naturellement les plus hauts grades. Tous les généraux de division et de brigade furent nommés commandants de la Légion d’honneur et tous les colonels officiers, à l’exception de quatre ou cinq dans chaque arme, nommés commandants. Pour la marine, les vice-amiraux furent nommés grands-officiers, les capitaines de vaisseau officiers. Au ministère de la marine, les chefs de division Forestier, Rosière, Jurien, Lefèvre, Rivière, Guillemain, Vaivre, furent nommés légionnaires. Aucun receveur général ne fut décoré.
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