Cette comédie attira sur Molière une cohorte de précieuses outrées, de prudes indignées et de Tartuffes persifleurs. Devisé et Boursault s’illustrèrent notamment par leur fiel, allant jusqu’à l’affront physique. Louis XIV, lassé de ces cabales, enjoignit au dramaturge d’en faire justice par L’Impromptu de Versailles.
La comédie L’École des femmes s’articule autour d’un projet d’éducation jalouse, conçu par Arnolphe, un bourgeois d’âge mûr qui ambitionne d’épouser une femme parfaitement ignorante, docile et vertueuse. Pour mener à bien ce dessein, il a fait élever dès son enfance une jeune fille, Agnès, dans une solitude complète, loin du monde et du savoir. Arnolphe, aussi connu sous le nom de Monsieur de la Souche, croit pouvoir façonner Agnès comme une épouse idéale, incapable de tromper celui qui l’épousera.
Lorsque la pièce s’ouvre, Arnolphe revient en hâte dans sa maison après avoir appris que Horace, le fils de son ami Oronte, s’est épris d’une jeune fille recluse. Horace, ignorant que son interlocuteur, Arnolphe, est précisément le tuteur de la jeune fille qu’il courtise, lui confie avec imprudence tous les détails de ses visites. Ces confidences involontaires forment l’un des ressorts comiques majeurs de la pièce : Arnolphe, rongé par la jalousie, apprend par Horace tout ce qu’il ignore des progrès de cette idylle naissante.
Frontispice de la première édition de L’École des femmes (1663) de Molière, par François Chauveau
Agnès, que l’innocence rend sincère, raconte à Arnolphe comment un jeune homme lui a lancé un petit ruban, qui fut pour elle la révélation confuse de sentiments inconnus. Horrifié, Arnolphe tente de rappeler à Agnès les « préceptes » qu’il lui a inculqués, mais la jeune fille, d’une fraîcheur désarmante, avoue son attirance pour Horace sans comprendre la portée de ses aveux. L’opposition entre l’innocence d’Agnès et la jalousie d’Arnolphe s’intensifie lorsque Horace, encouragé par les faveurs de la jeune fille, multiplie ses assauts amoureux.
Autour d’eux gravitent les deux serviteurs d’Agnès, Alain et Georgette, qui, simples et timorés, obéissent aux ordres d’Arnolphe mais se laissent aisément gagner par la sympathie pour les jeunes amoureux. Leur naïveté contribue à l’inefficacité des stratagèmes du maître et enrichit la dimension bouffonne de la pièce.
Dans son affolement, Arnolphe tente tour à tour de séquestrer Agnès, de la menacer, de l’attendrir ou de lui rappeler sa prétendue dette envers lui. Mais chaque tentative renforce l’inclination naturelle de la jeune fille pour Horace, qui agit toujours avec une sincérité irréfléchie. Les confidences continuelles d’Horace à Arnolphe, lequel lui demande ingénument conseils et assistance, offrent un contraste comique entre les intentions du jeune homme et la fureur contenue du jaloux.
La situation atteint son comble lorsque Enrique, le père légitime d’Agnès, revient d’absence et révèle que sa fille a été promise à un jeune homme... qui n’est autre qu’Horace. L’arrivée conjointe d’Enrique et d’Oronte scelle le dénouement : Horace et Agnès sont destinés l’un à l’autre, et Arnolphe n’a plus aucun droit sur celle qu’il croyait façonner pour lui-même.
La pièce se conclut sur la défaite totale d’Arnolphe, moralement brisé, tandis que la jeunesse et l’amour triomphent. Cette victoire de la nature sur l’artifice constitue le cœur moral de la comédie.
Agnès avec son tuteur Arnolphe. Gravure du XIXe siècle colorisée ultérieurement
L’historien de Molière rapporte que « les applaudissements prodigués à cette pièce ne peuvent être égalés que par les critiques injustes dont elle fut l’objet. Les Enfants par l’oreille et Tarte à la crème soulevèrent l’indignation des précieuses et des prudes. Les chaudières bouillantes et la peinture de l’enfer lui attirèrent celle des Tartuffes, qui posaient déjà pour leur immortel portrait. L’obscène le, qui finit par n’être qu’un ruban, fut surtout le prétexte des plus violentes accusations.
Ce fameux le, du vers qu’Agnès prononce, fit en effet scandale à la création de la pièce. Il s’agit du moment où Agnès raconte à Arnolphe qu’Horace lui a jeté un ruban par la fenêtre. Elle rapporte leurs paroles de manière naïve, et dit notamment : « Le voilà, dis-je... », puis : « Je lui mis le... »
Les détracteurs de Molière accusèrent ce le, laissé un instant en suspens dans la réplique, d’être une allusion obscène, comme si Agnès allait nommer quelque chose d’inconvenant. Ce le fit couler beaucoup d’encre : on prétendit qu’il introduisait un contenu indécent. Or, la suite montre que ce le ne renvoyait qu’à... un ruban : « Je lui mis le ruban... » Molière joue ici sur un effet comique de suspension et de naïveté, mais ses ennemis y virent un sous-entendu licencieux.
Boileau a fait justice, plus tard, du commandeur de Souvré et du comte du Broussin, auxquels leur scrupuleuse austérité ne permit pas d’ouïr jusqu’à la fin ce tissu d’abominations. Un bel esprit patenté de l’hôtel de Rambouillet, Plapisson, ne pouvant résister au crève-cœur de voir le public y applaudir, leva d’abord les épaules de pitié ; mais bientôt emporté par son jaloux dépit, il s’écria, en s’adressant au parterre : Ris donc, parterre ; ris donc. La Critique de l’École des femmes a immortalisé cette plaisante boutade.
Scène de l’École des femmes où Horace révèle innocemment à Arnolphe ses avances auprès d’Agnès,
sans savoir qu’Arnolphe est précisément « Monsieur de la Souche », le tuteur jaloux
qu’il ridiculise sans le vouloir. De gauche à droite, on aperçoit Arnolphe (homme seul
avec le grand chapeau), Horace, puis Agnès (dans l’embrasure de la porte)
Devisé et Boursault se signalèrent par leur animosité contre Molière : l’un écrivit Zelinde ou la véritable Critique de l’École des Femmes ; l’autre fit le Portrait du peintre ; cette dernière pièce eut un peu plus de succès que la première, ce qui ne l’empêcha pas de tomber bien vite dans l’oubli. Le duc de la Feuillade, qu’on désignait généralement comme le marquis mis en scène par Molière dans la Critique, se vengea moins littérairement. Voyant un jour Molière traverser une des galeries de Versailles, il l’aborda, en faisant semblant de vouloir l’embrasser. Le poète s’inclina, se fiant imprudemment à l’expression riante de sa figure.
Dans ce moment, le duc de la Feuillade lui saisit la tête des deux mains, et la frotta rudement contre les boutons de son habit, en répétant : Tarte à la crème, tarte à la crème (dans la Critique, le marquis n’avait que ce mot pour argument contre la pièce). Louis XIV ne tarda pas à être instruit du fait ; il tança vertement le coupable, et ordonna à Molière de traduire de nouveau ses ennemis, titrés ou non titrés, au tribunal du théâtre : Molière obéit, en écrivant L’Impromptu de Versailles.
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