Après son abjuration à Saint-Denis, Henri IV choisit Chartres pour son sacre, Reims demeurant ligueuse. Processions, Sainte Ampoule de Marmoutier, serments et onctions magnifient une liturgie politique destinée à rallier les esprits. Le roi s’offre enfin à la vue du peuple, légitimé par l’Église et acclamé par la foule.
Henri IV vient d’abjurer (25 juillet 1593) dans la majestueuse basilique de Saint-Denis, où reposent les rois de France, ces fils aînés de l’Église catholique. Chartres célèbre cette conversion au son de ses bourdons et de toutes ses autres cloches. Mais bientôt l’allégresse redouble dans l’enceinte de cette paisible cité.
Pour frapper d’un dernier coup les esprits indécis, le roi a demandé à l’Église l’onction sainte et choisi Chartres pour cette imposante cérémonie, parce que Reims, la ville du sacre, est encore occupée par les troupes de Mayenne et que Notre-Dame conserve le souvenir de son pieux ancêtre, Louis de Bourbon, comte de Vendôme.
Abjuration d’Henri IV le 25 juillet 1593 en la basilique Saint-Denis.
Peinture de Nicolas Baullery (1560-1630)
Le chœur de la cathédrale est paré d’une riche tapisserie ; deux fauteuils sont placés devant le grand autel pour le roi et pour l’évêque qui doit officier. Derrière, des sièges sont réservés aux pairs ecclésiastiques et aux pairs laïcs, aux nobles seigneurs et aux magistrats invités à cette splendide cérémonie. « Les galeries du chœur et de la nef sont délaissées à ceux qui y pourront trouver place par la licence de ceux qui les auront en garde », écrit Palma Cayet dans sa Chronologie novenaire.
Sur le jubé, le chapitre fait dresser un magnifique trône pour le monarque « en telle sorte que luy assis puisse estre veu » (Cérémonies observées au sacre et couronnement du très chrétien et très valeureux Henri IV, roi de France et de Navarre, par Jamet Mettayer et Pierre l’Huillier, 1594) et disposer à droite et à gauche des sièges pour Messieurs les pairs et pour d’autres notables personnages.
Henri IV arrive à Chartres le 17 février 1594 et se présente le lendemain devant la porte royale de Notre-Dame, où l’évêque Nicolas de Thou, assisté de son chapitre, le remercie de ce qu’il a bien voulu choisir son église « pour la solennité de son sacre. » Le monarque répond gracieusement au prélat qu’il suivra l’exemple de ses prédécesseurs et offre à Dieu ses hommages au pied de l’autel principal.
Les religieux de Marmoutier possédaient une fiole d’huile miraculeuse « appelée la Sainte Ampoule de saint Martin et conservée précieusement dans leur abbaye près de Tours. » Le roi, qui ne pouvait faire venir la Sainte Ampoule de Reims, ville tenu par les ligueurs, voulut être sacré avec l’huile de Marmoutier.
Cette relique arriva dans la capitale de la Beauce le 19 février 1594, sur les trois heures de l’après-midi, portée par les frères Mathurin Giron, Jacques d’Huisseau et Isaïe Jaunay, religieux et officiers du couvent, et escortée par le sieur de Souvré, député du roi, l’évêque d’Anger et un grand nombre de gentilshommes tourangeaux et monceaux, de présidents et de conseillers du Parlement, à la Cour des Aides et à la Chambre des Comptes de Tours. Mgr l’évêque de Chartres avait envoyé à leur rencontre le clergé de toutes les paroisses et de tous les couvents de la ville auquel s’étaient joints Guy Robert, prévôt de Chartres, douze notables bourgeois avec des torches aux armes du roi et de la ville, les échevins et une immense quantité d’habitants en habits de fête, rapporte Eugène de Lépinois dans le tome II de son Histoire de Chartres (1858).
Le reliquaire est porté processionnellement à travers les rues tendues de tapisseries et au son de toutes les cloches, jusqu’à l’abbaye de Saint-Père et confié à la garde du frère Yves Gaudeau, prieur claustral, et de quatre autres religieux. Le dimanche 27, à sept heures du matin, les comtes de Cheverny, d’Halluin, de Lauzun et le baron de Termes, se présentent à l’abbaye de Saint-Père et prient le frère Giron et ses compagnons de porter l’huile sainte à Notre-Dame pour le sacre de Sa Majesté.
Les religieux de Marmoutier acquiescent à leur demande, mais exigent des députés du roi, « devant notaires » le serment « de conduire et reconduire de bonne foy la dicte sainte ampoule à Sainct-Pierre ledit sacre achevé. » Frère Giron, monté sur une haquenée blanche, porte alors la précieuse fiole sous un magnifique dais de damas rouge, suivi des seigneurs otagiers, des notables bourgeois et du peuple. Mgr de Thou reçoit la Sainte Ampoule à la porte royale des mains du frère Giron et prête le serment exigé des seigneurs à l’abbaye de Saint-Père.
Alors commencent les cérémonies du sacre. Le roi, qui la veille, rapporte Palma Cayet, « avait ouï une prédication sur la divine institution de l’onction des roys de France que lui fit Messire René Benoist, curé de Saint-Eustache de Paris », sort du palais épiscopal pour se rendre à l’église choisie pour son sacre. Revêtu d’une camisole de satin cramoisi et d’une grande robe de toile d’argent, il arrive à la cathédrale par la porte royale, accompagné des évêques de Nantes et de Maillezais et précédé des archers du grand prévôt de son hôtel, du clergé, des Suisses, des hérauts d’armes, des chevaliers du Saint-Esprit, des Écossais, des gardes du corps, et du maréchal de Matignon, portant l’épée de connétable. Derrière marchent le grand chancelier de France, le grand-maître, le grand-chambellan et le premier gentilhomme de la Chambre.
Cérémonies du sacre et couronnement d’Henri IV qui furent faites en l’église cathédrale
de Chartres le dimanche 27 février 1594. Dessin de Desmarets
Cependant les douze pairs « tous vestuz de tunicques de toille d’argent ou de leurs habits pontificaux » ont pris place dans l’enceinte réservée. À leur appel, le prince de Conti répond pour le duc de Bourgogne ; le comte de Soissons, pour le duc de Normandie ; le duc de Montpensier, pour le duc d’Aquitaine ; le duc de Luxembourg, pour le comte de Toulouse ; le duc de Retz, pour le comte de Flandre ; le duc de Ventadour, pour le comte de Champagne ; l’évêque de Chartres, pour l’archevêque duc de Reims ; l’évêque de Nantes, pour l’évêque duc de Laon ; l’évêque de Digne, pour l’évêque duc de Langres ; l’évêque de Maillezais, pour l’évêque comte de Beauvais ; l’évêque d’Orléans, pour l’évêque comte de Châlons ; et l’évêque d’Angers, pour l’évêque comte de Noyon,
Le roi marche droit à l’autel, accompagné des évêques de Nantes et de Maillezais, dépose pour offrande une châsse d’argent doré — châsse qui contenait deux os des bras de saint Serge et de saint Bacchus, martyrisés à Sergiopolis (aujourd’hui Resafa, en Syrie) peu après l’an 300 — et vient ensuite occuper le fauteuil qui lui est préparé au bas des marches. L’évêque de Chartres reçoit alors l’huile sainte des mains des religieux de Marmoutier, la montre au peuple et la dépose sur le grand autel.
Se tournant vers Sa Majesté et revêtu de ses plus beaux ornements, il prononce ces paroles : « Nous vous demandons que vous nous octroyiez à chacun de nous et aux églises desquelles nous avons la charge, les privilèges canoniques et droites lois et justice, et que vous nous défendiez comme un roi en son royaume doit à tous les évêques et leurs églises. »
Le roi, debout, la main droite sur l’Évangile, répond : « Je vous promets et octroye que je vous conserverai en vos privilèges canoniques, comme aussi vos églises, et que je vous donnerai de bonnes lois et vous ferai justice et vous défendrai, aidant Dieu par sa grâce, selon mon pouvoir ainsi qu’un roi en son royaume doit faire par droit et raison à l’endroit des évêques et de leurs églises. »
Après cette réponse les évêques de Nantes et de Maillezais soulèvent le roi de son fauteuil et demandent aux assistants s’ils veulent l’accepter pour monarque. Reconnu pour légitime souverain par toute la majestueuse assemblée, Henri IV prête le serment du royaume, la main droite sur le livre saint :
« Je promets, dit-il, au nom de Jésus-Christ, ces choses aux chrétiens à moy sujets :
« Premièrement, je mettray peine que le peuple chrétien vive paisiblement avec l’Église de Dieu. Oultre, je tâcheray qu’en toutes vacations cessent rapines et toutes iniquités. Oultre, je commanderai qu’en tous jugements, l’équité et miséricorde ayent lieu, à celle fin que Dieu clément et miséricordieux fasse miséricorde à moy et à vous. Oultre, je tâcheray à mon pouvoir, en bonne foy, de chasser de ma jurisdiction et terres de ma subjection tous hérétiques dénoncés par l’Église, promettant par serment de garder tout ce qui a esté dict : Ainsy Dieu m’aide et ces saints Evangiles de Dieu. »
L’évêque de Chartres aidé par les pairs ecclésiastiques, fait alors à Henri les onctions saintes, puis « après la convocation des pairs faite par le chancelier de France » prenant la couronne et la levant au-dessus de la tête du monarque, il la donne à soutenir aux ducs et pairs, la bénit et la dépose sur le front du roi. Henri IV est ensuite conduit par l’évêque et les grands seigneurs au trône qui lui est dressé sur le jubé, afin que tout le peuple puisse le voir.
L’évêque officiant fait asseoir le monarque, prie Dieu « de le confirmer en son throsne, de le rendre invincible et inexpugnable contre ceux qui injustement s’efforcent de ravir la couronne qui luy est légitimement escheue », lui donne le baiser de paix et crie par trois fois : Vive le Roi ! Ce cri est successivement répété par les pairs et par tout le peuple ; le son mélodieux des clairons, des hautbois, des trompettes, des tambours et d’autres instruments de musique retentit sous les voûtes de la vieille basilique, tandis que des hérauts jettent des pièces d’or et d’argent « marquées à l’effigie du Roy avec la datte du jour et de l’année de son sacre et couronnement. »
Mgr l’évêque de Chartres, revêtu d’une magnifique chasuble et assisté de l’abbé de Sainte-Geneviève, du doyen et de six chanoines de la cathédrale, célèbre la messe. Après l’évangile, l’abbé de Sainte-Geneviève, diacre d’honneur, remet « le texte à Mgr l’archevêque de Bourges », grand aumônier, qui le fait baiser au monarque. À l’offertoire, Sa Majesté descend du jubé, précédée des hérauts, des huissiers, des nobles seigneurs et environnée des pairs.
Henri IV portant le collier de l’ordre du Saint-Esprit. Peinture anonyme française du XVIIe siècle
M. de Sourdis présente le vin dans un vase d’or ciselé, M. de Souvré un pain d’argent, M. d’Entraigues un pain d’or et M. Descars une bourse garnie de treize pièces d’or à l’effigie du roi. Henri IV, « l’offrande faite, s’en retourne sur son trône, portant la couronne, le manteau, le sceptre et la main de justice. » La messe finie, « le roi s’étant réconcilié avec le dict docteur Benoist, son premier confesseur », se présente à l’autel, sans aucun insigne pour recevoir la sainte communion. Agenouillé, il récite humblement à haute voix le confiteor, « reçoit de l’évêque de Chartres l’absolution en la forme de l’Église et communie en très grande humilité au précieux corps et sang de Jésus-Christ, sous les deux espèces du pain et du vin. »
L’office achevé, les évêques et les seigneurs reconduisent le monarque à l’évêché. Le duc de Montbazon marche le premier, portant la couronne sur un coussin de velours, M. d’O le suit avec le sceptre, puis M. de Roquelaure avec la main de justice et le maréchal de Matignon, l’épée royale au poing.
La Sainte Ampoule est aussitôt reportée processionnellement à l’abbaye de Saint-Père par les barons qui la remettent aux religieux de Marmoutier. Sa Majesté, revêtue d’autres magnifiques vêtements, « s’assied à table sous un dais de belle étoffe, dans la grande salle épiscopale ornée de riches tapisseries » ; à sa droite et sur une autre table se placent les pairs ecclésiastiques, en habits pontificaux, à gauche et sur une autre table, les pairs laïcs, revêtus de leurs habits portés au sacre. Au bas de l’estrade réservée au roi et à ces nobles seigneurs prennent place à une grande table les ambassadeurs, le chancelier, les chevaliers de l’ordre et les principaux officiers de la couronne.
Le banquet terminé au son des trompettes, des clairons et des hautbois, le roi se retire, précédé du maréchal de Matignon portant devant lui l’épée royale « nue et droite. » Le soir, un magnifique banquet rassemble quelques seigneurs et des dames parmi lesquelles on remarque Madame Catherine, sœur du roi, les princesses de Condé et de Conti et les duchesses de Nemours, de Retz et de Rohan. « Le souper finy, les grâces sont dictes en musique, comme le feu roy Henry III les faisoit dire. »
Le lendemain, le roi voulut recevoir le collier de l’ordre du Saint-Esprit des mains de l’évêque de Chartres. Il vint donc à trois heures du soir à Notre-Dame pour assister aux vêpres du Saint-Esprit, accompagné des officiers, des prélats, des commandeurs et des chevaliers de cet ordre, tous vêtus de leurs grands manteaux et portant au cou leurs grands colliers. L’évêque officia, les psaumes furent chantés par les musiciens du roi. Entre vêpres et complies, après la bénédiction solennelle, le monarque approche de l’autel et vient prêter le serment « comme chef et souverain grand-maître de l’ordre, entre les mains de l’évêque, sur le texte du saint Évangile. »
« Nous Henry, roi de France et de Navarre, dit-il, jurons et promettons solennellement en vos mains, à Dieu le créateur, de vivre et de mourir en la sainte foi et religion catholique, apostolique et romaine, comme il convient à un bon roi très chrétien et de plutôt mourir que d’y faillir, de maintenir à jamais l’ordre du Saint-Esprit, sans le laisser jamais déchoir, amoindrir ni diminuer, tant qu’il sera en notre pouvoir, observer les statuts et ordonnances dudit ordre, selon leur forme et teneur, et les faire exactement observer par tous ceux qui sont et seront ci-après reçus audit ordre et par exprès ne contrevenir jamais, ni dispenser ou essayer changer ou innover les statuts irrévocables d’iceluy. Ainsi le jurons, vouons et promettons sur la sainte vraie croix et le saint Évangile touchés. »
Le sieur de Rhodes revêt alors le roi du grand manteau de l’ordre et l’évêque lui donne le collier. Les cérémonies terminées, Henri IV revient au palais épiscopal et quitte, quatre jours après, la ville de Chartres. Le 22 mars, Paris ouvre ses portes à ce roi catholique et le salue partout sur son passage.
Disons quelques mots de la Sainte Ampoule de Marmoutier. À la veille de la Révolution, l’abbaye de Marmoutier — située au nord de la Loire, face à la vieille ville de Tours — possédait depuis une époque que l’on croyait très ancienne une relique insigne, connue sous le nom de Sainte Ampoule, qui passait pour contenir un baume d’origine céleste avec lequel un ange aurait guéri saint Martin après qu’il eut fait une chute dans un escalier, comme le rapporte Sulpice Sévère dans la Vita Martini.
Si la Sainte Ampoule de Marmoutier servit au sacre de Henri IV, les textes alors allégués en faveur de son historicité (Sulpice Sévère, Paulin de Périgueux, Fortunat, Alcuin, Richer de Metz) dépendent tous du récit de Sulpice Sévère et ils ne fournissent aucun renseignement sur le sort de l’onguent après qu’il eut guéri saint Martin.
Vision artistique de la Sainte Ampoule de Marmoutier, perdue au moment de la Révolution
Le plus ancien témoignage écrit sur la présence de la Sainte Ampoule en Touraine (à Tours d’ailleurs et non à Marmoutier) se lit dans la compilation d’histoires pieuses connues sous le nom de Ci nous dit qui fut rédigée vers 1318. Une note du XVe siècle transcrite dans un lectionnaire de Saint-Martin de Tours situe la Sainte Ampoule à Marmoutier et ajoute qu’elle était l’objet d’une grande vénération de la part des fidèles en raison des guérisons miraculeuses qu’elle opérait. C’est ainsi que Louis XI la fit apporter à son chevet en 1483. Cette dévotion se manifesta jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La Sainte Ampoule disparut en 1792 lors de la tourmente révolutionnaire.
Selon les descriptions que l’on en possède, c’était un petit vase de verre ou de cristal d’un pied et sept lignes de hauteur et de neuf lignes de largeur renfermant un baume de couleur rougeâtre. Le vase était conservé dans un reliquaire d’or ayant la forme d’une petite tour soutenue par quatre colonnes ; il était placé dans une armoire dorée près du maître-autel de l’église abbatiale de Marmoutier.
Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.
