En bois et vieux d’un demi-siècle, il vacille en ce 20 février 1684. Du bac royal de 1550 au chef-d’œuvre de pierre achevé en 1689, le Pont Royal incarne l’ingénierie parisienne. Après crues et glaces meurtrières, Louis XIV ordonne sa reconstruction, fondée grâce aux innovations hydrauliques du frère François Romain. Cinq arches, une stabilité éprouvée, un nom retrouvé.
Situé vis-à-vis de la rue du Bac, à Paris, il communique du quai des Tuileries aux quais de Voltaire et d’Orsay. En cet endroit, il n’y avait autrefois pour traverser la rivière et communiquer du Pré-aux-Clercs aux Tuileries qu’un bac établi en vertu de lettres patentes du 6 novembre 1550.
Ce bac subsista jusqu’en 1632, époque où un sieur Barbier, qui possédait un clos à l’ouest du chemin du Bac, devenu depuis la rue du Bac, fit construire dans la direction actuelle de la rue de Beaune un pont qui reçut le nom de Pont Barbier, du nom du constructeur. Fondé sur douze paslées (arches) en charpente, il était muni à chacune de ses extrémités d’un petit bâtiment, en bois comme le reste, où se percevaient les péages. On lisait au-dessus des portes Pont Sainte Anne en lettres d’or de la hauteur d’une coudée.
Le Pont Rouge, qui fut emporté par les glaces le 20 février 1684. Estampe du temps
Enfin, les pilotis, les parapets et jusqu’au tablier quant il était neuf, étaient uniformément peints en rouge. Aussi cette couleur lui avait-elle valu d’être appelé par le peuple le Pont Rouge ; tandis que le constructeur l’avait officiellement baptisé, par flatterie pour la reine, Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, Pont Sainte Anne ; certains le désignant plus tard par le nom de Pont des Tuileries, parce qu’il y aboutissait.
Au milieu de sa longueur était placée une construction en bois, bâtie sur pilotis, qui paraît avoir servi à une machine hydraulique. En dépit des soins apportés à sa construction, il n’était guère en état de résister aux intempéries : au cours des quelque cinquante ans de son existence, on dut le réparer à plusieurs reprises. Une débâcle de la Seine rompit plusieurs de ses arches, le 5 février 1649 ; quelque temps après, en 1656, il faillit être incendié. À la suite de cet événement, et en prévision des dangers qu’il fait courir à la population parisienne — car la circulation sur le Pont Rouge était très active —, on s’efforça de le consolider.
Bien que toujours réparé, il finit par être entièrement emporté par les glaces le 20 février 1684. Madame de Sévigné, écrivant le 1er mars 1684 au président de Moulceau (président à la chambre des comptes de Montpellier), lui apprend en ces termes la catastrophe ayant emporté le pont : « Il [le pont Rouge] est parti pour Saint-Cloud, et n’a point soutenu la fureur des débâclements qui ont tout ravagé. Jamais il ne s’est vu un hiver si terrible. »
Pavillon des Tuileries et grande Galerie du Louvre (à gauche), le Pont Rouge (en bois, au premier plan)
et le Pont Neuf (en pierre, en arrière-plan). Détail d’une gravure d’Israël Sylvestre (vers 1650)
Louis XIV ordonna de le reconstruire en pierres, par arrêt du conseil en date du 10 mars 1685. Les fondations en furent jetées le 25 octobre suivant. Louvois venait alors de succéder à Colbert, dans la charge de surintendant des bâtiments. Les dessins furent donnés par Jules Hardouin-Mansart (1646-1708), premier architecte du roi et neveu du célèbre François Mansart, et la construction suivie par l’architecte Jacques Gabriel (1630-1686).
La fondation de la première pile, du côté des Tuileries, ayant présenté des difficultés à cause de la mauvaise qualité du terrain, on appela le frère François Romain, moine de l’ordre de Saint-Dominique, qui y employa, pour la première fois, la machine à draguer. Il avait alors déjà participé à de nombreuses constructions ou reconstructions, ayant notamment achevé fin 1684 le pont Saint-Servais de Maastricht.
« Il prépara, dit un historien contemporain, par ce moyen le terrain sur lequel la pile devait être élevée, fit échouer un grand bateau marnois rempli de matériaux, et l’entoura de pieux battus sous l’eau et d’une jetée de pierre. On forma ensuite une espèce de caisse ou crèche contenant des assises de pierre, cramponnées, attenantes à ces parois, et après qu’elle eut été immergée et consolidée par de longs pieux de garde, on remplit le vide que laissaient entre eux les parements avec des moellons et du mortier de Pouzzolane, que l’on employa pour la première fois à Paris.
Cette fondation fut chargée d’un poids beaucoup plus considérable que celui qu’elle devait soutenir après la construction du pont, et comme au bout de six mois d’épreuve, il ne se manifesta qu’un tassement de 27 millimètres, qui fut attribué à la retraite des mortiers, on éleva sans crainte la pile et les deux arches collatérales. C’est dans cette pile qu’on a déposé les inscriptions et les médailles. »
Le Pont Royal en 1850. Aquarelle de Gaspard Gobaut (1814-1882). La perspective donne à voir,
au-delà du Pont Royal, le Pont du Carrousel (construction achevée en 1834), puis
le Pont des Arts (construction achevée en 1803), et enfin en arrière-plan le Pont Neuf
Ce pont fut nommé Pont Royal, soit parce que le roi en fit les frais qui s’élevèrent à la somme de 742 171 livres et 11 sous, soit parce qu’il aboutissait à une maison royale. Sa construction fut achevée le 13 juin 1689. En 1792, on lui donna le nom de Pont National, puis Pont de la République ; en 1804, celui de Pont des Tuileries ; en 1815, il reprit son nom de Pont Royal. Il se compose de cinq arches à plein-cintre, dont le diamètre moyen est 22 m. Sa largeur entre les têtes est de 17 m, et sa longueur totale entre les deux culées est 128 m.
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