Vocation née d’un regard volé et manquant d’être brisée par la rudesse maternelle, la passion de Mademoiselle Clairon pour le théâtre s’imposa par une audace hors norme. De Phèdre à Roxane, elle triompha des usages, réforma diction et costume, payant de l’exil son inflexibilité morale.
C’est à Mademoiselle Clairon elle-même qu’il faut laisser le soin de nous raconter dans ses Mémoires, avec sa vivacité amusante, la façon peu banale dont elle vint au monde, le 25 janvier 1723 :
« L’usage de la petite ville dans laquelle je suis née était de se rassembler, en temps de carnaval, chez les plus riches bourgeois, pour y passer tout le jour en danses et festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un de ces jours de fête, ma mère, grosse seulement de sept mois, me mit au monde entre deux et trois heures après-midi.
Mademoiselle Clairon. Estampe de Jean-François Janinet (1752-1814)
« J’étais si chétive, si faible, qu’on crut que très peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand-mère, femme d’une piété vraiment respectable, voulut qu’on me portât sur-le-champ même à l’église, recevoir au moins mon passeport pour le ciel. Mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse : elle était fermée ; le bedeau même n’y était pas, et ce fut inutilement qu’on fut aussi au presbytère. Une voisine dit que tout le monde était à l’assemblée chez M..., on m’y porta. Le curé, habillé en arlequin, et son vicaire en gille, trouvèrent mon danger si pressant, qu’ils jugèrent n’avoir pas un moment à perdre. On prit promptement sur le buffet tout ce qui pouvait être nécessaire ; on fit taire un moment le violon, on dit les paroles requises, et l’on me ramena à la maison. »
Une séance unique au théâtre, quelques coups d’œil furtivement jetés d’une fenêtre voisine sur l’appartement où Mlle Dangeville s’exerçait à la danse et à la partie mimique de son art, déterminèrent, dans une jeune fille de onze ans, un penchant si vif pour la scène, qu’elle s’y voua, pour ainsi dire, sous la menace d’un arrêt de mort : l’arrêt partait de la bouche d’une mère violente, ignorante et superstitieuse, qui commença même, s’il faut en croire la victime, à le mettre à exécution, mais qui s’arrêta quand elle vit que les plus terribles souffrances n’influaient en rien sur les résolutions de sa fille.
Née Claire-Josèphe Léris, Mademoiselle Clairon raconte cet épisode de son enfance dans ses Mémoires :
« Ma mère ne voyait dans les spectacles que des damnations éternelles ; mais enfin on me mena voir la représentation du Comte d’Essex et des Folies amoureuses. Il n’est point en mon pouvoir de rendre aujourd’hui ce qui se passait alors en moi : je sais seulement que pendant le spectacle et le reste de la soirée, on ne put ni me faire manger, ni me faire articuler une parole. Toute concentrée en moi-même, je ne voyais, n’entendais rien autour de moi.
« Allez vous coucher, grosse bête, furent les seuls mots qui me frappèrent, et j’y courus : mais, au lieu de chercher à dormir, je ne m’occupai que du soin de retrouver, de dire, de faire tout ce que j’avais vu ; et l’on fut confondu le lendemain de m’entendre répéter plus de cent vers de la tragédie, et les deux tiers de la petite pièce.
« Cette prodigieuse mémoire étonna moins encore que la façon dont j’avais saisi le jeu de chaque acteur. Je grasseyais comme Granval ; je bredouillais et faisais le saut de Crispin, comme Poisson ; je faisais l’impossible pour attraper l’air fin de Mlle Dangeville, et l’air roide et froid de Mlle Balicourt ; enfin, on me regarda comme un prodige : mais ma mère, en fronçant le sourcil, dit qu’elle aimerait mieux que je susse faire une robe ou une chemise que toutes ces sottises-là.
Enfance de Mlle Clairon, actrice de la Comédie-Française.
Gravure d’après une peinture de Gustave Housez réalisée en 1861
« Ce propos me mit hors de moi-même. Je me voyais soutenue ; j’osai dire que je n’apprendrais jamais rien et que je voulais jouer la comédie. Les injures et les soufflets me forcèrent à me taire, et m’empêcher d’expirer sous les coups fut tout ce que les spectateurs purent faire. »
Elle ajoute : « On me déclara qu’on me laisserait mourir de faim, ou qu’on me casserait bras et jambes si je ne travaillais pas. Les traits de caractère ne s’oublient jamais, et je me vois encore à ce moment : j’eus la fierté de retenir mes larmes, et de prononcer, avec toute la fermeté que mon âge pouvait permettre : Eh bien ! tuez-moi donc tout de suite, car sans cela je jouerai la comédie. »
Sous le titre Enfance de Mlle Clairon, actrice de la Comédie-Française, Gustave Housez a fait de cette scène un tableau dont nous donnons ci-dessus la gravure. L’effet de cette charmante toile est vrai et harmonieux. L’enthousiasme précoce de la petite Claire, la brutale fureur de sa mère, l’air émerveillé des femmes de chambre, l’approbation un peu niaise du vieux voisin qui va humer sa prise, tout cela est finement observé et rendu avec beaucoup de clarté, de verve et de naturel.
Sans doute une âme de la trempe de Claire Léris était appelée à jouer la tragédie. Toutefois, avant de parvenir à représenter ces héroïnes qui luttent avec une énergie extraordinaire contre les destinées ou les passions, la jeune Clairon fit un apprentissage comique et lyrique. À douze ans, elle parut sur le Théâtre-Italien ; puis elle parcourut la province : lorsqu’enfin elle revint à Paris, avec un ordre de début pour la scène qu’elle devait réformer et agrandir, c’était en qualité de soubrette qu’on l’admettait à s’y montrer. Son talent devait triompher de tous les obstacles.
La débutante, qui était également obligée de se tenir prête à jouer les petits rôles dans la tragédie, demanda pour son coup d’essai le rôle de Phèdre, que mademoiselle Dumesnil possédait sans partage. Cette demande fit trembler tout le monde, excepté celle qui semblait devoir trembler le plus : le succès répondit à l’audace. Ce début, qui marqua dans les fastes dramatiques, eut lieu le 19 septembre 1743 : mademoiselle Clairon était alors âgée de vingt ans.
À ces vingt années ajoutons-en vingt-deux autres, et nous aurons toute la période glorieuse que la grande actrice remplit sur la scène française. Au bout de ce terme, le refus qu’elle fit, ainsi que tous ses camarades, de jouer dans Le Siège de Calais avec un acteur nommé Dubois, auquel on reprochait une bassesse, la conduisit au For-l’Évêque, et l’exila du théâtre ; car elle ne voulut jamais y rentrer par une voie humiliante.
Une autre fortune l’attendait dans les états d’un prince d’Allemagne, le margrave d’Anspach : peut-être dans les intrigues de cour trouva-t-elle plus d’ennuis et plus de dangers encore que dans celles du théâtre. Après dix-sept années d’exil volontaire, mademoiselle Clairon revint dans sa patrie, où elle mourut à l’âge de quatre-vingts ans.
Mademoiselle Clairon est conduite au For-l’Évêque suite à son refus de jouer
dans Le Siège de Calais avec un acteur nommé Dubois, auquel on reprochait
une bassesse. Gravure extraite des Prisons de l’Europe (par Jules-Édouard Alboize
de Pujol et Auguste Maquet), paru en 1845
Ainsi, élève puis rivale de la Dumesnil, professeur de la terrible Sophie Arnould, maîtresse de beaucoup de grands personnages, le maréchal de Richelieu, Marmontel, le marquis de Ximenès, le margrave d’Anspach ; interprète divine de Corneille, de Racine, de Voltaire, à ce point que Bachaumont écrivait : « Elle n’est point annoncée qu’il n’y ait chambrée complète ; dès qu’elle paraît, elle est applaudie à tout rompre ; c’est l’ouvrage le plus fini de l’art, c’est Melpomène arrangée par Phidias » ; amie de toute la haute et belle société ; visitée chez elle par les comtesses, les princesses, par Louis XV lui-même ; enivrée de triomphes au point d’avoir dit de Mme de Pompidour : « Elle doit sa royauté au hasard, je dois la mienne au génie » ; honorée même, pour sa mutinerie, d’un emprisonnement au For-l’Évêque, tout comme un homme d’État, et adulée dans sa prison, où elle donnait des soupers divins et devant laquelle il y avait affluence de carrosses ; montée au plus haut degré de gloire triomphale où une femme se soit jamais élevée ; puis précipitée de ce pinacle par la disgrâce et la misère, ruinée, oubliée, réduite à balayer elle-même son unique chambre, en robe passée, de ses mains ridées et maigries : telle fut la Clairon, qui a parcouru la plus surprenante carrière, qui a connu les plus somptueux honneurs comme les pires misères, et qui a traversé toutes les étapes de la plus splendide royauté à l’adversité la plus éprouvée. Partie de rien, elle revint à rien, ayant suivi le grand cercle qui passe par les sommets de la gloire.
Garrick, qui avait présagé ses hautes destinées théâtrales, lui reprochait, dit-on, d’être trop actrice. En effet, l’excès de l’art paraît avoir été le défaut de son talent, défaut qu’elle a transmis à ses élèves. Mais les réformes qu’elle introduisit dans la diction et clans le costume, en rapprochant l’une de la nature, et l’autre de l’histoire, prouvent qu’elle était douée du véritable génie de son art.
Le nom de Mademoiselle Clairon a résisté à l’oubli, et demeure parmi les plus précieux de ceux qui illustrent les annales du théâtre. Il marque une révolution heureuse dans l’art dramatique, une orientation nouvelle vers la vérité, vers l’étude critique des rôles, vers le souci du costume et de la mise en scène, de la vraisemblance et du naturel.
Avec Lekain, avec Voltaire, elle a inventé le costume vrai et le jeu exact. Elle a pris soin de marquer sa place dans l’histoire et d’assurer la durée de son nom par des pages toujours bonnes à relire, dans lesquelles elle a étudié quelques rôles importants du répertoire.
L’écho de la Clairon est parvenu jusqu’à nous non seulement par la gloire de son nom, mais aussi par ses livres, ses très curieux Mémoires, ses lettres, ses réflexions et ses aperçus. Elle était agréable à voir, et Gauquié ne l’a pas flattée. Voici son portrait à vingt-deux ans, par un contemporain :
« Mlle Clairon est âgée de vingt-deux ou vingt-trois ans. Elle est extrêmement blanche, sa tête est belle, ses yeux sont grands, pleins de feu. Sa bouche est ornée de belles dents, sa gorge est bien placée, elle s’élève sans affectation. Sa taille est aisée, elle se présente avec beaucoup de décence. Un air modeste et prévenant intéresse en sa faveur. Sans être une beauté accomplie, il faut lui ressembler pour être charmante. »
Les Mémoires de Marmontel contiennent des détails sur cette révolution dramatique, à laquelle mademoiselle Clairon préluda dans une petite salle de province. À son retour elle eut le courage, car c’en était un, de jouer à la cour le rôle de Roxane, dans Bajazet, sans paniers et les bras nus. Après un succès brillant, Marmontel venait la féliciter : « Hé ! ne voyez-vous pas, lui dit-elle, que ce succès me ruine ? Toute ma riche garde-robe est dès ce moment réformée : j’y perds dix mille écus d’habits ; mais le sacrifice en est fait ! »
Mademoiselle Clairon en Médée. Peinture de Charles André van Loo (1760)
Les orages du cœur troublèrent souvent l’existence de mademoiselle Clairon ; les premières pages de ses Mémoires contiennent le récit d’une aventure merveilleuse, qui prouve qu’elle avait la faiblesse de croire aux revenants et aux esprits. Elle fut en effet mal élevée, au sens originel de l’expression ; on ne lui contait que des histoires de revenants et de sorciers. Il y parut par la suite. Elle fut superstitieuse et crédule, et il y a dans le récit de sa vie une aventure bien étrange, qu’elle donne pour vraie.
Elle avait éconduit un soupirant, de S..., qui se ruina pour elle, et mourut en lui faisant demander de le venir voir à son lit de mort. Elle n’y alla pas. C’était le soir. Quand onze heures sonnèrent, tous ceux qui étaient à souper chez elle entendirent un cri aigu dont la sombre modulation et la longueur étonnèrent tout le monde.
La Clairon s’évanouit, pleura, pâlit. On mit des espions dans la rue ; la police veilla : et cependant, tous les soirs, à onze heures, sous ses fenêtres, ce même cri partait. Une fois que le président de B... ramenait la Clairon à sa porte, le cri partit sur le trottoir entre elle et lui. Elle alla jouer à Versailles ; le soir, le cri éclata. On ne causait plus d’autre chose dans Paris que du revenant de la Clairon, et ses amis avaient peur de demeurer auprès d’elle le soir.
Quelques semaines après, le cri cessa ; mais à la même heure, un coup de feu partit dans la fenêtre ; tous virent le feu ; la fenêtre n’avait nul dommage. On mit partout tous les espions possibles, de peur que ce ne fût quelque valet. Mais toujours, le même coup de feu partait dans le même carreau sans qu’on pût voir d’où il venait. Un soir que la Clairon prenait le frais, sur son balcon, le coup partit, et elle sentit comme un fort soufflet sur sa joue. Une autre fois, comme elle passait en voiture devant la maison où était mort de S..., trois coups de feu éclatèrent dans les vitres du carrosse, et le cocher fouetta, croyant à des voleurs Aux coups de fusil succédèrent des claquements de mains, puis ce fut une voix céleste qui donnait le canevas d’un air noble et touchant.
Un jour, une dame âgée, en noir, demande à voir la grande artiste. C’était une amie du pauvre de S... Elle avait assisté à ses derniers moments, et de S... avait dit, en apprenant le refus de la Clairon de venir : « Je la poursuivrai mort comme je l’ai fait vivant. » La grande tragédienne avait enfin l’explication logique de ces phénomènes étranges. C’était la vengeance du mort.
Si elle eut des aventures, faut-il le demander, au cours de son existence vagabonde et lâchée ? Il lui en arriva une assez plaisante, quand elle n’était encore que petite cabotine de province. Elle l’a contée plaisamment :
« Un pauvre diable, faisant des vers et cherchant partout à souper, obtint de ces dames de les venir amuser quelquefois. J’avais tous les jours, ou mon petit couplet de chanson, ou mon quatrain, dans lesquels Vénus et Vesta n’étaient rien en comparaison de moi : mais, tout en louant mes charmes et ma vertu, il lui passa dans la tête de jouir des uns et de chasser l’autre.
« Connaissant bien les êtres de la maison, sachant un jour que ma mère devait sortir pour affaires, il obtint, d’une vieille servante que nous avions, de le laisser pénétrer jusqu’à ma chambre. Il n’était que neuf heures du matin ; j’étais encore couchée : j’étudiais. Il faisait chaud : nul bruit ne m’avertit de réparer mon désordre ; je n’avais pas encore quinze ans et ma chemise et mes cheveux étaient ma seule couverture.
« Cette vue ne lui permit pas de rester longtemps maître de lui-même : il accourut, voulut me prendre dans ses bras ; j’eus le bonheur de m’échapper. Mes cris firent entrer la servante et une voisine qui logeait sur le même carré que moi. Nous prîmes alors les balais, les pelles, et nous chassâmes ce malheureux. »
Mademoiselle Clairon. Lithographie (colorisée ultérieurement) parue dans Le Plutarque Français (1837-1841)
Les Réflexions sur la Déclamation théâtrale sont un précieux manuel du comédien. La première, elle eut l’idée de fonder un Conservatoire où les comédiens recevraient tous les enseignements nécessaires à leur art, dont elle eut la fierté et l’orgueil. La première elle eut l’intuition de la puissance d’effets que permettait le réalisme du théâtre anglais, au scandale de la scène française, sur laquelle on n’eût pas osé représenter Richard III avec sa bosse. Elle détermina une révolution dans le costume, et déclara ridicule de jouer Roxane avec des robes à la française. On lui doit beaucoup en ce sens.
Elle ne voulait pas — comme la Duse — qu’une actrice mît du blanc, qui est un masque bon pour gêner et cacher la mobilité de l’expression. À travers toutes ces pages, on sent un esprit alerte, délié, délicat et fin, qui se traduit par une foule de réflexions fort jolies, comme celle-ci, sur le blanc qu’on met : « On ne peut s’approprier le compliment qu’on reçoit pour sa figure. »
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