LA FRANCE PITTORESQUE
La fabrique du dévoiement
(Éditorial du 17 mai 2026)
Publié le dimanche 17 mai 2026, par Redaction
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Comment une caricature d’autrefois préfigurait le dévoiement actuel de nos valeurs et ses conséquences délétères pour la communauté
 

Figure intellectuelle de la seconde moitié du XIXe siècle, Marie Maréchal (1831-1879) fut une romancière et chroniqueuse assidue du célèbre Journal de la jeunesse édité par la librairie Hachette.

Si cette femme de lettres consacra l’essentiel de son œuvre à l’éducation morale des jeunes générations, elle s’y distinguait par une plume aiguisée et une observation subtile des mœurs de son temps. Derrière ses contes et tableaux de genre perçait souvent une ironie lucide sur l’ordre des choses. Lorsqu’elle évoque en 1877 l’estampe populaire du « monde renversé » pour amuser ses lecteurs, elle n’imaginait sans doute pas formuler, à son insu, la prophétie exacte de nos dérives contemporaines.

Il y avait autrefois, dans la maison paternelle, rapporte-t-elle, une image naïve, presque enfantine, peinte à gros traits, sous laquelle une main malhabile avait écrit : Le monde renversé.

On sourit d’abord. On croit à une fantaisie de colporteur, à quelque drôlerie de foire destinée à divertir les petits esprits. Un brochet pêche à la ligne et dépose sur le rivage un homme suspendu à l’hameçon ; un chat prisonnier sert de divertissement à une troupe de jeunes souris ; un lièvre audacieux couche en joue un chasseur ; un bœuf attelle son laboureur ; des élèves triomphants installent leur sottise sur le pupitre du maître coiffé du bonnet d’âne.

La fabrique du dévoiement

Charmante absurdité ? Non. Terrible prophétie.

En son temps déjà, Marie Maréchal enjoignait solennellement les lecteurs de son époque à se prémunir contre les conséquences funestes d’un tel bouleversement, les suppliant de ne pas contribuer à ériger autour d’eux ce « monde renversé ».

Car ce que cette chroniqueuse montrait aux enfants comme une estampe philosophique, nous le voyons aujourd’hui déployé sous nos yeux avec la gravité administrative des calamités modernes. Le monde n’est plus seulement renversé : il est dévoyé. Il ne marche pas sur la tête par accident, mais par doctrine. Il ne s’égare pas : il est conduit à l’égarement. Il ne trébuche pas : on le pousse.

Voyez la justice. Elle devrait être le glaive du droit, la balance de l’équité, la protection du faible contre le fort, de l’innocent contre le coupable, du paisible contre le violent. Elle devient trop souvent le théâtre empesé où l’on excuse l’inexcusable, où l’on soupèse la détresse du prédateur avec plus d’attendrissement que la ruine de la victime. Le poisson tient la ligne. L’homme mord à l’hameçon. Le justiciable honnête, patient, laborieux, s’avance encore vers l’institution comme vers un temple ; il en ressort parfois avec la sensation d’avoir été jugé pour avoir cru à la justice.

Voyez l’éducation. Elle devrait élever. Le mot l’indique. Tirer l’enfant vers le haut, lui apprendre la langue, l’effort, l’ordre intérieur, la gratitude envers ce qui le précède. Elle devrait former des intelligences droites, des caractères solides, des âmes capables de liberté parce qu’elles auraient d’abord connu la discipline.

Mais voici le maître à genoux, le bonnet d’âne sur la tête, tandis que la classe émancipée ricane sur l’estrade. On a remplacé la transmission par l’animation, l’autorité par la négociation, le savoir par l’opinion, l’exigence par la flatterie. Les fleurs hâtives du printemps, disait la chroniqueuse, ne remplacent pas les fruits mûrs de l’automne. Nous avons fait pire : nous avons déclaré le fruit suspect et célébré la fleur artificielle.

Et voyez ceux qui gouvernent. Ne nous trompons pas : ce ne sont pas seulement des imbéciles tombés par mégarde dans les fauteuils du pouvoir. L’imbécile a parfois l’excuse de son néant. Ceux-là n’ont même pas cette grandeur comique. Ce sont des esprits froids, retors, habiles à travestir la destruction en réforme, la soumission en progrès, l’abaissement en ouverture, la dépossession en modernité. Ils parlent d’émancipation quand ils arrachent les racines ; de justice quand ils désarment le juste ; d’éducation quand ils fabriquent de l’ignorance certifiée ; de valeurs quand ils organisent leur falsification méthodique.

Une véritable élite protège, instruit, commande, répond de ce qu’elle ordonne. Elle sert plus haut qu’elle-même. Elle reçoit un héritage et le transmet augmenté. Notre temps, lui, se contente d’un clan : petits prêtres du mensonge utile, notaires du déclin, administrateurs souriants d’une dépossession générale. Ils ne guident pas le troupeau : ils apprennent au mouton à porter la houlette contre le berger. Ils ne redressent pas le monde : ils clouent des pancartes morales sur ses ruines.

Ainsi l’estampe grossière de la maison paternelle n’était pas une bizarrerie. C’était un miroir. Un miroir fruste, mais exact. Le chat est dans la souricière, le chasseur fuit le lièvre, le maître demande pardon d’avoir su quelque chose, et le peuple, spectateur fatigué, applaudit parfois aux machines qui le broient.

Le monde renversé faisait rire les enfants. Le monde dévoyé devrait réveiller les hommes.

Valéry VIGAN
Directeur de la publication
La France pittoresque

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