Comment le mécanisme électif a fini par engendrer une caste de « camarades » où la compétence s’efface trop souvent devant la solidarité de réseau et le recyclage permanent des élites
La République serait le règne du peuple ; le suffrage, l’expression suprême de sa souveraineté ; la séparation des pouvoirs, son armure. Les formules sont magnifiques. Le décorum, irréprochable.
Mais derrière cette architecture de papier et ce vernis institutionnel se cache une réalité moins glorieuse : la « République des camarades », administrée entre initiés. Non un complot ourdi dans l’ombre, mais un système. Un mécanisme pernicieux conduisant le pays à l’affaissement avec la bénédiction du peuple lui-même. Paradoxe cruel.
Car la clef de voûte de l’édifice, c’est le vote ; ce vote que l’on présente encore comme le fruit héroïque de combats engagés voici plus de deux siècles. Balivernes.
Le peuple souverain ne gouverne pas : il délègue. Il choisit quelqu’un pour gouverner à sa place. Il sélectionne, parmi des candidats, non le plus apte, mais le plus séduisant, le plus convaincant. Or convaincre suppose simplifier. Simplifier suppose promettre. Promettre suppose flatter.
La République des camarades
Le candidat, lui, agrège les mécontentements, caresse les intérêts particuliers, ajuste son discours à l’air du temps. La République élective n’est pas seulement un régime du vote ; elle est un régime de la persuasion. L’élection ne couronne pas l’excellence mais récompense la performance et favorise les plus habiles à manier l’opinion.
Puis l’élu, une fois installé, demeure captif de la logique qui l’a porté au pouvoir : s’y maintenir. Contraint de ménager les susceptibilités, de cultiver les soutiens, d’anticiper l’échéance suivante, il est suspendu à l’humeur d’une foule des urnes qu’il a séduite par des discours souvent démagogiques : un prisonnier sous bracelet électoral...
Ainsi naît la camaraderie.
Car, feignant de s’affronter à la tribune, les élus partagent la même précarité et redoutent le prochain scrutin. Tous ont besoin d’alliances, de relais, de réseaux. Aussi évite-t-on de détruire l’adversaire, potentiel allié de demain. Aussi tempère-t-on les ardeurs. Aussi respecte-t-on les « règles du jeu ».
Ainsi la République devient-elle une confrérie.
On se connaît. On se tutoie. On se protège. Et quand vient le temps des nominations, la pantalonnade est édifiante. La Cour des comptes ? Une figure familière des couloirs ministériels. Le Conseil constitutionnel ? Un ancien du sérail. Les autorités prétendument indépendantes ? Des personnalités issues du même univers partisan.
Qu’importent l’intégrité ou la compétence, puisqu’on ne cherche pas un contre-pouvoir : on recycle un compagnon de route parmi les plus inféodés, une conscience apprivoisée, une docilité éprouvée. La République n’est plus gouvernée ; elle est administrée par un cercle.
Tout est légal, évidemment. Les textes sont respectés, les signatures régulières. Mais quid de l’esprit ?
Ne nous méprenons pas : s’il peut exister d’honnêtes gens s’ébattant, débattant et se débattant dans le marigot politique, le problème est structurel, car tout régime fondé sur la conquête électorale produit infailliblement une classe dirigeante dépendante des voix, des partis, des réseaux. Une dépendance qui, en tissant des complicités, enfante une protection mutuelle qui dévoie les organes de contrôle.
En outre, loin de se limiter à phagocyter les campagnes électorales, la démagogie imprègne l’action publique. On ne gouverne plus : on communique. On n’anticipe plus : on réagit. On ne tranche plus : on consulte. L’intérêt général cède devant la gestion de l’image et la solidarité du cercle.
Tandis que l’état du pays exigerait la mise en place d’un « gouvernement des meilleurs », l’ « élite » se joue des Français en leur servant ad nauseam une mascarade institutionnelle. Ce n’est plus même ce « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » proclamé par la Constitution, mais un « gouvernement des camarades ».
Cautionné par le vote, ce système est moins une trahison que l’aboutissement logique d’un régime politique dont l’ADN même confond popularité et légitimité. Un régime que ses zélateurs, au risque de passer pour des naïfs complaisants ou des dupes assumées, persisteront à revêtir des oripeaux d’une « démocratie » désormais réduite à un cache-sexe institutionnel pudiquement ajusté sur la nudité d’un monde de connivence.
Valéry VIGAN
Directeur de la publication
La France pittoresque
NOTE : Le titre de cet éditorial, « La République des camarades », est un clin d’œil à l’ouvrage éponyme de Robert de Jouvenel paru en 1914
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