Jusqu’en 1803, les autorités scientifiques refusent d’admettre la réalité des météorites et d’écouter les témoignages s’y rapportant, avant qu’un physicien allemand se risque à remettre la croyance en question, et qu’une pluie de fragments d’une grosse météorite, près de L’Aigle, dans l’Orne, vienne lui donner raison
Pendant longtemps, les météorites furent considérées comme des pierres magiques. Elles faisaient l’objet d’un culte, en particulier en Orient. En 219, Héliogabale, jeune prêtre du Soleil de la ville d’Emèse (aujourd’hui Homs), apporta même une météorite de la Syrie jusqu’à Rome après son élection à la dignité d’empereur des Romains.
Jusqu’à la Renaissance, on attribua aux chutes de météorites un pouvoir oraculaire, comme dans le cas de la météorite d’Ensisheim, dont la chute décida Maximilien de Habsbourg à entrer en guerre contre les Français en 1492. Au XVIIIe siècle, il n’était pas rare que les savants, qui peinaient à identifier l’origine extraterrestre des pierres qu’on leur apportait, raillassent les paysans qui disaient avoir assisté à une chute de météorites.
Chute de la météorite d’Ensisheim le 7 novembre 1492
La première analyse chimique d’une météorite fut effectuée par Antoine Lavoisier et deux autres chimistes en 1769. Utilisant des techniques d’analyse rudimentaires, ils conclurent qu’il s’agissait d’un grès frappé par la foudre. Il fallut attendre 1794 pour qu’un savant allemand, Ernst Florens Friedrich Chladni, défendît l’origine extraterrestre de ces pierres qu’on disait « de tonnerre » ou « de foudre ». Son petit livre de soixante-trois pages publié simultanément à Leipzig et Riga rencontra un accueil contrasté.
En 1802, le jeune chimiste anglais Edward C. Howard détecta du nickel — élément très rare sur Terre — dans quatre météorites et se rallia à l’hypothèse de Chladni. Il fallut cependant attendre la chute de milliers de pierres à L’Aigle, survenue en Basse-Normandie le 26 avril 1803, pour que l’ensemble de la communauté scientifique se convainquît de l’origine extraterrestre des pierres tombées du ciel.
L’événement est relaté par un certain Marais dans une lettre écrite à un de ses amis, communiquée à l’Institut puis publiée dans le Journal de physique, de chimie, d’histoire naturelle et des arts du 13 floréal an 11 (3 mai 1803) :
« Mardi dernier, 6 floréal [26 avril], entre une et deux heures après midi, nous fûmes surpris par un roulement qui était semblable au tonnerre ; nous sortîmes et fûmes surpris de voir l’atmosphère assez net, à quelques petits nuages près, qui n’étaient pas assez épais pour nous dérober la clarté du soleil ; nous crûmes que c’était le bruit d’un cabriolet, ou le feu qui était dans le voisinage.
« Nous fûmes alors dans le pré pour voir d’où ce bruit venait, et nous vîmes tous les habitants du pont de Pierre qui étaient à leurs fenêtres et dans leurs jardins, demandant qu’est-ce que c’était qu’un nuage qui passait dans la direction du sud au nord d’où partait ce bruit, quoique cependant ce nuage ne semblait nullement extraordinaire : chacun, selon ses connaissances, expliqua le mystère, et pas un ne rencontra juste ; mais la surprise fut bien autre chose, lorsqu’on apprit qu’il était tombé de ce nuage des pierres très grosses et en grande quantité, parmi lesquelles il y en avait de dix, onze et jusqu’à dix-sept livres, depuis l’habitation des Buats jusqu’à Glos, en passant par Saint-Nicolas, Saint-Pierre, etc. ; ce qui parut d’abord être une fable, mais qui par la suite s’est trouvé véritable.
« Voilà comme s’expliquent tous ceux qui ont été témoins d’un événement aussi extraordinaire : ils entendirent comme un coup de canon, ensuite un coup double plus fort que le précédent, suivi d’un roulement qui a duré environ dix minutes (le même que nous entendîmes aussi), accompagné de sifflements causés par ces pierres, qui se trouvaient contrariées dans leur chute par les différents courants d’air, ce qui est assez naturel dans une dilatation aussi subite.
Les habitants étaient à leurs fenêtres et dans leurs jardins, effrayés
et pensant que la fin du monde était proche. © Crédit illustration : Araghorn
« On n’entendit plus rien après ; mais on a remarqué qu’avant le coup les poules eurent peur, et les vaches mugissaient extraordinairement. Tous les paysans furent très effrayés, surtout les femmes, qui croyaient que la fin du monde était proche : tel un homme qui travaillait dans la Sapée, se mit le visage contre terre, s’écriant : Mon bon Dieu, est-il possible que vous me fassiez périr comme ça ; je vous demande pardon de toutes les fautes que j’ai faites, etc. À la vérité, on peut être effrayé à moins, car il ne serait pas surprenant que l’histoire n’offrît pas d’exemple d’une pluie de pierres comme celle-ci.
« Le morceau que voici part d’une grosse qui pesait onze livres, qu’on a trouvée entre les Buats et le Futey. On dit qu’un curieux a fait l’emplette d’une pesant dix-sept livres, pour l’envoyer à Paris. Chacun, dans le pays, est curieux d’en posséder une ou un morceau, comme étant un objet de curiosité. Les plus grosses ont été lancées si violemment, qu’elles sont entrées dans la terre au moins à un pied de profondeur. Elles sont noires extérieurement, et grisâtres, comme tu vois, intérieurement ; il semble qu’il y ait dedans une espèce de métal et du nitre. Si tu peux savoir avant nous de quelles matières elles sont composées, tu nous le manderas.
« Il en est tombé une près de M. Bois-de-la-Ville, qui demeure près de Glos ; il eut beaucoup de peur, et se sauva sous un arbre. Il en a trouvé une grande quantité de différente grosseur dans sa cour, ses blés, etc. sans compter toutes celles que les paysans ont trouvées ailleurs. Il s’est débité parmi le peuple des histoires sans nombre, plus ou moins absurdes ; tu sais qu’en ce genre notre pays est fécond. Le cousin Moutardier en envoie une à mademoiselle Hébert, et il est comme nous, très curieux de savoir comment ces matières ont pu être comprimées et pétrifiées en l’air ; tâche de savoir comme ça s’est opéré.
« La personne qui m’a donné la plus grosse des pierres que je t’envoie, fut pour la ramasser aussitôt qu’elle fut tombée ; mais elle était si chaude qu’elle la brûla. Plusieurs des ses voisins se brûlèrent de même en la voulant ramasser. »
Le changement d’attitude de la communauté scientifique fit suite à la publication d’un rapport rédigé par Jean-Baptiste Biot intitulé Relation d’un voyage fait dans le département de l’Orne pour constater la réalité d’un météore observé à L’Aigle le 6 floréal an XI.
Dans ce rapport, Biot établit la réalité de la chute, démontra que les pierres tombées du ciel n’avaient rien à voir avec l’orage ou les volcans et légitima les témoignages des observateurs — au nombre desquels se trouvent « des hommes faites, des femmes, des enfants, des vieillards ; ce sont des paysans simples et grossiers, qui demeurent à une grande distance les uns des autres ; des laboureurs plein de sens et de raison ; des ecclésiastiques respectables, des jeunes gens qui, ayant été militaires, sont à l’abri des illusions de la peur » — en arguant que « toutes ces personnes, de professions, de mœurs, d’opinions si différentes, n’ayant que peu ou point de relations entre elles, sont tout à coup d’accord pour attester un même fait (la chute de pierres), au même jour, à la même heure, au même instant.
Fragment de la météorite de L’Aigle, conservé au Muséum national d’histoire naturelle
« (...) On n’a jamais vu, avant l’explosion du 6 floréal, de pierres météoritiques entre les mains des habitants du pays. Les collections minéralogiques, faites pour recueillir les produits du département, ne renferment rien de semblable.
« (...) Les fonderies, les usines, les mines des environs n’ont rien dans leurs produits ni dans leurs scories qui ait ave ces substances le moindre rapport. On ne voit dans le pays aucune trace de volcan.
« Tout à coup, et précisément à l’époque du météore, on trouve ces pierres sur le sol et dans les mains des habitants du pays, qui les connaissent mieux qu’aucune autre (...). Ces pierres ne se rencontrent que dans une étendue déterminée, sur des terrains étrangers aux substances qu’elles renferment, dans des lieux où il serait impossible qu’en raison de leur volume elles aient échappé aux regards. »
Le texte de Biot, qui se présente comme une véritable investigation scientifico-policière, établit notamment la présence de fragments sur une ellipse de 10 km de long sur 3 de large, et fera la relation entre le grand axe de l’ellipse et l’orientation de la trajectoire de chute.
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