Le temps décimal avait été adopté en vertu de la loi du 24 novembre 1793, sur l’instigation de Charles-Gilbert Romme, auteur d’une charge violente contre l’ère vulgaire en dénonçant « un monument de servitude, d’ignorance, auquel les peuples ont successivement ajouté une empreinte de leurs avilissements »
À l’origine du calendrier républicain, Charles-Gilbert Romme (1750-1795) usa le 20 septembre 1793 d’un argumentaire acéré contre le vieux code temporel clérical, et se concentra sur l’ère chrétienne, qui selon lui « prit naissance chez un peuple ignorant et crédule, au milieu des troubles persécuteurs de la chute prochaine de l’Empire romain. Pendant dix-huit siècles elle servit à fixer, dans la durée, les progrès du fanatisme, l’avilissement des nations, le triomphe scandaleux de l’orgueil, du vice et de la sottise, les persécutions et les dégoûts qu’essuyèrent la vertu, le talent, et la philosophie (...) L’ère vulgaire fut l’ère de la cruauté, du mensonge, de la perfidie et de l’esclavage ».
Dans ces conditions, les deux premiers articles du décret de la Convention promulgué le 4 frimaire an II (24 novembre 1793) prennent tout leur sens :
« Art. Ier — L’ère des Français compte de la fondation de la République, qui a eu lieu le 22 septembre 1792 de l’ère vulgaire, jour où le soleil est arrivé à l’équinoxe vrai d’automne, en entrant dans le signe de la Balance, à neuf heures dix-huit minutes trente secondes du matin, pour l’Observatoire de Paris.
« Art. II — L’ère vulgaire est abolie pour les usages civils. »
Gilbert Romme, instigateur de la réforme relative à l’instauration du temps décimal
Après sa charge contre l’usage généralisé de l’ère vulgaire, Romme pousse son réquisitoire contre des unités de mesure qui définissent une durée moindre mais n’en piègent pas moins un espace sacré honni : « La superstition a transmis jusqu’à nous, au grand scandale des siècles éclairés, cette fausse division du temps qui n’a pas peu servi à étendre l’influence sacerdotale par les jours de repos qu’elle ramène régulièrement et qui sont devenus, dans les vues de la cour de Rome, des jours de prosélytisme et d’initiation. Vous n’hésiterez sans doute pas à la retrancher de notre calendrier qui doit être indépendant de toute opinion, de toute pratique religieuse, et recevoir de votre sagesse ce caractère de simplicité qui n’appartient qu’aux productions d’une raison éclairée. »
Devant cette évidence, il est impérieux de décréter les nouvelles règles de division temporelle :
« Art. VII — L’année est divisée en douze mois égaux de trente jours chacun ; après les douze mois suivent cinq jours pour compléter l’année ordinaire ; ces cinq jours n’appartiennent à aucun mois.
« Art. VIII — Chaque mois est divisé en trois parties égales, de dix jours chacune, qui sont appelées décades.
Pour les mois, on a donc choisi l’égalité. Finie l’alternance pair/impair, avec en prime le redoublement juillet-août et, greffés au coeur de l’hiver, les saut 28/29 de février ! Fini d’être obligé d’égrener les mois de l’année sur les os de la main pour savoir s’ils sont de 30 ou 31 jours ! Dix jours feront une décade ; trois décades feront un mois ; douze mois et cinq jours feront une année ; quatre années et onze jours feront une franciade ; cent franciades simples, moins trois jours, feront une franciade séculaire et dix franciades séculaires, moins un jour, feront une franciade miliaire.
Décret du 24 novembre 1793 instaurant le temps décimal
Le même décret rend obligatoire la division décimale du jour, et précise :
« Art. XI — Le jour, de minuit à minuit, est divisé en dix parties ou heures, chaque partie en dix autres, ainsi de suite jusqu’à la plus petite portion commensurable de la durée. La centième partie de l’heure est appelée minute décimale ; la centième partie de la minute est appelée seconde décimale. Cet article ne sera de rigueur pour les actes publics qu’à compter du 1er vendémiaire, l’an 3 de la République. »
Particulièrement attachés au système décimal qu’ils portent aux nues d’un nouvel ordre social, les révolutionnaires divisent donc chaque mois en trois décades et chaque jour en heure, minute et seconde décimales. Ce découpage original de la durée contient des avantages dogmatiques indéniables : exit la semaine de sept journées ainsi que son détestable « Jour du Seigneur » hebdomadaire à retour automatique ; exit le découpage canonique de la journée en matines, laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres, et autres complies divisant les livres d’heures qui avaient rythmé la vie des prêtres, des nonnes comme celle des laïcs.
Le décret bouleversant l’ordre séculaire établi est aboli le 7 avril 1795. Les ressorts de cette suspension sont détaillés dans les procès-verbaux du Comité d’instruction publique de la Convention nationale, et notamment dans une Note instructive de Claude-Antoine Prieur — l’un des cofondateurs de l’École Polytechnique — communiquée lors de la séance du 11 ventôse an III (1er mars 1795).
Officier du génie militaire, député de la Côte-d’Or depuis 1791 et comptant parmi les Révolutionnaires les plus actifs, Prieur explique qu’il est un genre d’évaluation que quelques personnes ont désiré établir en décimales, et dont on propose à la Convention nationale d’ajourner indéfiniment la disposition obligatoire. Je veux parler, dit-il, de la nouvelle division du jour et de ses parties, prescrite par le décret du 4 frimaire, an deuxième. Il n’en résulterait qu’une confusion infiniment gênante dans les usages les plus familiers, sans donner en compensation des avantages proportionnés.
En effet, ajoute Prieur, distinguons d’abord à l’égard des mesures le comptage et les calculs. Le comptage se retient par la mémoire, et on peut en écrire si l’on veut le résultat ; les calculs exigent plus indispensablement l’écriture, et c’est pour les rendre plus faciles qu’on a adopté les divisions décimales dans toutes les espèces de mesures.
Par rapport au comptage, l’échelle décimale ne donne aucune commodité remarquable. Elle a l’inconvénient d’éloigner beaucoup les sous-divisions les unes des autres ; c’est même ce qui a détermine à intercaler dans la série des poids et des mesures de capacité le double et la moitié de chacune des mesures décimales, afin de diminuer leurs intervalles. On pourrait aussi faire une intercalation semblable dans les monnaies ; mais un autre ordre, surtout dans les multiples de l’unité, serait également admissible. L’objet important est de se réserver partout l’usage du calcul décimal.
Appliquons maintenant ces principes aux divisions du jour. Les hommes ont un besoin presque continuel de compter les heures, et très peu ont des calculs à faire à leur sujet. Elles sont plus souvent un guide d’approximation pour régler l’emploi du temps, qu’un instrument pour le mesurer avec exactitude.
Ordinairement les heures et surtout leurs fractions ne s’achètent pas, n’entraînent pas de paiement ; or, c’est principalement par rapport aux paiements, que le peuple a besoin de l’emploi des mesures pour les marchandises, et qu’il serait bien à désirer qu’il pût faire tous les calculs qui en dépendent. L’évaluation des journées d’ouvriers est encore plutôt un comptage qu’un calcul ; et quand même elle entraînerait quelques calculs, ils pourraient se faire commodément par la méthode décimale, sans qu’il fût nécessaire de changer la division actuelle des parties du jour.
Que s’ensuivrait-il donc de cette innovation ? s’interroge Prieur. Le voici :
1° Comme elle n’offre à la presque totalité de la nation aucun avantage marqué, elle ne ferait que jeter de la défaveur sur le nouveau système des mesures et sur la méthode décimale, qui est cependant bien utile.
Claude-Antoine Prieur vers 1790
2° Comme le comptage des heures n’est pas un objet commercial, ni susceptible d’un règlement de police, les anciens usages se maintiendraient par la force immense de l’habitude.
3° Cette habitude se consoliderait encore par la crainte de la confusion. Il faudrait, pour la prévenir, prendre des dénominations nouvelles qui n’ont pas encore été indiquées, et qu’il serait bien difficile d’introduire dans le langage vulgaire, pour tant de gens surtout, qui n’écrivent, qui ne calculent point, et qui n’apprécient le temps que par une routine fondée sur l’opinion commune.
4° La dépense du changement des horloges serait énorme.
5° Enfin, les citoyens et les horlogers répugneraient infiniment, les uns à faire changer leurs montres, les autres à perdre la faculté de vendre celles qui sont déjà faites. Cette vérité est acquise par le résultat du concours qui a eu lieu dernièrement en vertu du décret relatif aux mouvements d’horlogerie.
Mais en demandant que la division décimale du jour ne soit pas une condition de rigueur, on ne disconvient pas qu’il est plusieurs circonstances où elle présente des avantages, tempère Prieur. On sait que dans plusieurs objets du service de la marine, dans les calculs astronomiques ou trigonométriques, et pour des expériences délicates, la division décimale du temps est plus commode. Il sera donc bon de la réserver pour ces cas, en attendant que l’usage puisse s’en répandre plus généralement, ce qui se fera de soi-même insensiblement.
Quoi de plus étonnant qu’un projet de décimaliser l’heure soit ressorti au moment où la France s’apprêtait à célébrer le premier centenaire de la Révolution ? Voilà donc que sous la IIIe République, cette question est posée à nouveau. En pleine époque positiviste, à côté de l’ancien argument sur l’utilité pour le monde scientifique, un argument de plus est employé : les arts de précision en ont besoin. SI les scientifiques l’adoptent, les travaux techniques seront obligés de s’en servir, rendant ainsi la nouvelle définition familière aux habitants des villes.
Le moment paraît favorable, car les organisations internationales nouvelles faciliteraient l’adoption « universelle ». Argument supplémentaire, de taille, pour une République imprégnée de l’esprit positiviste : se conformer à la hiérarchie philosophique des sciences : 1. l’Arithmétique ; 2. la Géométrie ; 3. la Mécanique ; 4. l’Astronomie et ainsi de suite. Le rêve de créer une ère scientifique, cette fois-ci non plus révolutionnaire mais simplement rationnelle, sert d’argument à conviction.
Montre de poche révolutionnaire de 1793 en argent, portant
les heures décimales et les heures conventionnelles
Une fin de non-recevoir ayant pour titre La décimalisation du temps et de la circonférence est publiée en 1897 dans l’Année scientifique et industrielle, revue fondée par le célèbre Louis Figuier. Exposant trois propositions de promoteurs de l’idée « nouvelle », l’auteur de l’article livre ensuite les points de vue de plusieurs sociétés scientifiques : « La Société de Physique d’une part, la Société internationale des Électriciens de l’autre, ont soumis aux pouvoirs publics des rapports sur la question ; ils concluent, avons-nous besoin de le dire, au maintien du système actuel. La Société des Ingénieurs civils, plus tolérante, ne repousse que la décimalisation du temps ; quant à celle de la circonférence, elle a décidé qu’entre la division en 360 degrés ou la division en 400 grades il n’y avait pas lieu, pour les ingénieurs du moins, de préférer l’un des systèmes à l’autre. »
Et l’Année scientifique de dire qu’ « en résumé, la seconde sexagésimale est trop étroitement liée avec les plus anciennes habitudes de la vie de société, en même temps qu’avec les besoins les plus modernes de la science, pour qu’il soit possible de la changer. »
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