À l’origine, la Bastille s’inscrit dans le programme défensif engagé en 1356 sur la rive droite, par l’ouverture de fossés et l’édification de murs bas ponctués de portes et de « bastilles ». Sous Charles V, ces dispositifs sont consolidés et, en 1370, Hugues Aubriot pose la première pierre d’une forteresse distincte, appelée à devenir un enjeu stratégique majeur
La recherche des origines de la Bastille est inséparable de quelques brèves considérations sur l’enceinte fortifiée que les Parisiens commencèrent à élever à la hâte autour de leurs faubourgs de la rive droite, dans le courant de l’année 1356, et qui, terminée en 1358, fut remaniée et rendue plus forte quelques années plus tard, sous le règne de Charles V.
La fortification construite, cent cinquante ans auparavant, par Philippe Auguste, était, depuis longtemps déjà, en partie ruinée. Après le désastre de Poitiers, le prévôt des marchands, Étienne Marcel, et ses conseillers, devenus à peu près maîtres absolus de la cité, avisèrent sans délai aux moyens de la protéger contre un siège possible, et il fut résolu qu’on élèverait un rempart au nord de la Seine, destiné à couvrir les quartiers nouveaux qui s’étaient peuplés de ce côté du fleuve et y doublaient presque la superficie de la ville.
Hugues Aubriot (1320-1382), intendant des finances et prévôt de Paris, fondateur de la Bastille.
Gravure extraite d’Histoire de la Bastille depuis sa fondation jusqu’à sa destruction (par Auguste Maquet,
Auguste Arnould et Jules-Édouard Alboize de Pujol), édition de 1890
Pour la rive gauche, on se contenta de renforcer la muraille de Philippe Auguste en y ajoutant un simple fossé. Les seuls travaux importants furent donc ceux de la rive droite, et encore, le peu de temps que laissaient les circonstances ne permit pas de les faire aussi complets qu’il l’eût fallu. Ils ne consistèrent qu’en une double ligne de fossés, en arrière desquels furent élevés des murs de peu de hauteur, pourvus de portes et de bastilles. Ces renseignements nous sont fournis par un témoin oculaire, Jean de Venette, et ne laissent aucun doute.
C’est la première fois, croyons-nous, que ce mot de bastille se rencontre dans un texte relatif aux fortifications de ville. Si le mot est nouveau, la chose était cependant fort ancienne, et, pour en trouver de plus lointaines mentions, il faudrait remonter jusqu’au temps des Romains. César décrit, sous le nom de turris, une construction haute de trois étages, que ses légionnaires savaient rapidement élever en face d’une ville assiégée, et qui n’est autre chose que les bastilles ou bastides dont on se servit ensuite, au Moyen Âge, pour le même objet.
Les textes abondent à le prouver : Froissart, parlant d’une forteresse assaillie, rapporte que l’on « meit bastides sur les champs et sur les chemins, en telle manière que nulles pourveances, ne les vivres ne pouvoient venir dedans la ville ». Des bastilles de ce genre furent construites devant les remparts de Conches, lors du siège de cette ville par l’armée de Charles V en 1371 : deux charpentiers travaillèrent six jours à en « ouvrer » une, établie dans un fossé qui avait sept pieds de large et douze pieds de « parfont ». Rappelons encore les bastilles, analogues sans doute, que le comte de Suffolk fit bâtir en face d’Orléans, pendant le siège de 1428 : il y en eut treize, paraît-il, dont trois portaient les noms de Rouen, Londres et Paris.
Outre ces constructions provisoires et volantes, la stratégie du Moyen Âge employait, non plus pour l’attaque des villes, mais pour leur défense, des bâtiments fixes, annexés à la fortification même, dans lesquels on peut reconnaître de véritables bastilles, et ce sont précisément celles que Jean de Venette et les autres chroniqueurs du temps mentionnent comme ayant fait partie de l’enceinte parisienne de 1356.
Quel était exactement leur aspect, c’est ce qu’il est assez difficile d’établir. Bonnardot, qui, dans son ouvrage sur les anciennes enceintes de Paris, a étudié de très près toutes les questions si complexes qui se rapportent à son sujet, est fort peu affirmatif sur ce point. Il suppose que les bastilles de 1356 étaient simplement « des monticules de terre palissadés, élevés près des portes » et que, sous Charles V seulement, on convertit en constructions maçonnées ces ouvrages de défense trop rudimentaires. C’est douteux. Que l’on se reporte, en effet, aux différents récits qui nous restent du meurtre d’Étienne Marcel. Ils s’accordent tous à dire que le prévôt des marchands trouva la bastide Saint-Denis, aussi bien que la bastide Saint-Antoine, gardées par des bourgeois en armes, qui se refusèrent à lui en livrer les clefs.
On ne peut imaginer que des édifices ainsi défendus puissent n’avoir été que des monticules en terre, et il faut nécessairement admettre que, dès 1358, ces édifices étaient construits en pierre, et que Charles V n’eut guère à en modifier la forme.
Le roi Charles V visitant le chantier de construction de la Bastille. Miniature du XVe siècle
L’identité étant acceptée, il nous devient plus facile de les décrire. C’étaient, d’après les plans du XVIe siècle qui les représentent encore, des bâtiments carrés, interrompant de loin en loin la muraille, et disposés pour protéger soit une entrée de la ville, soit la muraille elle-même. Les noms d’eschiffles, guérites, barbacanes paraissent désigner plus spécialement ceux de ces bâtiments qui s’élevaient entre deux portes de ville, et le nom de bastille ou bastide, ceux qui défendaient les entrées. À côté d’eux, s’élevaient, de place en place, des buttes de terre destinées à les protéger contre les attaques de l’extérieur, et ce sont ces buttes qu’a surtout remarquées Bonnardot. Au XVIe siècle déjà, on les appelle « bastillons » ; elles correspondent bien, en effet, à nos bastions d’aujourd’hui.
Au reste, nous savons que ces bastides, protégeant les accès de la cité, servaient en réalité de portes de ville, car elles étaient pourvues de ponts-levis. Une précieuse mention l’atteste, précisément à propos de la bastide Saint-Antoine, et à la date de 1369 : « AJ[ean] de Laigny, jà piéçà commis et estably par les mesmes, garde de la bastide Saint-Anthoine aux gaiges de 4 francs d’or par mois, avecques et oultre 18 l. p. qu’il prend chascun an de gaiges pour lad. garde pour ce que, plusieurs jours et souvent, le roy et la royne sont au Bois de Vinciennes, par quoy il est de nécessité qu’il soit bonne et seure garde pour ouvrir les portes et avaler les pons de ladicte bastide par jour et par nuit aus gens dudict seigneur, toutes fois que mestier est... »
Telle était donc la bastille Saint-Antoine, devant laquelle Étienne Marcel avait reçu la mort le 31 juillet 1358 ; telle elle dut rester jusqu’à l’époque où Charles V, devenu réellement le roi et le maître, ordonna à son prévôt de Paris, Hugues Aubriot, de faire achever et mieux fortifier l’enceinte commencée en 1356.
Les incertitudes recommencent sur la date où cet ordre fut donné et sur la nature même des travaux : il est présumable que ce ne fut pas avant 1368, époque où une sorte de trêve fut conclue avec l’Angleterre, et que l’on se contenta de donner plus d’élévation aux petits murs dont parle Jean de Venette, en les couronnant de créneaux. Toujours dans la même hypothèse, nous supposerons que l’on dut commencer par la partie de l’ouest, vers la porte Saint-Honoré, car en 1371, il restait encore des murs à faire à l’extrémité opposée, près de la tour de Billy. Ce qui est certain, c’est qu’en 1370 fut commencée la construction d’une véritable forteresse, destinée à remplacer l’ancienne bastille Saint-Antoine, dont elle garda le nom, et que cette forteresse n’eut plus, dès lors, aucun point de ressemblance avec les autres bastilles de l’enceinte.
La première pierre de l’édifice qui devait, pendant plus de quatre siècles, rester si célèbre sous le nom de Bastille fut posée, le 22 avril 1370, par le prévôt lui-même, Hugues Aubriot. Les textes contemporains qui nous l’apprennent sont formels à cet égard : « Item, le vint-deuxiesme jour d’Avril mil trois cent soixante-dix, fut assise la première pierre de la bastide Saint-Anthoine de Paris par Hugues Aubriot, lors prevost de Paris, qui la fist faire des deniers que le Roy donna à la ville de Paris ».
On peut en outre l’inférer d’une mention relevée par Sauval dans le compte, aujourd’hui perdu, de Simon Gaucher, payeur des œuvres de la ville en 1369-1371, mention qui termine presque ce document : « A Jehan de Moigneville, tailleur de pierres, pour deniers à lui bailliés pour distribuer à plusieurs maçons et aydes, pour don à euz faict par Monsieur le prevost des marchands et les eschevins, à l’assiette de la première pierre assise en la bastide Saint-Antoine, dix livres parisis ».
La Bastille en 1420. Aquarelle de Théodore-Joseph-Hubert Hoffbauer (1839-1922)
Charles V mourut avant d’avoir achevé la construction de la Bastille. On a dit et répété bien des fois que les premières tours bâties avaient été celles du Trésor et de la Chapelle, placées en face du faubourg ; puis, celles de la Liberté et de la Bertaudière, s’élevant symétriquement aux deux premières, vis-à-vis de la rue Saint-Antoine ; que l’édifice en était là en 1380 et que Charles VI l’avait fait terminer par la construction des quatre autres tours.
Pendant près de deux cents ans, la Bastille eut une entrée dans la ville et une sortie sur la campagne ; mais il ne paraît cependant pas croyable qu’au XVe et au XVIe siècle encore, les Parisiens aient eu à la traverser pour pénétrer, de ce côté-là, dans la ville, ou pour en sortir ; et, en effet, tout près de la Bastille, se trouvait une porte de ville dite « de Saint-Antoine », sur l’origine de laquelle on manque, malheureusement, de renseignements précis. Le pont-levis de cette porte étant relevé chaque fois que les nécessités de la défense l’exigeaient, la Bastille devenait alors le seul passage possible entre la ville et la campagne ; cela explique combien sa possession fut de tout temps jugée importante au point de vue militaire, notamment pendant les guerres du XVe siècle.
La Bastille. Son histoire
par-delà le mythe révolutionnaire
Comment naquit la Bastille ? Qui y emprisonnait-on ? Comment les détenus étaient-ils traités ? Quels mensonges a-t-on colportés sur cette prison ? Comment se déroula la « prise » du 14 juillet 1789 ? Une étude
rétablissant la vérité sur une prison-forteresse jadis appelée
« l’hôtel des gens de lettres »
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