Jacques Cartier cingle vers les brumes de l’Occident avec une double ambition : dresser la carte des rivages inconnus et forcer le secret du passage menant aux Indes de Chine. Porté par un zèle missionnaire sincère, soutenu par François Ier contre les jalousies malouines, le hardi pilote de Saint-Malo inaugure une étape décisive de l’expansion française.
Dans ses nombreux voyages sur l’Atlantique, Jacques Cartier avait formé un double projet : en premier lieu visiter méthodiquement et décrire avec précision les îles et les côtes que ses compatriotes parcouraient déjà, mais uniquement au point de vue commercial. Il désirait surtout découvrir ce mystérieux passage d’Europe en Chine par le nord-ouest, que l’on devait chercher pendant plusieurs siècles avec une si admirable persévérance.
En second lieu ce qui le poussait à entreprendre cette difficile expédition, c’était son ardent désir de convertir au christianisme des peuples idolâtres. Il a lui-même exprimé ses intentions dans une lettre adressée au roi François Ier, et dont certains passages méritent, par leur étrangeté, d’être cités ici.
Jacques Cartier. Gravure de 1854 attribuée à Pierre-Louis Morin (1811-1886)
et réalisée d’après une peinture de 1844 de Théophile Hamel (1817–1870)
« Considérant, ô mon très redouté prince, les grands biens et dons de grâce qu’il a plu à Dieu le Créateur faire à ses créatures... je regarde que le soleil qui chaque jour se lève à l’orient et se recouche à l’occident, fait le tour et circuit de la Terre, donnant lumière et chaleur à tout le monde en vingt quatre heures... à l’exemple duquel je pense à mon faible entendement et sans autre raison y alléguer, qu’il plaît à Dieu par sa divine bonté que toutes humaines créatures étant et habitant souz le globe de la Terre, ainsi qu’elles ont vue et connaissance d’icelui soleil, ait et ayant pour le temps advenir connaissance et créance de notre sainte foi. Car premièrement icelle notre sainte foi a été semée et plantée à la terre sainte, qui est en Asie à l’orient de notre Europe. Et depuis par succession de temps apportée et divulguée jusques à nous, et finalement à l’occident de notre dite Europe, à l’exemple dudit soleil portant sa chaleur et clarté d’orient en occident... »
Ce n’était point de la part de Cartier protestation hypocrite de zèle religieux. Par toute sa conduite dans ses divers voyages, il affirmera son désir et sa ferme volonté de répandre la foi chrétienne. On dirait un fervent missionnaire qui ne recherche et n’espère que la conquête des âmes.
Donc étendre par des découvertes géographiques l’action extérieure de la France, augmenter le nombre des fidèles en convertissant des peuplades idolâtres, telle était la double pensée de Cartier. Tels furent les plans que, par l’entreprise de son beau-père, le connétable de Saint-Malo, il proposa à l’amiral de France, Philippe de Brion-Chabot.
Ce dernier, depuis quelque temps déjà, poussait son maître, François Ier, à reprendre le dessein d’établir au Nouveau-Monde une colonie française. On ne parlait alors, dans l’Europe entière, que des merveilleuses conquêtes des Espagnols. Les exploits de Balboa, de Cortez, et de Pizarre hantaient les imaginations. Aussi, bon nombre d’aventuriers français, sans attendre la permission du roi, couraient-ils, sur toutes les mers, à la recherche de la fortune.
François Ier aurait voulu prendre sous sa protection ces aventuriers, et, en face de l’empire colonial portugais ou espagnol, créer une France nouvelle. Ce qui l’excitait ce n’était pas seulement l’amour-propre, le désir de rivaliser avec des souverains contre lesquels il soutenait déjà en Europe une lutte gigantesque ; lui aussi voulait arracher à leurs erreurs des populations idolâtres et les convertir au christianisme.
Malgré l’insuccès des expéditions précédentes, il ne laissait pas de nourrir dans son cœur l’espérance de porter la foi chrétienne aux Terres-Neuves. Il faisait même élever et instruire dans la foi catholique plusieurs sauvages qui lui avaient été amenés de ces lointains pays. Il se proposait de les y renvoyer ensuite avec des colons français, pour que ces néophytes pussent faciliter, en qualité d’interprètes, la conversion de leurs compatriotes. Il a pris soin de nous faire connaître ses desseins dans les lettres patentes qu’il conféra plus tard à Cartier, le 17 octobre 1540 :
« Comme pour le désir d’entendre et avoir connaissance de plusieurs pays que l’on dit inhabités, et d’autres être possédés par gens sauvages vivant sans connaissance de Dieu et sans usage de raison, nous avions depuis longtemps à grands frais et mises, envoyé découvrir lesdits pays par plusieurs bons pilotes et d’autres de nos sujets de bon entendement, savoir et expérience, qui d’iceux pays nous avaient amené divers hommes que nous avons par longtemps tenus en notre royaume, les faisant instruire en l’amour et crainte de Dieu, et de sa sainte foi et doctrine chrétienne, en intention de les faire revenir en lesdits pays en compagnie de bon nombre de nos sujets de bonne volonté, afin de plus facilement induire les autres peuples d’iceux pays à croire en notre sainte foi. »
Ce double rôle de protecteur du commerce français et de défenseur ou plutôt de propagateur du christianisme convenait à François Ier. Il associait ainsi ses intérêts politiques à ses devoirs de chrétien, et, tout en soutenant avec honneur la puissance française, il prouvait une fois de plus que le roi de France était le fils aîné de l’Église.
Jacques Cartier quittant Saint-Malo
Aussi l’amiral de Brion-Chabot avait-il beau jeu pour rappeler au roi tous les avantages de la fondation d’une colonie au Nouveau-Monde. Comme il avait sous la main un pilote expérimenté, un homme qu’il pouvait présenter au roi en toute confiance comme le chef de l’expédition projetée, ce dernier accorda tout de suite à l’amiral la permission demandée et envoya ses instructions définitives.
La nouvelle de l’expédition projetée fut mal accueillie par les Malouins. Nombre d’entre eux n’avaient pas attendu l’autorisation royale pour explorer les terres nouvellement découvertes, et, comme ils gardaient soigneusement le secret de leurs itinéraires, ils retiraient des profits considérables de leur commerce avec les peuplades américaines.
Bois précieux, ustensiles bizarres, et surtout fourrures de grand prix étaient par eux achetés à vil prix en Amérique et revendus fort cher sur les marchés français. Jaloux de conserver ce monopole, et craignant la concurrence, même de leurs compatriotes, ils n’osèrent pas entrer en lutte ouverte contre l’amiral et son protégé, mais ils firent en quelque sorte le vide devant eux. Impossible à Cartier de compléter ses cadres. Les matelots et les maîtres d’équipage avaient disparu.
Il fut obligé de recourir à la haute intervention de son protecteur, qui, le 28 mars 1533, fit rendre par la cour de Saint-Malo une ordonnance en vertu de laquelle « est donné pouvoir et autorité, commission et mandement spécial aux sergents généraux de cette dite cour et à chacun de faire, à instance et requête au dit Cartier, et au dit nom de l’autorité de ladite cour, arrêtés sur tous et chacun les navires de ce port et havre et de toute la juridiction, avec prohiber et défendre à tous et chacun les bourgeois et maîtres de navires de non les faire déplacer de ce dit port et havre de cette ville des lieux où y sont, et de non les faire voyager, ne faire autre navigation jusqu’à ce que tout premier lesdits deux navires au dit Cartier, et au dict nom, soient dûment équipés de maîtres mariniers et compagnons de mer, en ensuivant le bon plaisir et vouloir du dit seigneur, à la peine de cinq cents écus pour chacun des dits navires, et lesdits maîtres mariniers et compagnons chacun à la peine de cinquante écus. »
L’amende était considérable ; on savait que l’amiral était parfaitement décidé à ne pas revenir sur sa décision, et que Cartier de son côté aimerait mieux se brouiller avec quelques-uns de ses compatriotes que renoncer à son projet. Des ordres furent donnés. Matelots et maîtres d’équipage se retrouvèrent comme par enchantement, et Cartier fut aussitôt en mesure de mettre à la voile.
Le 20 avril 1534, il partait de Saint-Malo avec deux bâtiments de soixante tonneaux et cent vingt-deux hommes d’équipage. C’étaient de minces ressources pour une expédition aussi difficile ; mais les capitaines du XVIe siècle affrontaient sans trembler les périls de l’océan. Leurs détracteurs ont prétendu qu’ils n’en n’avaient pas conscience.
À quoi sert de rabaisser les nobles sentiments et les grands caractères ? Croyons plutôt, pour l’honneur de l’humanité, que cette héroïque légion de découvreurs, Espagnols, Portugais, Anglais, Français, peu importe leur nationalité, connaissaient au contraire les dangers auxquels ils s’exposaient, et les affrontaient, parce qu’ils croyaient remplir un devoir. Jacques Cartier était de ceux qui ne reculent jamais devant l’accomplissement de leur devoir. Sans s’inquiéter de la petitesse de ses navires et du faible nombre de ses compagnons, il prit donc la mer dans la direction du nord-ouest.
Jacques Cartier a composé la relation de ce premier voyage. Elle ne fut imprimée à Paris qu’en 1545 et à Rouen qu’en 1598. Cette relation était devenue fort rare, presque introuvable. Ramusio et Hackluyt, dans leurs Collections de voyages, et Lescarbot dans son Histoire de la Nouvelle-France, avaient inséré cette relation, mais Ramusio et Hackluyt n’avaient donné qu’une traduction italienne ou anglaise, et Lescarbot qu’une paraphrase. Les Canadiens, plus jaloux que nous autres de conserver les souvenirs et la gloire de l’homme qui fonda leur nationalité, publièrent en 1843 une nouvelle édition de la relation de Cartier, mais les publications de la Société littéraire et historique de Québec sont peu répandues en France, et c’est un véritable service que rendit M. Édouard Charton à tous les amis de la science en reproduisant cette relation dans le quatrième volume de ses Voyageurs anciens et modernes (1857). Deux érudits contemporains, MM. Michelant et Ramé en ont donné dix ans plus tard une dernière et définitive édition. C’est un tardif hommage à la mémoire du navigateur malouin. Nous nous attacherons exclusivement à cette dernière édition dans le résumé que nous allons entreprendre de ce premier voyage.
Départ de Jacques Cartier de Saint-Malo en 1534.
Dessin réalisé d’après la peinture murale à la cire de Jean Vercel (1929-2011)
Le voyage fut heureux et les vents favorables. Le 10 mai, les Malouinais arrivaient en vue de Terre-Neuve, aux alentours du cap Bona-Vista. Ils ne purent aborder tout de suite à cause des glaces flottantes, et descendirent au sud jusqu’à un port qu’ils nommèrent Sainte-Catherine, en hommage à l’épouse de Jacques Cartier.
Ce dernier avait en effet obtenu la main de Catherine des Granges (ou des Granches) en avril 1520, cette jeune fille appartenant à une des familles les plus considérables de la cité bretonne. Son père, Jacques des Granges était connétable de la ville, et était fort estimé de ses concitoyens, Catherine semblant avoir hérité de cette considération. De juillet 1528 à septembre 1567, son nom figure à vingt-neuf reprises dans les actes paroissiaux en qualité de marraine. Cartier semble avoir beaucoup aimé sa femme. Aussi bien il en portait le souvenir avec lui dans ses voyages, et plusieurs îles et havres du Canada devaient plus tard, en son honneur, porter le nom de Sainte-Catherine.
Cartier et son équipage séjournèrent une dizaine de jours dans le port nouvellement baptisé, et reprirent leur périple le 21 mai, encore dans la direction du nord, jusqu’à de petits îlots, qu’ils nommèrent îles des Oiseaux, à cause de la prodigieuse quantité d’oiseaux qui y avaient élu domicile. Ces îlots étaient entourés de glaces, mais on mit les chaloupes à la mer, et « de ces oiseaux nos deux barques se chargèrent en moins d’une demi-heure, comme l’on aurait pu faire de cailloux, de sorte qu’en chaque navire nous en fîmes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeâmes frais. »
Cartier fut très surpris de trouver sur ces îles un ours « gros comme une vache, blanc comme un cygne, lequel sauta en mer devant eux. » Le lendemain ils le trouvèrent en mer, à mi-chemin de la grande île, « nageant vers icelle, aussi vite que nous qui allions à la velle, mais l’ayant aperçu lui donnâmes la chasse par le moyen de nos barque, et le prîmes par force. »
Par la suite, Cartier établit un premier contact avec les Amérindiens, les Micmacs. Une rencontre harmonieuse. Cartier poussa jusqu’à la rive ouest du Golfe, débarqua à Gaspé, dans l’actuelle province de Québec, et y planta une croix en bois de 9 m de haut. À l’occasion d’une nouvelle rencontre avec les Amérindiens, il obtint de leur chef, Donnacona, l’autorisation d’emmener deux de ses fils, qui vivront huit mois en France et apprendront notre langue.
Le 15 août 1534, le malouin entreprit de regagner la France qu’il atteignit le 5 septembre 1534, avant de mener deux nouveaux voyages (1535 et 1541) vers le Canada.
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