Dans un ciel encore neuf pour l’aviation, Adrienne Bolland, frêle Parisienne de 24 ans, accomplit ce raid retentissant sur son frêle Caudron G-3. Acrobate de l’air et ambassadrice de l’aviation française en Argentine, elle fascine par sa ténacité, son audace et l’élégance intrépide d’une pionnière des conquêtes aériennes.
Quelques semaines après l’exploit d’Adrienne Bolland, première aviatrice à traverser la Cordillère des Andes en avion — un Caudron G-3 construit en bois et toile —, l’héroïne de l’air fait l’objet d’un élogieux article rédigé par Louise Faure-Favier — auteur de nombreux articles de presse, de feuilletons et de romans — et publié au sein des Annales politiques et littéraires.
Elle a votre âge, mesdemoiselles, écrit Louise Faure-Favier ; c’est une jeune fille comme vous, une Parisienne élégante et toute menue, qui vient de franchir ce grand mur de montagnes qui s’appelle la Cordillère des Andes, où tant d’aviateurs ont déjà trouvé la mort. De la République Argentine agricole et pastorale au Chili industriel, elle a survolé les hauts sommets, et partie de Mandoza, elle est venue se poser « comme une fleur » — c’est l’expression des aviateurs pour qualifier les bons atterrissages — sur l’aérodrome militaire de Santiago. Tel est l’exploit de cette petite Française de vingt-quatre ans.
Adrienne Bolland en Argentine. Photographie publiée dans Le Miroir des Sports du 11 août 1921
N’est-ce pas que vous avez envie, maintenant, de la mieux connaître ? poursuit la journaliste. J’ai moi-même fait la connaissance d’Adrienne Bolland, l’automne dernier, au meeting de Buc. Elle m’emmena dans les airs sur son G-3. J’étais sa première passagère, et nous reçûmes les félicitations du ministre. Mlle Bolland les méritait, car elle est un excellent pilote, un véritable acrobate de l’air. Tandis que nous nous promenions par-dessus Versailles et la vallée de Chevreuse, elle riait, lâchait les commandes, me proposait loopings et glissades ; mais, lorsque vint l’instant de l’atterrissage, elle parut soudain sérieuse, le regard durci et toute sa volonté tendue. Je compris alors que ma pilote était un bon pilote.
Ce jour-là, Mlle Bolland, dans sa combinaison, ressemblait à un petit mécano imberbe. Seuls, ses pieds et ses mains menus révélaient la femme. Je la revis le surlendemain. Elle portait une jolie cape de Parisienne et un chapeau de dentelles. Je ne la reconnus pas.
Le ministre lui-même, qui était alors M. Flandin, éprouva la même méprise lorsqu’elle l’alla voir, quelque temps après, pour lui demander de l’accréditer officiellement auprès de la République Argentine. Car Mlle Bolland. avant que d’accomplir son raid, est allée représenter l’aviation française en Amérique du Sud. Depuis le 15 décembre, elle fait à Buenos-Aires des exhibitions d’appareils français, organise des meetings, emmène des passagers. Elle a même emmené une passagère, la belle Mlle Mercédès de Narvaja, qu’elle a promenée sur la vallée du Tigre.
Excellente représentante ! Mlle Bolland a pris à cœur sa mission patriotique. Elle m’écrivait, le moi dernier : « Chaque fois que je m’élève pour une exhibition, je tremble un peu, car il y a là non seulement de bons Argentins pour me regarder voler, mais il y a encore des Anglais, des Espagnols, des gens de tous les pays du monde. Et il y a aussi des Boches, des Boches qui me font beaucoup de politesses, mais qui, je le sens bien, sont jaloux de mon succès et guettent un instant de faiblesse, une erreur, une faute. Alors, vous comprenez !... »
Adrienne Bolland a tout de suite, en effet, retrouvé auprès des Argentins son succès parisien. Son talent de pilote a été apprécié dès le premier jour, tandis que sa grâce de femme lui attirait déjà toutes les sympathies.
À tant de mérites, Adrienne Bolland joint une parfaite éducation. Elle est la fille de l’écrivain sportif Henri Bolland. A vingt ans, cette jeune fille, qui est bien de son époque, à la fois pratique et aventureuse, dut songer au moyen de gagner sa vie. Quel métier choisir, où il n’y eût pas déjà de l’encombrement ? Pilote d’avion ? Pourquoi pas ? Là, du moins, elle ne rencontrerait pas de rivalités féminines ! Elle se présenta donc à la maison Caudron, avec ce mélange d’audace et de timidité qui la caractérise ; six mois après, elle obtenait son brevet de pilote et, en février de l’an dernier, elle traversait la Manche toute seule, sur son G-3, par un vilain temps de brume. Elle montra, comme pour son raid argentin, une ténacité extraordinaire.
Adrienne Bolland. Timbre émis le 24 octobre 2005
dans la série Poste aérienne. Dessin de Christophe Drochon
Dès qu’il s’agit d’aviation, Adrienne Bolland témoigne d’une volonté d’acier, et ses nerfs sont forts aussi comme ceux d’un homme. Pour le reste, elle est très femme, très douce, coquette, sentimentale et semble un petit être très faible. Un mot la dépeint tout entière sous son double aspect. Le Chili, me disait-elle, est un pays où il y a peu de terrains d’atterrissage, mais, au contraire, beaucoup de grands champs broussailleux pleins de serpents. Or cela m’est égal de me « bigorner » et de mourir ; mais je ne voudrais pas être piquée par les serpents. J’ai tellement peur des serpents !
Dans le numéro du 11 août 1921 du Miroir des sports, Adrienne Bolland raconte son exploit :
En me rendant en République Argentine, au mois de décembre dernier, je n’avais vraiment pas d’idée arrêtée sur ce que j’allais y faire, hormis des vols d’exhibition, d’acrobatie et quelques tournées d’aérodrome en aérodrome. Je n’emportais que deux petits biplans Caudron, munis chacun d’un moteur rotatif de 80 HP, tous deux propres à des exercices acrobatiques dans le genre de ceux que je fis dans le ciel de Buc, lors du grand meeting.
Mais sur le bateau, on cause pour passer le temps. Un sportsman argentin, qui retournait dans son pays, se mit à me parler un jour de la Cordillère des Andes que peu d’aviateurs avaient osé franchir. Il me dépeignit la montagne inaccessible, les tentatives heureuses des uns, la catastrophe chez les autres. Il disait ces choses avec un peu d’effroi.
Mon sort était décidé : je tenterai la traversée de la Cordillère andine. Et lorsque je débarquai à Buenos-Aires, accompagnée de mes deux mécaniciens : Duperrier et Crochard, tout le monde sut que j’avais franchi l’Océan pour franchir la montagne. En réalité, je n’étais pas plus fixée que cela. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. J’étais décidée, voilà tout.
On put m’accuser de témérité, d’inconscience, de folie. On me le dit d’ailleurs sur tous les tons, fort aimablement, je dois en convenir. On me fit valoir les risques d’une pareille entreprise.« Si encore, me répétait-on, vous aviez un appareil avec un moteur de 200 HP. Passe encore ! Mais avec ces 80 HP, la chose est impossible. »
Adrienne Bolland. Photo publiée dans le journal El Grafico du 19 mars 1921
Ce qu’une femme veut, Dieu le veut ! Je m’étais mis dans la tête de traverser la Cordillère, je la traverserai, coûte que coûte. Avant de tenter cette entreprise, je voulus me faire connaître un peu, d’abord. Aussi bien, après avoir fait monter les deux avions, les avoir réglés, je fis quelques séances d’acrobatie, l’une, au bénéfice de l’Assistance publique, une autre au Stade municipal de Palermo ; je volais avec des passagers ; j’essayais quelques épreuves d’altitude.
Toujours l’éternelle question revenait :
— Vous êtes bien décidée à tenter la traversée ?
— Mais oui ! pourquoi pas !
Mon existence n’aurait pas été payée cher à ce moment. Enfin, pour que l’action suivît les paroles, je partis le 19 mars de Buenos-Aires avec mes deux mécaniciens et un Caudron 80 HP ; et je me rendis à Mendoza, située aux pieds de l’admirable chaîne andine.
À Buenos-Aires, j’avais été reçu royalement. Je le fus également à Mendoza où tout le monde se mit en quatre pour me faciliter la tâche, où le consul de France établit en quelques jours un véritable service météorologique qui devait me renseigner sur les conditions atmosphériques entre la côte argentine et Santiago de Chili.
Les 27, 28 et 29 mars, j’exécutai des vols d’essai, et à 4 200 mètres, je me dirigeai tout près de la montagne effarante pour voir quelle sensation cela me donnerait. Je ne ressentis que celle du froid, d’un froid vif, mordant, redoutable.« Le moteur, l’appareil vont bien, me disais-je. Moi-même, ça va très bien. Mais le froid ne va pas du tout. Il faut trouver quelque chose. »
J’étais, en outre, aiguillonnée par les récits que les journaux faisaient de ma « folle équipée ». L’un d’eux posait la question suivante :« Passera-t-elle ? Ne passera-t-elle pas ? »
Adrienne Bolland effectue sa traversée des Andes sur un Caudron G.3
Le matin du départ, fixé au 1er avril — il n’y avait rien du poisson — je me graissais le corps des pieds à la tête, comme le font les nageurs pour éviter les morsures de l’eau de mer. Mieux encore, je m’entourais le corps de bandelettes pour que l’action du froid fût moins pénétrante. Je lestais l’appareil pour quatre heures de vol. J’embrassais tendrement une petite chienne mascotte dont on m’avait fait cadeau à Mendoza. Je mis sur moi tout ce que je pus trouver comme vêtements chauds. Et je partis de l’aérodrome de los Tamarindos à 7 h20 exactement, saluée par quelques milliers de personnes que l’heure matinale n’avait pas rebutées.
On m’avait dit : « Le temps n’est pas très beau... » Il n’est jamais très beau... Alors, à Dieu va !... J’avais bien préparé les cartes, j’avais avec moi l’altimètre qui avait servi autrefois au regretté Georges Newberry, le fondateur de l’aviation en Amérique du Sud, j’avais une bonne boussole. J’y allais vraiment de confiance.
À 7h58, je me trouvais à 2 500 mètres au-dessus d’Uspallata... Je me rappelais à ce moment, comme dans un éclair, que ce n’était pas là le chemin qui m’avait été indiqué. Il fallait, m’avait-on répété, passer beaucoup plus au sud. La voie, qui suit le chemin de fer, est diabolique. Possible, mais la route du sud m’obligeait à voler au-dessus de 4 200 mètres, tandis qu’avec la mienne, je pouvais rester à 4 000 mètres. Et qui sait si mon appareil les franchirait. À présent que j’ai réussi, je me félicite d’avoir suivi mon idée : je n’ai pas pu monter plus haut que 4 000...
Au Rio Blanc, à 3 000, j’éprouvais la sensation que je n’avançais plus. Un fort vent debout, qui me faisait monter, ralentissait la marche du « coucou ». La montagne, horrible et magnifique, était devant moi. À ma droite, le massif neigeux de l’Aconcagua élevait son pic à 7 000 mètres ; à ma gauche, la sombre masse du Tupungato se dressait à 6 700 mètres. À mes pieds, le chaos où scintillaient des torrents ne me laissait aucun doute sur mon sort en cas de panne. J’étais comme un bouchon de liège sur les flots.
Adrienne Bolland après sa traversée des Andes sur son Caudron G.3, F-ABEW
(photographie signée en son centre par Adrienne Bolland)
À 9h16, à 4 000 mètres, j’étais au Puente del Inca, au col où j’allais définitivement franchir la montagne. J’avais éprouvé toutes sortes de sensations depuis les deux heures que je volais : celle du froid qui me pénétrait de ses morsures, celle de l’engourdissement qui me gagnait les mains, celle d’une terreur instinctive, irraisonnée, lorsqu’un moment je crus entendre le moteur faiblir.
Mais ce n’était rien à côté de ce couloir étroit, diabolique dans lequel j’allais m’élancer. C’était fantastique. Au-dessus de deux falaises à pic qui dominaient ce col, se dressaient des massifs d’une sauvagerie inouïe. Le couloir avait tantôt 100 mètres, tantôt 50, tantôt, presque rien. Il me semblait à chaque instant que l’appareil, emporté par le vent violent qui tourbillonnait dans cette caverne à ciel ouvert allait me projeter contre les parois de ces murailles abruptes. Il me semblait que je n’avançais plus.
Le froid était encore plus vif, l’engourdissement s’en prenait à la tête, je croyais pleurer des larmes de sang tant cela me faisait mal. À cette minute que je suis heureuse d’avoir vécu, il me fallut faire appel à toutes les ressources de la volonté, de l’énergie... Cette minute dura plus d’un quart d’heure !...
Enfin, le couloir s’élargit, le vent devint moins âpre, mon appareil se remit au calme. Les Andes étaient franchies à 9h40. Au loin, quoique voilé par la brume, un paysage admirable se déroulait devant moi. La mer m’apparut comme dans un rêve. À gauche, une ville énorme se dressait aux pieds des monts. C’était Santiago ! Je mis le cap immédiatement sur elle. Progressivement, je descendis. J’avais des bourdonnements aux oreilles. J’approchais. Puis je vis des avions qui venaient à ma rencontre. C’était une escadrille d’aviateurs chiliens. Puis encore, je tournais au-dessus de la ville, j’aperçus un aérodrome, un drapeau tricolore étendu... J’atterris et je m’évanouis presque.
Ne me demandez pas trop à ce moment ce qui se passa. Je fus soulevée de l’appareil, portée en triomphe. Des vivats éclatèrent. On me tirait, on m’embrassait, on me questionnait. Je n’y étais plus.
Enfin, ce furent des réceptions admirables. À Santiago, à Mendoza, puis à Buenos-Aires, on me fêta d’une façon inoubliable. Quel bel enthousiasme, quel fraîcheur de sentiments, quelle admiration se retrouvent dans ces peuples-frères qui ont fait de moi l’ambassadrice de la France ! Le soir du banquet offert en mon honneur par l’Aéro Club argentin, son président, le docteur Gonzalo Garcia a bien voulu dire :
Carte du trajet parcouru par Adrienne Bolland le 1er avril 1921
et publiée dans Le Miroir des Sports du 11 août 1921
« La traversée des Andes. au-dessus d’Uspallata, sur un Caudron de 80 HP, était considérée jusqu’à la veille de votre départ comme une entreprise chimérique, et, le lendemain, cette prouesse apparut comme une promenade sans risques apparents. Vous avez triomphé, dans cette entreprise, avec une simplicité égale aux périls qu’elle entraînait avec elle.
« Pour nous qui connaissions les alternatives des raids antérieurs, votre tentative était-téméraire. Nous savions que les éléments ne se plient pas à nos volontés, que les vents déchaînés, les pics abrupts, les neiges éternelles se dressent, hostiles devant l’audacieux qui les affronte. Quelle erreur ! Pour vaincre, il suffisait d’un cœur bien trempé, d’une décision irrévocable et de l’assurance du succès. Vous ne pouviez manquer de réussir car vous êtes fervente des sports, vous êtes jeune et vous êtes Française.
« Femme de sports, vous nous avez enseigné qu’avec votre machine, vous pouviez faire l’impossible ; jeune, vous avez trouvé la décision de jouer votre vie pour un idéal ; Française, vous possédez la conscience innée de votre capacité et vous y avez trouvé la certitude du triomphe. Vous portez dans votre sang la meilleure condition du succès : un amour-propre infini sans lequel on ne saurait s’élever au-dessus du vulgaire ; vous y avez trouvé aussi cet esprit d’indépendance, si cher à l’esprit latin, qui fait de chaque être une personnalité bien définie et non pas une pièce quelconque d’un engrenage compliqué... »
Ma foi ! je crois que c’est vrai, conclut Adrienne Bolland.
Quelque temps après cet exploit, une Française, installée à Buenos-Aires, écrivait :
« J’ai cherché en vain dans les journaux français le compte rendu du raid aérien accompli par Mlle Bolland au-dessus des gigantesques et dantesques montagnes de la Cordillère des Andes. Je n’y ai trouvé que quelques lignes.
« J’ai pensé seulement qu’on ne savait pas, en France, ce qu’était la Cordillère des Andes et encore bien moins ce qu’était un vol sur ces hautes cimes par une aviatrice de vingt-trois ans, conduisant un minuscule appareil de 80 HP !
Adrienne Bolland (au centre) à l’arrivée devant son avion.
Photographie publiée dans Le Miroir des Sports du 11 août 1921
« Le Chili et la République Argentine ont rendu à Mlle Bolland l’hommage et les honneurs qu’elle méritait pour l’énorme prouesse accomplie. Son acte a été, croyez-le, de très bonne propagande pour la France... »
Il n’en faut point douter. Adrienne Bolland revint à Paris aussi simplement qu’elle en était partie. Nulle réception à la gare. Nulle convocation à l’Hôtel de Ville. Rien à l’Aéro Club de France. Rien, moins que rien encore, au fameux Comité français de propagande aéronautique.
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