LA FRANCE PITTORESQUE
23 février 1818 : mort de l’actrice
Mademoiselle Fleury
(D’après « La Nouvelle Revue » paru en 1904 et « Galerie historique
des comédiens de la troupe de Talma. Notice sur les principaux sociétaires
de la Comédie-Française » (par Edmond Denis de Manne), paru en 1866)
Publié le lundi 23 février 2026, par Redaction
Imprimer cet article
S’imposant lentement sur la scène tragique française après des débuts hésitants, Mademoiselle Fleury, conseillée par Clairon, fut applaudie sans être idolâtrée. Tragédienne appliquée, sensible et savante, mais inégalement servie par une voix frêle et une silhouette éloignée des canons théâtraux, elle servit avec intelligence les grandes reines du répertoire, connaissant l’estime plus que le triomphe.
 

Marie-Anne-Florence Bernardy-Nones, dite Mademoiselle Fleury, naquit à Anvers le 28 décembre 1766. On connut, au début, trois demoiselles Fleury : l’actrice, la protégée de La Rive et la rivale de Mademoiselle Desgarcins ; ensuite Fleury-Hocquart, du nom de son amant, appelée aussi Fleury-facile, à cause de la bonté de son caractère ; enfin Fleury, la douairière, ou la Marquise, surnom que lui avaient valu ses relations.

Elle était la fille d’un négociant d’Anvers qui, n’ayant pas réussi dans es entreprises commerciales, s’expatria et vint en France s’établir à Bordeaux. La fortune sembla d’abord vouloir s’y montrer favorable à ses opérations ; mais il est dans les affaires des chances diverses, et des circonstances fatales, dont ses efforts ne purent triompher et amenèrent sa ruine.

Mademoiselle Fleury. Gravure de Frédéric Hillemacher extraite de Galerie historique des comédiens de la troupe de Talma. Notice sur les principaux sociétaires de la Comédie-Française (par Edmond Denis de Manne), paru en 1866
Mademoiselle Fleury. Gravure de Frédéric Hillemacher extraite
de Galerie historique des comédiens de la troupe de Talma. Notice sur les principaux sociétaires
de la Comédie-Française
(par Edmond Denis de Manne), paru en 1866

Il fallut se créer d’autres moyens d’existence. Marie-Florence, qui, dès son enfance, avait été instruite dans l’art du chant, songea à tirer parti de son talent, en se faisant entendre dans les concerts publics ; mais cette ressource étant insuffisante, elle s’engagea pour chanter l’opéra-comique dans une troupe roulante — pour employer le terme usité alors.

Soit que le succès n’ait pas répondu à son attente, soit toute autre cause que nous ignorons, Mademoiselle Fleury — elle avait adopté ce nom d’emprunt — ne tarda pas à renoncer à ce genre, pour se consacrer désormais à la tragédie, d’après les conseils de Mademoiselle Clairon.

Après avoir reçu, pendant quelque temps, les leçons de De La Rive, elle parut donc pour la première fois sur notre scène française, le 23 octobre 1786, dans le rôle d’Hypermnestre. Elle joua ensuite ceux de Zaïre, d’Andromaque, de Madame Béverley dans le drame de ce nom. La débutante fut diversement appréciée : « C’est une assez belle figure, dit Grimm dans sa Correspondance, mais peu de moyens. »

Le Journal de Paris s’exprime, sur son compte, en termes plus bienveillantes : « La demoiselle Fleury, qui a débuté par le rôle d’Hypermnestre, a été très bien accueillie en paraissant, et justement applaudie dans le cours du rôle. Elle a de l’intérêt dans la physionomie et dans le son de la voix, qui se prête à l’expression de la sensibilité, et elle dit souvent avec autant de grâce que d’intelligence. Soit qu’elle ait naturellement des moyens peu suffisants, soit que la crainte les ait paralysés, soit enfin qu’elle ne sache pas encore combiner les sons de sa voix avec l’étendue de la salle, elle a paru manquer d’énergie. Il y a eu des moments aussi où nous aurions désiré plus d’abandon, où elle a mis plus de combinaison que de mouvement. En général, son talent nous a paru plus propre à la sensibilité douce qu’aux rôles à grandes passions. »

Un mois environ après ses débuts, Mademoiselle Fleury joua, le 19 novembre, le rôle de Didon, qui n’appartenait pas à son emploi ; ce qui motiva de sa part l’insertion d’une lettre dans ce même Journal de Paris :

« Messieurs, je sortais d’une longue et grave maladie, lorsque je débutai par le rôle d’Hypermnestre. On parut me désirer dans le jeune emploi, plus convenable à la faiblesse actuelle de mes moyens, et c’est pour céder au vœu du public que j’allais jouer Azéma dans Sémiramis. L’indisposition d’une actrice me força de suspendre ce projet, qui m’était suggéré par la raison autant que par ma reconnaissance pour l’accueil encourageant que le public avait bien voulu me faire.

« Permettez-moi donc, Messieurs, de le prévenir par la voie de votre journal que si, demain, je joue Didon, qui fait partie du grand emploi, ce n’est pas par une orgueilleuse prétention, mais par des circonstances qu’il n’est pas en mon pouvoir de changer. J’ai l’honneur, etc. »

Cette lettre, conçue en termes modestes, intéressa le public en sa faveur, et ne fut pas inutile à son succès dans le personnage de la Reine de Carthage. Elle rendit les moments de passion avec plus de force qu’on n’en attendait de ses moyens, et qu’elle ne l’avait espéré elle-même. Le public ne voulut pas laisser son zèle sans récompense, et la pièce finie, la rappela pour l’applaudir.

Le noviciat que fit cette actrice se prolongea pendant cinq années, et elle ne fut reçue sociétaire qu’en 1791. Sans avoir été une tragédienne de premier ordre, Mademoiselle Fleury ne laissa pas d’avoir mérité que son nom prît place parmi ceux des artistes dont l’utilité ne pouvait être contestée. Pendant plusieurs années qu’elle tint l’emploi des grandes princesses, elle y fut vue avec plaisir, et souvent même fit impression sur le parterre. Nous citerons les rôles de Rodogune, de Pulchérie, et notamment celui d’Eryphile, dans lequel elle déploya une énergie remarquable. Signalons encore que lors d’une représentation de Gabrielle de Vergy, donnée le 5 juin 1803, elle produisit une sensation tellement profonde, que la pièce ne put être achevée.

Mademoiselle Fleury. Peinture anonyme du XIXe siècle
Mademoiselle Fleury. Peinture anonyme du XIXe siècle

Sa diction était habilement calculée, sa méthode savante mais elle passait quelquefois à côté des effets qu’elle avait le mieux préparés, parce que ses moyens ne répondaient pas toujours à ses intentions. Son organe était faible, sa voix peu accentuée, et manquait de variété dans ses inflexions. Si sa voix était certes grêle, sans douceur, ni sonorité, elle s’en servait cependant avec art et parvenait à toucher ses auditeurs, lorsqu’elle n’abusait point de grimaces, de contorsions, ou de cris. Elle subit, à ce sujet, de vives critiques de Julien-Louis Geoffroy, célèbre critique dramatique écrivant sous le Premier Empire dans le Journal des Débats. Elle en tint compte, à la fin, et, plusieurs fois, le célèbre polémiste dut reconnaître les progrès de l’actrice et louer son maintien en scène.

Comme Mademoiselle Raucourt, elle jouait les grands rôles de tragédie ; elle y fut son égale, jamais supérieure. Ce n’était pas assurément dans Cléopâtre, dans Rodogune, dans Hermione, dans Andromaque qu’elle pouvait surpasser cette émule superbe ; mais elle n’était mauvaise dans aucun rôle. Actrice experte et savante, d’aplomb en scène, maîtresse d’elle-même, elle tenait sa place avec noblesse. Sans triomphe éblouissant, elle ne connut point d’échec et dans Pauline, de Polyeucte, elle obtint souvent un rappel.

Ainsi, bien qu’elle fît preuve d’intelligence, de sensibilité et de justesse dans le débit, elle n’exerça jamais d’action continue sur la foule ; car il est des dons que l’art et l’étude ne sauraient donner, et ceux-ci, Mademoiselle Fleury ne les possédait pas. Ajoutons que par malheur son extérieur ne rachetait pas ces taches : il était assez disgracieux, et sa taille courbée lui avait fait attribuer le sobriquet assez trivial d’accent circonflexe.

Nous trouvons à ce propos, dans les Souvenirs d’un sexagénaire de l’académicien Antoine-Vincent Arnault (1766-1834), une anecdote assez gaie : « Il était question de reprendre la Mort d’Abel, où cette tragédienne avait, à l’origine, établi avec succès le rôle de Méhala [Arnault se trompe ici : c’est le rôle de Thirza que joua Mademoiselle Fleury, et non celui de Méhala]. Elle se refusait pourtant à y reparaître. Un soir, comme je traversais la scène déjà vide et à peine éclairée, j’entendis un homme qui pressait assez vivement une dame de se montrer complaisante : instance que la dame repoussait assez brutalement. — Non, Monsieur, non, cela n’est pas possible ! Disait-elle d’un ton décidé.

« Reconnaissant la voix de Mademoiselle Fleury, qui me semblait un peu sortie de ses habitudes, et croyant deviner de quoi il s’agissait, je me retirais à petits pas et sans bruit. — Venez, s’écria Mademoiselle Fleury ; venez et protégez-moi contre M. Legouvé [Gabriel Legouvé (1764-1812), poète élu à l’Institut en 1798] qui me tourmente ; c’est à n’y pas tenir. — Mais, Mademoiselle, un acte de complaisance vous coûte-t-il donc tant aujourd’hui ? — Savez-vous ce qu’il exige de moi ? — Je le présume. — Voyez si je puis le lui accorder. Voyez, Monsieur, je m’en rapporte à votre décision. — Permettez-moi de me retirer. — M. Legouvé veut que je reprenne le rôle de Méhala. — Ce n’est que cela ? Pourquoi vous y refuser ? Vous y montrez tant de talent. — Soit ! Mais j’y montre aussi mes jambes et mes genoux. — Ainsi le veut le costume du rôle. — Je ne suis pas bégueule on le sait ; mais, je vous le demande, une femme peut-elle aimer à montrer ses jambes et ses genoux quand ils sont tournés comme ceux-ci ? — Je suis forcé d’en convenir, et ce n’est pas par galanterie, dis-je à Legouvé. Mais il faut se rendre à l’évidence : Mademoiselle a raison. » La Mort d’Abel ne fut pas reprise.

Ceci se passait vers 1800, et Mademoiselle Fleury, jeune encore à cette époque, voyait sa santé déjà délabrée et se consumait, afin d’accomplir sa tâche, en efforts auxquels le public ne rendait pas constamment justice. Comme on la savait jalouse à l’excès de ses compagnes, et peu bienveillante dans les critiques qu’elle ne leur épargnait pas, et dont, plus que tout autre, elle eût dû prudemment s’abstenir, elle rencontrait en général aussi peu de sympathie chez ses camarades que chez les hommes de lettres. Caustique, dénigrante, envieuse, si elle n’avait point de rôle dans une pièce, elle se vengeait en critiquant ses camarades, les acteurs aussi bien que les actrices, et cependant elle se plaignait, sans cesse, de l’acrimonie de ses rivales.

Après vingt années d’exercice, cette actrice se décida, au commencement de 1807, à prendre sa retraite. Elle jouait cependant encore en 1810, notamment le rôle de Sophie dans Sophie ou La nouvelle Cendrillon, comédie en quatre actes et en prose de MM. Michel-Nicolas Balisson de Rougemont (1781-1840) et René Perin (1774-1858), donnée le 6 novembre de cette année-là au Théâtre de l’Impératrice. Le Magasin encyclopédique de l’époque explique que « le rôle de Sophie, plein d’ingénuité et de candeur, a été joué à merveille par Mademoiselle Fleury ».

Mademoiselle Fleury, jouant le rôle de Sophie dans Sophie ou La nouvelle Cendrillon (1810)

Nous ne dirons pas qu’elle laissa après elle des regrets bien vifs ; mais elle avait vu luire encore pendant son séjour au théâtre quelques rayons du soleil des beaux jours de l’ancienne comédie, dont elle conservé le reflet, qu’elle emporta dans la retraite.

La représentation à bénéfice à laquelle elle avait droit n’eut lieu que deux ans après, le 1er mai 1809. Elle se composa de deux ouvrages du répertoire, le Comte de Warwick et les Deux Pages, et attira une influence considérable, due plutôt aux noms des artistes qui concoururent à cette solennité, qu’aux souvenirs laissés par la bénéficiaire.

Elle s’était mariée, le 14 mai 1794, à un officier de santé — Valentin-Magloire Chevetel, né en 1758 à Basanges (Ille-et-Vilaine) — qui, plus tard, avait acquis une propriété à Orly, aux environs de Paris, avant d’y fixer sa résidence et de devenir, en 1805, maire de la commune. Mademoiselle Fleury y mourut le 23 février 1818.

Copyright © LA FRANCE PITTORESQUE
Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

Imprimer cet article

LA FRANCE PITTORESQUE