LA FRANCE PITTORESQUE
21 février 1673 : inhumation nocturne
et quasi-clandestine de Molière
(D’après « Histoire de la vie et des ouvrages de Molière »
(par Jules-Antoine Taschereau) paru en 1825 et « AEsculape. Revue
mensuelle illustrée. Lettres et arts dans leurs rapports
avec les sciences et la médecine » paru en 1914)
Publié le samedi 21 février 2026, par Redaction
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Le récit de Grimarest, premier biographe du dramaturge, retrace l’agonie lucide de Molière, mort après avoir joué pour nourrir sa troupe. Privé des sacrements, contesté jusque dans la mort, il n’obtint qu’une inhumation nocturne et discrète, arrachée par sa veuve.
 

Dans sa Vie de Monsieur de Molière, ouvrage publié en 1705 et se présentant comme la première biographie de Molière, Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest (1676-1713), rapporte en ces termes la mort du grand comique :

« Le vendredi 17 février 1673, jour où l’on devait donner la troisième représentation du Malade imaginaire, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu’à l’ordinaire, ce qui l’engagea à faire appeler sa femme, à qui il dit, en présence du comédien Michel Baron (1653-1729) : Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux ; mais aujourd’hui, que je suis accablé de pleines sans pouvoir compter sur un moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu’il me faut quitter la partie. Je ne puis plus tenir contre les douleurs et les déplaisirs qui ne me donnent pas un moment de relâche. Mais, ajouta-t-il en réfléchissant, qu’un homme souffre avant que de mourir ! Cependant je sens bien que je finis.

La mort de Molière. Peinture de Pierre-Auguste Vafflard (1806)
La mort de Molière. Peinture de Pierre-Auguste Vafflard (1806)

« La Molière — ainsi désignait-on Armande Béjart — et Baron furent vivement touchés du discours de M. Molière, auquel ils ne s’attendaient pas, quelque incommodé qu’il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là, et de prendre du repos pour se remettre : Comment voulez-vous que je fasse ? leur dit-il, il y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre, que feront-ils si l’on ne joue pas ? Je me reprocherais d’avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.

« Mais il envoya chercher les comédiens, à qui il dit que, se sentant plus incommodé que de coutume, il ne jouerait point ce jour-là, s’ils n’étaient prêts à quatre heures précises pour jouer la comédie : sans cela, leur dit-il, je ne puis m’y trouver, et vous pouvez rendre l’argent.

« Les comédiens tinrent les lustres allumés et la toile levée précisément à quatre heures ; Molière représenta avec beaucoup de difficulté, et la moitié des spectateurs s’aperçut qu’en prononçant Juro, dans la cérémonie du Malade imaginaire, il lui prit une convulsion. Ayant remarqué lui-même que l’on s’en était aperçu, il se fit un effort et cacha par un ris forcé ce qui venait de lui arriver.

« Quand la pièce fut finie, il prit sa robe de chambre et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l’on disait de sa pièce. M. Baron lui répondit que ses ouvrages avaient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait plus on les goûtait. Mais, ajouta-t-il, vous paraissez plus mal que tantôt. — Cela est vrai, lui répondit Molière, j’ai un froid qui me tue. Baron, après lui avoir touché les mains qu’il trouva glacées, les lui mit dans son manchon pour les réchauffer ; il envoya chercher ses porteurs, pour le porter promptement chez lui, et il ne quitta pas sa chaise, de peur qu’il ne lui arrivât quelque accident du Palais-Royal dans la rue de Richelieu, où il logeait.

« Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon dont la Molière avait toujours provision pour elle ; car on ne pouvait avoir plus de soin de sa personne qu’elle en avait. Eh non ! dit-il, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte pour moi ; car vous savez tous les ingrédients qu’elle y fait mettre ; donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. Laforêt [l’une des deux servantes de Molière] lui en apporta avec un peu de pain, et il se fit mettre au lit.

La dernière performance de Molière, dans Le Malade imaginaire. Illustration publiée dans Le Roy Soleil (par Gustave Toudouze) paru en 1908
La dernière performance de Molière, dans Le Malade imaginaire.
Illustration publiée dans Le Roy Soleil (par Gustave Toudouze) paru en 1908

« Il n’y eut pas été un moment, qu’il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d’une drogue qu’elle lui avait promis pour dormir. Tout ce qui n’entre point dans le corps, dit-il, je l’éprouve volontiers ; mais les remèdes qu’il faut prendre me font peur ; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie. Un instant après, il lui prit une toux extrêmement forte et, après avoir craché, il demanda de la lumière. Voici, dit-il, du changement. Baron ayant vu le sang qu’il venait de rendre, s’écria avec frayeur. Ne vous épouvantez point, lui dit Molière, vous m’en avez vu rendre bien davantage. Cependant, ajouta-t-il, allez dire à ma femme qu’elle monte.

« Il resta assisté de deux sœurs religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et auxquelles il donnait l’hospitalité. Elles lui prodiguèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l’on pouvait attendre de leur charité, et il leur fit paraître tous les sentiments d’un bon chrétien. Enfin il rendit l’esprit entre les bras de ces deux bonnes sœurs ; le sang qui sortait par sa bouche en abondance l’étouffa. Ainsi, quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. »

Si ce récit confirme, à l’instar de plusieurs autres, que Molière est mort chez lui et non sur scène comme on l’affirma rapidement à tort, il omet en revanche la recherche d’un prêtre, précision que l’on découvre dans la requête d’Armande Béjart, adressée à l’archevêque de Paris François de Harlay de Champvallon pour qu’il accorde une sépulture chrétienne au défunt, mort sans avoir pu se confesser ni se rétracter. N’ayant pas signé la renonciation à sa profession de comédien, Molière était en effet mort sans les secours de la religion. Or le rituel du diocèse de Paris subordonnait l’administration des sacrements à cette renonciation.

Armande Béjart écrivit ainsi à l’archevêque de Paris : « Supplie humblement Élisabeth-Claire-Grésinde Béjart, veuve de feu Jean-Baptiste Poquelin de Molière, vivant valet de chambre et tapissier du roi et l’un des comédiens de sa troupe, et en son absence Jean Aubry son beau-frère, disant que vendredi dernier, dix-sept du présent mois de février mil six cent soixante-treize, sur les neuf heures du soir, le feu sieur Molière s’étant trouvé mal de la maladie dont il décéda environ une heure après, il voulut dans le moment témoigner des marques de repentir de ses fautes et mourir en bon chrétien ; à l’effet de quoi, avec instance il demanda un prêtre pour recevoir les sacrements, et envoya plusieurs fois son valet et servante à Saint-Eustache, sa paroisse, lesquels s’adressèrent à MM. Lenfant et Lechat, deux prêtres habitués en ladite paroisse, qui refusèrent plusieurs fois de venir, ce qui obligea le sieur Jean Aubry d’y aller lui-même pour en faire venir, et de fait fit lever le nommé Paysant, aussi prêtre habitué audit lieu ; et comme ces allées et venues tardèrent plus d’une heure et demie, pendant lequel temps ledit feu Molière décéda, et ledit sieur Paysant arriva comme il venait d’expirer ; et comme ledit sieur Molière est décédé sans avoir reçu le sacrement de confession, dans un temps où il venait de représenter la comédie, M. le curé de Saint-Eustache lui refuse la sépulture, ce qui oblige la suppliante [Armande Béjart] à vous présenter la présente requête pour être sur ce pourvu.

« Ce considéré, Monseigneur, et attendu ce que dessus, et que ledit défunt a demandé auparavant que de mourir un prêtre pour être confessé, qu’il est mort dans le sentiment d’un bon chrétien, ainsi qu’il a témoigné en présence de deux dames religieuses demeurant en la même maison, d’un gentilhomme nommé Couton, entre les bras de qui il est mort, et de plusieurs autres personnes ; et que M. Bernard, prêtre habitué en l’église Saint-Germain, lui a administré les sacrements à Pâques dernier, il vous plaise, de grâce spéciale, accorder à ladite suppliante que son dit feu mari soit inhumé et enterré dans ladite église Saint-Eustache, sa paroisse, dans les voies ordinaires et accoutumées. »

Lettre manuscrite adressée au père Boyvin et relatant les circonstances de l’enterrement de Molière

Cependant, l’archevêque de Paris refusait la sépulture religieuse à Molière. Cette persécution posthume arracha ces vers à l’indignation de Chapelle :

Puisqu’à Paris on dénie
La terre après le trépas,
A ceux qui, pendant leur vie,
Ont joué la comédie,
Pourquoi ne jette-t-on pas
Les bigots à la voirie ?
Ils sont dans le même cas.

Mademoiselle Molière — nom de scène d’Armande Béjart — garda un maintien qui, s’il n’était pas celui d’une douleur sincère et profonde, témoignait du moins qu’elle était fière encore de porter un tel nom. « Quoi ! s’écria-t-elle ; on refusera la sépulture à celui qui, dans la Grèce, eût mérité des autels ? » Elle alla à Versailles, se jeter aux pieds du roi, et se plaindre de l’injure qu’on faisait à la mémoire de son mari.

Mais, emportée par une sincérité irréfléchie, elle indisposa un peu Louis XIV, en lui disant que « si son mari était criminel, ses crimes avaient été autorisés par Sa Majesté même ». L’argument était trop sans réplique pour ne pas paraître inconvenant à une oreille habituée aux flatteries des courtisans. Pour surcroît de malheur, elle s’était fait accompagner par le curé d’Auteuil, afin qu’il témoignât des bonnes mœurs du défunt ; et ce pasteur, au lieu de s’en tenir à cette mission, entreprit mal à propos de se justifier d’une accusation de jansénisme dont il croyait qu’on l’avait chargé auprès du roi. Ce contretemps acheva de tout gâter. Le prince les congédia assez brusquement l’un et l’autre, en disant à mademoiselle Molière, que l’affaire dont elle lui parlait dépendait de l’archevêque de Paris.

Toutefois, comme la désobligeante maladresse de la femme ne diminuait en rien l’estime que Louis XIV avait pour la mémoire de Molière, il ordonna secrètement à Harlay de Champvallon de lever sa défense contre l’inhumation de Molière. Celui-ci ne s’exécuta qu’à moitié ; car il prescrivit au curé de Saint-Eustache, paroisse du défunt, de refuser son ministère à cette cérémonie funèbre. Il fut convenu que le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, serait conduit directement au cimetière, sans être présenté à l’église.

Le jour désigné pour les funérailles, une foule de gens du peuple se réunit devant la maison de Molière, en manifestant des intentions hostiles. Il est plus que probable que les tartuffes et les ennemis de ce grand homme n’étaient pas étrangers à ce rassemblement. Sa veuve en fut épouvantée. On lui donna le conseil de jeter de l’argent à cette populace ; elle n’hésita pas, et une somme de mille francs environ, semée par les fenêtres, changea ses dispositions tumultueuses. Ces mêmes individus qui étaient venus pour troubler l’enterrement du grand homme, accompagnèrent silencieusement ses restes.

Le corps fut conduit, le 21 février au soir, au cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre. L’acte d’inhumation porte que « Le mardi vingt-uniesme, deffunct Jean-Baptiste Poquelin de Moliere, tapissier, vallet de chambre ordinaire du roy, demeurant rue de Richelieu, proche l’académie des pintres (sic), decedé le dix-septiesme du present mois, a esté inhumé dans le cimetiere de Sainct-Joseph. »

La relation circonstanciée de l’enterrement de Molière, supposément adressée par un inconnu au père Boyvin, « prestre Docteur en Theologie, à St Joseph », nous livre les détails suivants : « Mardi 21 février 1673, sur les neuf heures du soir, l’on a fait le convoi de Jean-Baptiste Poquelin Molière, tapissier, valet de chambre, illustre comédien, sans autre pompe, sinon de trois ecclésiastiques ; quatre prêtres ont porté le corps dans une bière de bois, couverte du poille des tapissiers ; six enfants bleus [enfants de l’hospice du Saint-Esprit] portant six cierges dans six chandeliers d’argent ; plusieurs laquais portant des flambeaux de cire blanche allumés.

Le cimetière Saint-Joseph, où fut enterré Molière, tel qu’il était en 1673.
Gravure (colorisée ultérieurement) de Jean-Jacques Champin (1796-1860)

« Le corps pris rue de Richelieu devant l’hôtel de Crussol, a été porté au cimetière de Saint-Joseph, et enterré au pied de la croix. Il y avait grande foule de peuple, et l’on a fait distribution de mil à douze cents livres aux pauvres qui s’y sont trouvés, à chacun cinq sols. Ledit Molière était décédé le vendredi au soir 17 février 1673.

« Monsieur l’Archevêque avait ordonné qu’il fust ainsi enterré sans aucune pompe, et même défendu aux curés et religieux de ce diocèse, de faire aucun service pour lui.

« Néanmoins l’on a ordonné quantité de messes pour le défunt. »

Si l’on put craindre que notre premier comique n’obtînt pas un tombeau, on ne fut en revanche pas exposé à avoir les mêmes inquiétudes pour une épitaphe ; car à peine fut-il mort, qu’on en fit courir avec profusion dans Paris. La plus remarquable de toutes est celle que les regrets de l’amitié inspirèrent à La Fontaine :

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence,
Et cependant le seul Molière y gît.
Leurs trois talents ne formaient qu’un esprit
Dont le bel art réjouissait la France.
Ils sont partis, et j’ai peu d’espérance
De les revoir. Malgré tous nos efforts
Pour un long temps, selon toute apparence,
Terence, et Plaute, et Molière sont morts.

L’Académie française lui rendit après sa mort des honneurs qu’il avait mérités de son vivant : on assure que lorsqu’il mourut, il était sur le point de quitter le théâtre pour se faire recevoir. L’Académie regrettant que ce rare esprit ne lui eût point été associé, voulut du moins faire siéger sa mémoire dans l’enceinte où se réunissait sa société. Cette belle inscription fut placée sous son buste : « Rien ne manque à sa gloire ; il manquait à la nôtre ».

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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