LA FRANCE PITTORESQUE
19 mars 1895 : les frères Lumière
tournent leur premier film
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Publié le mercredi 19 mars 2025, par Redaction
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Sous un soleil enfin complice, Louis Lumière manivelle son cinématographe : quinze vues par seconde, quarante secondes d’éternité ouvrière. Mais La Sortie d’usine projetée le 28 décembre suivant au Salon indien ne sera pas cette première prise mais une nouvelle, refilmée un dimanche, chorégraphiée et maîtrisée et inaugurant l’ère des images animées.
 

Quel spectateur un peu sensible n’a pas senti monter l’émotion devant La Sortie de l’usine Lumière à Lyon, cette procession d’ouvrières lyonnaises surgissant du portail industriel pour entrer, sans le savoir, dans l’Histoire ? La tradition veut que ce court métrage soit le premier jamais projeté devant un public payant, le 28 décembre 1895, au Salon indien du Grand Café. La tradition simplifie. L’histoire, elle, nuance.

Car la version que nous connaissons n’est pas la première prise. Elle est la troisième. Pour comprendre ce subtil décalage entre mythe et mécanique, il faut remonter au 13 février 1895, date du dépôt de brevet d’un « appareil servant à l’obtention et à la vision des épreuves chronophotographiques » par Louis Lumière et son frère Auguste Lumière. L’appareil existe déjà, les essais aussi. Reste à lui donner un sujet.

Louis Lumière. Photographie (colorisée ultérieurement) réalisée vers 1895. C'est lui qui opéra derrière le cinématographe pour le tournage du film La Sortie de l'usine Lumière
Louis Lumière. Photographie (colorisée ultérieurement) réalisée vers 1895.
C’est lui qui opéra derrière le cinématographe pour le tournage du film La Sortie de l’usine Lumière

Le 19 mars 1895, enfin délivrés des caprices météorologiques, les frères installent leur lourde caméra de bois chez leur contremaître Vernier, dont la fenêtre surplombe l’usine lyonnaise. Dix-sept mètres de pellicule, perforée avec une précision d’horloger, défilent à quinze images par seconde sous l’œil de verre. Louis tourne la manivelle avec une régularité quasi chirurgicale. À midi, la sirène retentit. Silence, on tourne.

Les ouvrières s’égaillent, blouses claires et chapeaux larges, escortées de quelques moustaches et d’un chien intempestif. Une voiture attelée fend la foule. La scène est brute, presque accidentelle. Mais la pellicule s’épuise avant la fermeture des portes : la manivelle tourne à vide. Première leçon du cinéma naissant : le réel déborde le métrage.

Trois jours plus tard, lors d’une conférence à la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, la projection provoque un saisissement. Les silhouettes frémissantes fascinent l’assistance. Parmi les spectateurs, Léon Gaumont comprend immédiatement la portée commerciale du procédé. Les Lumière aussi. À l’heure où Thomas Edison exploite son kinétoscope individuel, eux pressentent la puissance collective de la projection publique.

La caméra Cinématographe mise au point en 1895 par Louis Lumière et l'ingénieur Jules Carpentier
La caméra Cinématographe mise au point en 1895 par Louis Lumière et l’ingénieur Jules Carpentier

À peine cette première vue impressionnée, les Lumière multiplient les sujets, comme on égrène des études de laboratoire : scènes domestiques, exercices acrobatiques, incendies simulés, forgerons au travail. Une douzaine de séances privées consolident l’expérience. Parmi ces bandes inaugurales figure bientôt L’Arroseur arrosé — d’abord intitulé Le Jardinier et montré pour la première fois le 21 septembre 1895 — saynète malicieusement construite où un arroseur devient la victime de son propre jet. Avec ce bref renversement comique, le cinématographe quitte la simple captation du réel pour esquisser une dramaturgie : le gag naît, et avec lui la fiction.

Pourtant, la Sortie d’usine initiale les laisse insatisfaits. Trop courte, inachevée. Ils retournent donc la scène quelques mois plus tard, l’été 1895. Ironie savoureuse : le tournage a lieu un dimanche. Les ouvrières, tirées de la messe, portent leurs habits du jour chômé. La sortie est désormais organisée, presque chorégraphiée ; on accélère le pas, on répartit les flux, on veille à ce que la porte se referme dans le champ. Le hasard cède la place à la mise en scène.

Ainsi, le film fondateur du cinéma mondial est déjà une recomposition. Non pas un pur surgissement du réel, mais un compromis entre technique, dramaturgie et sens des affaires. L’histoire du cinéma commence donc par un léger artifice : une sortie d’usine soigneusement rejouée pour entrer, cette fois, parfaitement dans le cadre.

Auguste Lumière. Photographie (colorisée ultérieurement) réalisée vers 1895
Auguste Lumière. Photographie (colorisée ultérieurement) réalisée vers 1895

Reste la question, toujours délicate pour l’historien : la Sortie d’usine est-elle véritablement le premier film de l’histoire du cinéma ? La réponse exige nuance. Plusieurs années auparavant, Thomas Edison avait déjà fixé des images animées grâce à son kinétoscope, dispositif individuel invitant le spectateur à coller l’œil à une lucarne. Mais l’expérience demeurait solitaire, presque confidentielle.

Le geste décisif des Lumière ne tient donc pas seulement à l’enregistrement du mouvement, mais à son exhibition collective. En substituant la projection publique à la vision isolée, ils transforment une curiosité technique en phénomène social. Ironie suprême : ils n’en pressentaient guère l’ampleur. On rapporte que Louis Lumière aurait confié à l’un de ses opérateurs que « le cinéma n’a aucun avenir commercial ». L’histoire, comme souvent, s’est chargée de corriger cette prudence d’industriel.

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Tous droits réservés. Reproduction interdite. N° ISSN 1768-3270.

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