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Lieux d'histoire. Abbaye de Charlieu (Loire). Cloître et colonnade. Inscription romane - Histoire de France et Patrimoine


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Lieux d’Histoire

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Abbaye de Charlieu (Quand l’) abrite
une étrange inscription romane
(D’après « Bullerin de la Diana », paru en 1891)
Publié / Mis à jour le mercredi 12 août 2015, par LA RÉDACTION

 
 
 
C’est en 1886 qu’un très précieux fragment du premier cloître des Bénédictins de Charlieu (Loire) est dégagé des maçonneries dans lesquelles il était encastré depuis bientôt quatre siècles, et que l’on découvre à cette occasion une étrange inscription latine signifiant : joue au cerceau, va ailleurs, en apparence fort incompatible avec la quiétude coutumière à laquelle semble devoir être astreint un tel lieu...

L’État, trois ans auparavant, était entré en jouissance de l’ensemble des bâtiments claustraux, dont l’acte de 1854 ne lui avait conféré que la nue propriété durant la vie des vendeurs. Il fut alors possible de débarrasser les galeries, depuis si longtemps transformées en celliers et magasins, des matériaux de toute nature qui les rendaient totalement inaccessibles.

Abbaye de Charlieu
Abbaye de Charlieu

Ce déblaiement permit une inspection minutieuse de toutes les ruines. Sur le nu du mur de la galerie orientale, se montrait la suite de petites archivoltes extradossées qu’avait autrefois signalée Sevelinges dans son Histoire de Charlieu. On fit tomber plusieurs couches de crépis ; puis quelques sondages pratiqués avec précaution révélèrent l’existence de colonnettes à chapiteaux sculptés servant de supports aux archivoltes et complètement noyées dans un muraillement relativement récent.

Cette découverte fut signalée à la commission des Monuments historiques. La destruction des maçonneries de remplissage fut autorisée et ce travail mit au jour la curieuse colonnade que les membres de la Société archéologique du Forez ont admirée en 1888, longue de 19 mètres, formée d’arcades plein cintre, à claveaux sans moulures, larges de 1m05 et séparées par des couples de colonnettes trapues, reposant sur un bahut très bas. Il ne subsistait toutefois que six de ces arcades d’ailleurs admirablement conservées, étant donnés leur âge et les vicissitudes qu’elles ont dû subir.

Cette colonnade essentiellement claustrale, tant par ses dimensions que par sa structure, et dont la décoration sculptée mériterait une monographie détaillée, est de toute évidence une bâtisse du XIe siècle. On peut même arriver à la dater avec précision, grâce à quelques synchronismes. Les renseignements historiques nous apprennent en effet que le monastère de Charlieu fut reconstruit en entier par saint Odilon, cinquième abbé de Cluny. On sait en outre que cette abbaye, depuis sa fondation vers 872 jusqu’en plein XIe siècle, ne cessa pas d’être en butte aux dévastations commises par les séculiers du voisinage, malgré son union de plus en plus étroite avec Cluny, malgré de nombreuses lettres de sauvegarde obtenues des conciles, des papes et des rois.

Colonnades jumelées du cloître d'origine de l'abbaye
Colonnades jumelées du cloître d’origine de l’abbaye de Charlieu

Et cette ère de violences ne prit fin que sous l’épiscopat d’Odolric, le 53e archevêque de Lyon, qui amena à restitution et à pénitence publique, en présence de nombreux témoins, le dernier et le plus ardent de ses persécuteurs. Ce n’est qu’après ce solennel et définitif apaisement que put avoir lieu la reconstitution mentionnée dans la vie de saint Odilon ; ce qui place cette édification des lieux réguliers, et notamment de notre colonnade, dans la période de dix-sept années qui commence à l’avènement d’Odolric au siège de Lyon, en 1031, et finit en 1048, date de la mort de saint Odilon.

Cette colonnade romane n’était qu’une claire-voie pratiquée dans le mur d’appui du grand cloître, et la galerie orientale de ce cloître primitif occupait exactement la place de celle du cloître actuel. Cette détermination topographique va nous aider à comprendre une inscription romane peu intelligible au premier abord, visible dans cette galerie, découverte en 1886, tracée en capitales latines rustiques :

TROQUO LUDE ALIAS FUGE. Joue au cerceau (pas ici), va ailleurs. Elle est gravée. Il s’agit d’un spécimen de cette écriture « hardie et négligée, sans bases, sans sommets, inégale dans la hauteur de ses lettres, qui fut toujours bannie des médailles, mais ne cessa de se montrer sur le bronze et la pierre où elle se maintint jusqu’au XIe siècle, époque où, chargée d’alliage, elle se perd dans la gothique, laquelle ne commence réellement qu’avec le XIIe siècle pour finir sous Henri II », écrit Dom de Vaines dans son Dictionnaire raisonné de diplomatique.

Inscription romane de l'abbaye
Inscription romane de l’abbaye de Charlieu

On ne retrouve pas encore ici cet alliage dont parle de Vaines, c’est-à-dire les essais de prolongation des bases, des sommets surtout, et le contraste si caractéristique des pleins et des déliés. Mais le q du mot Troquo n’a jamais été de la capitale d’inscriptions. L’irrégularité d’ailleurs ainsi que l’inégalité des lettres sont manifestes, et tout s’accorde pour dater cette inscription de la fin du XIe siècle. Voilà pour son âge.

Quant à sa lecture, elle entraîne des conséquences très diverses suivant le sens donné au mot Troquus (trochus). En le traduisant comme du Cange par roc ou tour du jeu d’échecs, on ne voit plus la raison d’être de la défense. Le jeu d’échecs est essentiellement silencieux. S’il était permis dans une partie du cloître, il pouvait l’être tout aussi bien dans la galerie adossée au chapitre et à la sacristie.

Mais Dom Carpentier rectifiant du Cange et revenant à la signification grecque du mot, roue, explique qu’il s’agit soit du sabot (turbo), sorte de toupie que l’on fait pirouetter en la frappant avec un fouet, soit du cerceau (rota) que les enfants dirigent avec un bâton en courant. Il est facile de comprendre que ni l’un ni l’autre de ces jeux également bruyants ne pouvaient être tolérés devant la porte d’une salle capitulaire. Notre inscription s’expliquerait donc très naturellement, s’il était prouvé que de tels jeux pouvaient être pratiqués dans des cloîtres, qu’ils étaient compatibles aussi bien avec les coutumes qu’avec les exigences de la discipline monastique.

Cette démonstration est facile. Tout d’abord et en principe, le silence perpétuel n’était pas de règle dans le grand cloître. Les témoignages des Clunisiens des XIe et XIIe siècles, du moine Jean, biographe de saint Odon, deuxième abbé, d’Udalric dans ses Consuetudines, de Pierre le Vénérable dans ses Statuts, des rédacteurs des Statuts des Bénédictins de la province Narbonnaise solennellement approuvés en 1226, les recherches de du Cange et de son savant annotateur A. Duchesne concordent tous sur ce point.

Abbaye de Charlieu
Abbaye de Charlieu

Les grandes abbayes pratiquaient, il est vrai, le silence absolu dans le grand cloître, mais par la raison toute simple qu’elles possédaient un autre cloître spécial, dit du colloque, où les religieux pouvaient converser entre eux. C’était l’exception. Et presque toujours, comme à Charlieu, il n’y avait qu’un cloître pour la communauté et le silence n’y était exigé qu’en dehors de certaines heures déterminées. In claustris certis horis dabatur copia fratribus invicem confabulandi, écrit Du Cange au mot Claustrum.

Il y a plus. Dans les cloîtres, la galerie longeant l’église était spécialement destinée aux lectures spirituelles (collationes) pour les religieux, qui y avaient leur banc et leurs livres renfermés dans des armoires (armaria) placées contre les murs ou dans leur épaisseur : destination spéciale qui, nécessitant en ce lieu le silence perpétuel, lui faisait donner le nom de claustrum regulare.

Mais la galerie occidentale était réservée aux enfants, novices, oblats ou même jeunes séculiers, clercs ou laïques qui étaient instruits à l’intérieur de l’abbaye, depuis qu’en 780 Charlemagne avait fondé des écoles auprès de tous les monastères. In latere claustri occidentalis est scholaris subjectio. Ce sont les propres termes de Pierre de Blois, décrivant les quatre parties des cloîtres. Parmi les bancs de cette galerie se trouvait celui du maître, du Scholiaste. Des livres étaient attachés aux murs avec des chaînes, et cette galerie servait de salle de récréation aux écoliers sortant de l’auditorium, bâtiment des études qui donnait sur ce côté du cloître.

Et maintenant rien de plus facile que de justifier notre inscription. Il est constant, nous venons de le voir, que les enfants pouvaient jouer, c’est-à-dire causer, courir dans la galerie occidentale des cloîtres qui leur était spécialement affectée, et à des heures sans doute déterminées. Il dut arriver à Charlieu que quelques écoliers poussaient trop souvent leur cerceau en dehors de leur domaine, jusque dans la galerie du chapitre. Et le prieur claustral, informé de ces infractions par un de ses circuitorescircuitor circator, ou simplement circa, le moine surveillant —, crut devoir faire graver dans cette galerie la défense qu’on y lit encore.

Ajoutons que ces jeux de la toupie ou du cerceau qui demandent un sol sinon dallé, au moins ferme et uni, eussent été impraticables sur les gazons du préau (herbarium) où d’ailleurs très souvent, au témoignage d’Udalric, étaient mis à sécher les vêtements des novices lavés par eux. C’est une nouvelle raison pour rendre inadmissible l’extension du préau de Charlieu, à l’époque romane, jusqu’au pied du mur de notre inscription, c’est-à-dire jusqu’à la claire-voie de pierre.


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