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Révolte des infirmières de Pontoise au XVIIe siècle. Grève personnel hospitalier. Mauvaise gestion de l'hôpital - Histoire de France et Patrimoine


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Événements marquants

Evénements ayant marqué le passé et la petite ou la grande Histoire de France. Faits marquants d’autrefois.


Révolte (Une) d’infirmières à Pontoise
au XVIIe siècle
(D’après « Lectures pour tous », paru en 1923)
Publié / Mis à jour le mardi 26 mars 2013, par LA RÉDACTION

 
 
 
S’imagine-t-on que les grèves générales soient chose nouvelle et pratique moderne ? Voici une grève d’infirmières qui date du Grand Siècle : c’est bien une des moins tragiques, ou mieux, des plus inattendues dont on se souvienne. En 1923, Louis Battifol, administrateur de la bibliothèque de l’Arsenal et historien du XVIIe siècle, conte avec toute sa verve et évoque avec toute sa merveilleuse science du passé, l’histoire de cette mutinerie qui révolutionna un hôpital.

Au début du XVIIe siècle, l’hôpital de Pontoise n’était, le long des murs de la ville, qu’un amas minable de vieilles bâtisses du Moyen Age, lépreuses. Un grand toit recouvrait, à la fois, une chapelle et la grande salle voûtée des malades pouvant contenir une quarantaine de lits. Autour, se voyaient des bâtiments accessoires : réfectoire, cuisine, bûchers, celliers, et, le long de l’Oise, le logis de la direction. Lorsque la rivière débordait, les eaux venaient « caver » les murs, faire dégringoler des toises de maçonnerie, et, quand quelque siège survenait, accident fréquent depuis la Ligue, les coups de canons et de bombardes achevaient d’ébranler les murailles et de les délabrer : dangereuse situation !

L’hospitalière demeure datait de cinq siècles, du temps de Louis IX. Le saint roi y avait mis le personnel spécial des Hôtels-Dieu du temps : trois ecclésiastiques, deux convers, treize religieuses. Puis, avec les âges, l’institution était devenue plus laïque, plus féminine, et, si l’on peut dire, plus « démocratique ». Une dame conduisait la maison. Elle avait sous ses ordres deux douzaines d’infirmières, femmes du monde qui entraient là pour toute leur vie, gardaient leurs noms, suivaient une filière quasi monastique : noviciat, prise d’habit, profession, — la directrice s’appelait même prieure —, après quoi, elles devenaient tout à fait modernes, car elles étaient relativement libres, se réunissaient en assemblées et votaient sur les principales affaires de la maison, notamment l’admission des nouvelles infirmières, au moyen de pois et de fèves. Nul homme dans l’affaire, que des confesseurs venant du dehors et célébrant les offices. L’établissement dépendait de l’archevêque de Rouen, dans le diocèse duquel Pontoise se trouvait autrefois.

L'hôtel-Dieu de Pontoise près du pont fortifié
L’hôtel-Dieu de Pontoise près du pont fortifié. © Musées de Pontoise

Or, le 29 janvier 1647, la supérieure, Mme Dampont, étant venue à mourir, se trouva lui succéder une jeune femme de vingt-sept ans, Mme de Guénégaud, non par le libre choix des infirmières, suivant l’usage, mais parce que la défunte, vieille et infirme, l’avait choisie pour coadjutrice, avec future succession, appuyée d’une bonne autorisation du roi et d’un bref de Rome. Fâcheux début ! Sept ou huit infirmières, qui convoitaient sans doute la place, protestèrent avec véhémence, et l’une d’elles, Mme Duval, outrée, poussa la colère jusqu’à dérober l’acte du roi, appelé « provisions », qui installait la nouvelle prieure, et le jeter, par dépit, dit un document, « dans un lieu si sale et si infect, qu’on n’ose presque pas le nommer ». Ce fut un esclandre ! La coupable découverte dut demander pardon à genoux. L’affaire en resta là.

Mme de Guénégaud était une personne distinguée, autoritaire et fastueuse. L’Hôtel-Dieu dont elle prenait la direction se trouvait dans le dénuement. Les bâtiments s’en allaient donc en ruines : les voûtes de l’église crevées, des gouttières partout — il pleuvait sur les lits des malades — et le logis de la direction était misérable. Par surcroît, l’argent manquait. L’hôpital vivait péniblement avec 10 000 livres de rentes, ce qui était peu, et devait 7 000 à 8 000 livres. Les droits que saint Louis et ses successeurs lui avaient donnés s’étaient évaporés sous l’effort de ceux qu’ils gênaient : ainsi, péages sur les marchandises passant ou repassant les portes de la ville ou sous le pont de Pontoise, droits à prélever sur les denrées se vendant aux foires et aux marchés du bourg : les gens de Pontoise avaient doucement mis la main sur tout, et accaparé les biens et revenus de l’hôpital.

Mme de Guénégaud entra en bataille, réforma tout vigoureusement. A force de procès, elle fit rendre gorge aux gens, et récupéra une partie de ce qui avait été dérobé. Sa famille était riche ; elle la fit marcher. Son père, le président Guénégaud, donna 12 000 écus ; des tantes, 1&nbsp ;200 livres de linge. La supérieure abandonna sa dot, 10 000 livres, et une pension qu’on lui faisait de 450 livres. Elle fit entrer dans la maison deux de ses nièces, qui apportèrent 44 000 livres et 1 000 livres de pension. Elle obligea un frère à payer les orgues. Bref, la famille y fut pour 40 000 écus, 120 000 livres : c’était une fortune.

Alors, elle construisit, et en grand. Elle abattit les vieux murs de saint Louis, édifia de beaux pavillons à la moderne. Elle soigna son logis, fit des salles de réception magnifiques, des galeries superbes, lambrissées, avec des moulures, des cadres, des enfoncements, des statues. Son appartement, le long de la rivière, occupait, à lui seul, autant de place que le reste de l’hôpital. Les infirmières, resserrées, n’avaient plus qu’un grenier pour y entasser leur linge, propre ou sale, les couvertures, les robes de chambre des malades, et devaient garder leurs effets sur leurs lits. Elle se meubla somptueusement : tapisseries de haute lisse, fauteuils de point à l’aiguille, draps de Hollande, guéridons, tablettes à porcelaine. Elle voulut avoir aussi sa cuisine particulière, ou, comme dirent rageusement les infirmières, « son pot à part ». Elle eut une belle vaisselle d’argent avec ses armes.

Elle reçut. On conta, une année, que la note d’un rôtisseur de Pontoise s’était montée pour elle à 800 livres. Elle s’habilla richement. On la vit porter des déshabillés élégants, des camelots de Hollande doublés d’ouate et garnis de flots de rubans, ou, comme on disait en ce temps, « d’une confusion, de galands ». Elle eut des camails de taffetas, des cornettes jaunes, etc. Elle mena joyeuse vie. Elle invitait nombreuse compagnie. Elle organisait des parties de campagne avec des amies, faisant chanter celles qui avaient de belles voix. Une fois, même, elle exhiba une d’elles un soir, au clair de lune, sur une terrasse de la maison qui regardait du côté de la plus importante hôtellerie de Pontoise, à l’amusement des passants qui riaient et au scandale des infirmières qui, couchées dans leurs lits, n’y comprenaient rien.

On imagine ce que purent penser à la longue, devant tout ce train et cette allure, ces infirmières ahuries, et déjà mal impressionnées par l’intrusion irrégulière de leur directrice. Mme de Guénégaud, autoritaire en diable, allait bientôt les provoquer plus directement. Elle trouva que ces dames se tenaient mal. Elle se plaignit tout haut qu’elles recevaient trop de visites, que leurs parents s’installaient abusivement des mois entiers à l’hôpital, remplissant la maison de bruit. Trop de messieurs venaient jouer, folâtrer ; du haut de la terrasse, il y avait des dialogues inadmissibles avec les passants : cela était intolérable.

Elle défendit tout. Elle congédia les étrangers. Elle fit revivre les prescriptions les plus étroites des anciennes règles de saint Louis, comme celle qui interdisait de se faire saigner plus de six fois par an, aux grandes fêtes, ou de prendre un lavement sans l’autorisation de la supérieure. Elle s’érigea en souveraine. Elle ne consulta plus personne, pas même, suivant l’usage, les anciennes infirmières, celles qu’on appelait « les discrètes » ; ne s’expliqua sur aucune des dépenses qu’elle faisait, d’où le bruit, qui se répandit, qu’elle dilapidait le bien des pauvres.. Elle assembla encore le chapitre, mais déclara qu’au lieu de laisser voter par pois et par fèves, elle écouterait les avis de chacun, dits à son oreille, à voix basse, et ferait ensuite ce qu’elle jugerait à propos, ce qui était proprement supprimer le vote.

Elle prit des mesures terribles. Il y eut une histoire d’une infirmière condamnée à trois ans de prison et qui devint folle. Pour une réponse insolente et un refus d’obéir, Mme Andrieu, une autre infirmière, fut enfermée, à clef, trois jours dans une chambre et condamnée à la diète. Une autre fut fouettée, qui avait menti, après avoir refusé trois ou quatre fois de venir trouver la directrice. Mme de Guénégaud, questionnée à ce sujet, répondit que les constitutions de saint Louis ordonnaient, pour de moindres fautes, la discipline en pleine communauté ; que Mme Dampont, en dix-huit ans, avait fait fouetter plus de soixante fois des infirmières et souvent avait tenu le fouet, tandis qu’elle-même n’avait fait donner la discipline que deux fois en dix-huit ans.

La prieure Mme de Guénégaud
La prieure Mme de Guénégaud

Vingt-quatre femmes soumises à un pareil enfer ne peuvent, immanquablement, à la fin, que se révolter. Elles se révoltèrent ! Vingt d’entre elles se coalisèrent. Il n’en resta que quatre du côté de Mme de Guénégaud. La rébellion commença par des froideurs, des résistances, des réponses sèches, agressives. Une fois, une infirmière, Mme Anne Pasquier, osa tenir tête brusquement ; il y eut une altercation, des mots violents, puis l’infirmière s’oublia et frappa sa supérieure ; c’est elle qui eut trois ans de prison et devint folle. Mme de Guénégaud écrivit à l’archevêque de Rouen, son supérieur, qu’en vérité il soufflait, dans l’hôpital, un étrange esprit de révolte.

L’archevêque, M. Harlay de Champvallon, envoya un ecclésiastique, M. Lalanne, faire une enquête et celui-ci rapporta qu’en effet cela n’allait pas bien, que les infirmières étaient excitées, qu’il avait recueilli des propos d’elles excessifs, où l’on ne parlait de rien moins que d’empoisonner Mme de Guénégaud, de l’assommer à coups de bâton ! L’archevêque décida de faire un procès à une des infirmières les plus compromises, Mme Gabrielle d’Amours, mais celle-ci mourut dans l’intervalle ; six autres étaient particulièrement signalées. Finalement, l’archevêque, bon homme, aima mieux laisser tout tomber.

Alors l’agitation se développa : longs entretiens, assemblées secrètes, bravades, paroles audacieuses et coupantes : Mme de Guénégaud en vit de toutes les couleurs. Le bruit s’était répandu en ville. Les gens de Pontoise prenaient parti pour les révoltées. Depuis les temps les plus reculés ils n’avaient jamais aimé l’hôpital, auquel ils reprochaient les péages irritants que l’on sait. On les avait contraints à rendre les biens usurpés, ce qui ne se pardonne pas. Les choses en étaient venues au point que la supérieure ne pouvait plus trouver un huissier en ville qui marchât pour elle. Les habitants de Pontoise aidèrent les révoltées, les avertirent, portèrent leurs lettres, firent leurs commissions. Le clergé lui-même, prêtres séculiers, religieux, docteurs, se prononçait contre Mme de Guénégaud. Il parut un libelle : Plaintes des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Pontoise et de la plus grande partie des hospitalières du même lieu, où la prieure était traînée sur la claie. On lui reprochait d’avoir fait figurer de fausses fournitures sur les bordereaux et volé l’argent des malades. Mme de Guénégaud fut suffoquée.

Le premier exercice de son omnipotence, à propos du vote d’un chapitre, allait faire éclater l’incendie. Le samedi 28 mai 1661, il y avait à procéder à un scrutin sur l’admission d’une infirmière nouvelle, Mme Langevin, personne de trente-quatre ans, intime de Mme de Guénégaud, très favorisée par elle. Avec ensemble, les dames votèrent toutes contre l’amie de la prieure. La prieure, se contenant, appela successivement chaque votante et lui demanda séparément pourquoi elle refusait sa voix. Chacune répondit par une histoire. Alors, Mme de Guénégaud prononça d’un ton aigre que, nonobstant le vote contraire, Mme Langevin était admise. Les dames se levèrent, protestant, criant et sortirent de la salle, en faisant claquer les portes.

Mme de Guénégaud informa immédiatement l’archevêque de Rouen. Celui-ci vint, interrogea, écouta tout le monde, exhorta paternellement ces dames à la concorde, à la paix, à l’union, puis, finalement, édicta un règlement qui, en fait, donnait raison à la supérieure, maintenait l’abolition des pois et des fèves, et disait que si, aux scrutins, les oppositions des infirmières étaient sans fondement, Mme de Guénégaud aurait raison de passer outre. Cette dernière triompha. L’autorité s’était prononcée pour elle, l’appuyait. Elle materait bien les mauvais sujets et aurait raison maintenant de leur résistance. Elle aggrava les prescriptions disciplinaires, restreignit les tolérances, fixa et limita les heures où les dames devaient voir même leurs confesseurs et appesantit sa main dans chaque détail de plus en plus lourdement.

A quelque temps de là, il fallait procéder à une nouvelle assemblée de chapitre, afin de décider de l’admission d’une nouvelle infirmière, Mme Félix de Hallot. Les révoltées se concertèrent et, au jour dit, lorsque tout le monde fut réuni, une d’elles, Mme de Saint-Alexis, prit la parole et déclara posément, au nom de toutes, qu’elles entendaient procéder par scrutin secret, librement, c’est-à-dire avec des pois et des fèves, et qu’elles n’acceptaient pas le système illégal de M. l’archevêque de Rouen. Mme de Guénégaud devint rouge de colère. Elle voulut discuter. On lui cria que d’ailleurs les vingt dames refusaient leurs voix à la postulante. La prieure rompit d’un ton sec l’assemblée et, séance tenante, écrivit à l’archevêque de Rouen, pour le mettre au courant de ce qu’elle appelait un « scandale inouï » ! Le prélat, qui était dans sa belle résidence de Gaillon, courroucé, prit sa plume. Il envoya une lettre furibonde. Il y qualifiait le geste des infirmières de « procédé injurieux ».

« Je ne puis ni ne dois le souffrir », disait-il. Contre cet endurcissement prémédité, cet esprit de cabale et de révolte, il soutiendrait à fond la prieure. Il menaçait des autorités civiles. « Je saurai châtier exemplairement l’éclat qu’elles feront. Qu’elles ne s’imaginent pas me faire peur par leur multitude : l’autorité ecclésiastique a des remèdes à toutes les plaies qu’on veut lui faire, et elle sait bien ranger la discorde à la raison et à la paix. Lisez cela en plein chapitre ! » Mme de Guénégaud lut cela en plein chapitre. Ce fut une belle histoire ! Les infirmières, hors d’elles, hurlaient toutes à la fois, gesticulaient, exaspérées du ton de la missive épiscopale. On entendit des imprécations inouïes et des propositions effroyables. Les unes déclaraient qu’elles allaient en appeler comme d’abus de cette lettre, signifier des exploits par huissier ; d’autres, qu’on avait vu des prieures d’hôpital déplacées, révoquées, interdites, fourrées en prison, dégradées !

Le soir, les vingt signaient une procuration en bonne et due forme, protestant contre l’admission de Mme Hallot et donnant mission à qui de droit, pour toutes fins juridiques utiles. En guise de réponse, Mme de Guénégaud annonça que la réception de Mme Hallot aurait lieu le 1er septembre, solennellement dans la chapelle, en public, nonobstant toute protestation contraire.

La ville entière ne parlait que de l’aventure. Sur le pas de leurs portes, bourgeois et commères racontaient qu’il y avait le feu à l’hôpital, que les infirmières avaient le diable au corps, qu’elles étaient toutes sur le point de se battre entre elles, et qu’on allait déposer la prieure. L’opinion commune se montrait d’une extrême sévérité à l’égard de celle-ci, la couvrait de malédictions : cette femme était un bourreau ; elle dilapidait le pain des pauvres et menait fatalement la maison à la ruine ! Le 1er septembre, la foule alléchée descendit à l’Hôtel-Dieu, afin de voir ce qui allait se passer. Elle en eut pour son argent : ce fut un scandale. La cérémonie à peine commencée, le tumulte s’organisa. On vit les révoltées trépigner, clamer, tirer les rideaux, tempêter à outrance contre Mme de Guénégaud, lui reprochant sa tyrannie suffocante, tandis que la prieure, avec des gestes violents, les traitait de rebelles et de désobéissantes ; toutes réclamant l’intervention des autorités. Le public s’en revint le soir diversement impressionné, les uns navrés, hochant la tête, les autres pouffant de rire.

Lorsque l’archevêque de Rouen fut informé, il leva les bras au ciel, gémit, soupira. Il envoya cette fois un représentant, le Père Meige, de l’ordre des Frères prêcheurs, avec mission d’interroger et de lui rendre compte. Averties, les révoltées écrivirent au prélat une lettre collective pleine de respect afin de lui annoncer qu’elles refusaient de recevoir le révérend Père : il leur était suspect ; il connaissait trop bien les amis de Mme de Guénégaud. L’archevêque leur répondit qu’il était affligé de leur esprit de discorde. Certes, il n’avait pour elles que des entrailles de père ; il ne cherchait que leur union et leur paix ; mais vraiment, le P. Meige n’ayant pas mis les pieds à Pontoise depuis cinq ans, en quoi pouvait-il prendre d’avance parti contre elles ? Puis, il n’avait d’autre mission que de les interroger, les écouter et lui transmettre leurs plaintes : qu’elles fussent raisonnables !

Le P. Meige vint. C’était un brave homme, bien intentionné, ni très fin, ni très adroit, ni très discret. Il écouta les révoltées, rapporta tout à Mme de Guénégaud, laquelle lui souffla à l’oreille ce qu’il devait répondre, c’est-à-dire le maintien des décisions antérieures de l’archevêque et l’admission faite par elle de Mme Hallot. En effet, s’étant rendu à Gaillon pour rendre compte à l’archevêque, le P. Meige en revenait le 16 octobre avec une belle et bonne ordonnance du prélat qui confirmait les règlements antérieurs édictés par lui, relatifs à la suppression du vote, approuvait l’admission de Mme Hallot et défendait aux infirmières de contrevenir a ces décisions.

Le P. Meige annonça ces belles nouvelles dans une assemblée à laquelle assistaient toutes les infirmières convoquées au son de la cloche et où Mme de Guénégaud avait invité les autorités de la ville, ainsi que les principaux officiers de la garnison — il y avait une garnison à Pontoise. Devant cette importante assistance, le P. Meige prit la parole. Il dit qu’il allait parler avec modération. Il traita les opposantes de révoltées, cabalistes, vierges folles et autres semblables douceurs, après quoi, leur notifia qu’elles n’avaient qu’à s’incliner devant des ordres qui étaient définitifs, sinon elles verraient ! On devine la façon dont ce discours fut accueilli : les infirmières, debout, frémissantes, protestaient avec fureur.

Le P. Meige leur cria qu’elles étaient en état de rébellion manifeste. Elles répondirent qu’elles s’en moquaient bien et qu’elles n’obéiraient pas. Il riposta qu’il allait en référer à l’archevêque, qu’elles étaient indignes, atroces. Alors, elles sortirent toutes et allèrent rédiger une protestation collective qu’elles signèrent et qu’elles firent signifier au religieux par un huissier, ajoutant qu’elles le prendraient lui-même, personnellement, à partie, s’il passait outre. Le P. Meige répondit que leur papier était insolent. Il déclara qu’elles n’étaient que des menteuses, des parjures, des coquines, que certes il passerait outre, et procéderait à la réception de Mme Hallot, le lendemain, 26 octobre, à huit heures du matin, suivant les usages, malgré leurs protestations.

Le lendemain, à l’heure dite, il était là et allait commencer la cérémonie par un petit discours approprié, lorsque le tapage recommença : chaises bousculées, cris stridents, hurlements, vacarme infernal. Vainement le P. Meige chercha à obtenir le silence et à calmer les manifestantes déchaînées. Vainement aussi Mme de Guénégaud et les infirmières qui restaient fidèles, les anciennes, les discrètes, joignirent leurs efforts à ceux du commissaire de l’archevêque : rien n’y fit. A la fin, les révoltées épuisées s’en allèrent. Le P. Meige en profita pour achever son petit discours et accomplit la cérémonie devant le public venu de la ville qui, disait le lendemain un rapport à l’archevêque de Rouen, « regardait avec horreur un spectacle si honteux ».

Comme par hasard, il se trouva qu’il y avait à ce moment, venu en visite à l’hôpital, un ami des rebellés, parent de l’une d’elles, jurisconsulte distingué et conseiller au Parlement de Paris, M. du Bois-Ménillet, qui demanda à voir ces dames. Le P. Meige refusa net, prétextant qu’il était coutume, durant les visites canoniques, comme était la sienne, de fermer simplement les parloirs. Sur l’insistance du magistrat, il finit par céder. M. du Bois-Ménillet resta trois heures avec Mme de Saint-Alexis et Mme Dorat. On imagine ce qu’ils pouvaient se dire. Quand, le lendemain, il se présenta pour reprendre la conversation, on lui ferma la porte au nez. Il réclama. On ne lui répondit pas. Il se fâcha. On l’envoya promener. Alors, il fit signifier par huissier deux protestations, l’une au P. Meige, l’autre à Mme de Guénégaud, et, par écrit, sous main, n’eut pas de peine à faire parvenir aux rebelles ses conseils.

Ses conseils étaient d’en appeler au Parlement de Paris, comme d’abus contre les décisions de l’archevêque et les suites auxquelles elles avaient donné lieu : il se chargerait de l’affaire ; le Parlement les soutiendrait, il en répondait, et Mme de Guénégaud verrait bien de quel bois ses infirmières se chauffaient. Effectivement, les infirmières écrivirent au chancelier et obtinrent de lui, par les bons offices de M. du Bois-Ménillet, ce qu’on appelait « un relief d’appel », les autorisant à en appeler au Parlement.

Puis elles écrivirent au Parlement. Elles réclamaient une enquête sur les faits et gestes de leur tyran, Mme de Guénégaud. Que des commissaires vinssent, ils constateraient la dissipation des biens de l’hôpital, au profit de la somptueuse installation de la prieure, tandis que malades et infirmières étaient relégués dans des lieux indignes. Elles sollicitaient qu’en attendant, l’hôpital reprît, suivant ses statuts et usages, son administration d’antan, c’est-à-dire sous le contrôle de l’assemblée des infirmières, et que, pour le moment, on ordonnât à la prieure de déguerpir, qu’on la remplaçât par une autre.

En même temps, elles écrivirent à la reine-mère Anne d’Autriche. Elles la suppliaient de leur donner sa protection. Elles étaient malheureuses, misérables. Elles se plaignaient avec larmes de l’archevêque de Rouen qui les tourmentait, de Mme de Guénégaud qui les torturait. Elles désiraient que Sa Majesté, à la place de cette créature, les pourvût de quelque sainte fille de l’ordre des Hospitaliers, ou même, si elle voulait, de celui de la Visitation.

Anne d’Autriche, étonnée, ayant eu l’occasion de venir à Pontoise pour faire une visite au monastère des carmélites, questionna. On lui apprit — était-ce vrai ou faux ? — que Mme de Guénégaud, par représailles contre ses infirmières révoltées, les avait séquestrées, pour ainsi dire, leur défendant de sortir, sous n’importe quel prétexte, ou de recevoir des visites même d’ecclésiastiques ; que depuis la Chandeleur dernière, elle leur avait interdit les sacrements, diabolique prétention ! que les infirmières, horreur dernière ! n’allaient pas pouvoir faire leurs Pâques et qu’aucun confesseur n’était admis auprès d’elles !

De retour à Paris, Anne d’Autriche, très surprise, avertit qui de droit ; et le résultat fut un bon arrêt du Conseil, rendu le 7 avril 1664, qui signifiait, à Mme de Guénégaud l’illégalité scandaleuse des mesures qu’elle avait prises, ordonnait que le curé de Saint-Ouen-l’Aumône, près de Pontoise, irait confesser les infirmières, leur conférer les sacrements, librement, sans obstacle, en dehors de Mme de Guénégaud, et ordonnait aux autorités de la ville, prévôt et maire, en cas de difficultés, de prêter main forte, manu militari, à l’exécution de cet arrêt.

Qui fut abasourdie, ce fut Mme de Guénégaud. Le vent tournait. Elle écrivit immédiatement à Paris, protestant contre les attendus de l’arrêt. Les faits articulés, disait-elle, étaient faux ! Tout venait de quelqu’un qu’elle ne nommait pas, mais qu’elle appelait « un homme corrompu », — était-ce M. du Bois-Ménillet ? Elle vitupérait contre le pamphlet la Plainte des pauvres qui, sans doute, avait surpris la religion du roi et était cause de la fausse opinion qu’on avait de sa gestion. Ce pamphlet, ajoutait-elle, n’était rempli que de calomnies noires, d’injures atroces, d’imputations abominables qui méritaient, pour leur auteur, la corde ! Il scandalisait la maison de Dieu !

Elle consulta les juristes afin d’avoir des mémoires écrits attestant le bon droit de son affaire. Un M. Hébert lui fit une savante dissertation qu’elle imprima, remplie de textes, de mots solennels et de phrases lourdes où il était démontré, en plusieurs points, qu’il n’y avait pas eu abus dans l’ordonnance de l’archevêque de Rouen du 16 octobre 1663, et qu’en tout cas, la prieure, en exécutant ses ordres, c’est-à-dire ceux de son supérieur, n’avait fait que remplir canoniquement son devoir. Surtout elle fit agir. Elle avait de nombreux parents bien placés, des accointances en haut lieu. Elle travailla, intrigua, accabla les gens, tant et si bien, que l’histoire ayant suivi son cours au Parlement, et l’instance ayant été introduite devant une des chambres, les ministres, impatientés des démarches infimes dont on les importunait, à propos de disputes de femmes auxquelles ils ne comprenaient pas grand-chose, finirent par évoquer le procès devant le Conseil du roi, en dessaisissant le Parlement.

Là, Mme de Guénégaud fut à son aise. Elle dit ce qu’elle voulut. Ses amis appuyèrent. Elle prit pour avocat le plus illustre orateur du temps, Patru, et on chauffa si bien le four que le Conseil du roi finit par estimer que les infirmières de Pontoise étaient, selon toute apparence, des agitées et des toquées ! Il donna raison à Mme de Guénégaud ; il statua que les plaignantes avaient tort ; qu’elles n’avaient qu’à se taire ou aller se faire pendre ailleurs ! Ainsi conclut l’arrêt définitif. Les unes se résignèrent ; les autres s’en allèrent. Tout s’apaisa. Et Mme de Guénégaud, ayant encore vécu trente-cinq ans, s’éteignit le 4 décembre 1689, à l’âge de soixante-neuf ans ; pleine de tranquillité, d’honneur et de gloire !




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LA FRANCE PITTORESQUE : 1 - Guide en ligne des richesses de la France d'hier et d'aujourd'hui depuis 1999 : Histoire de France, patrimoine historique et culturel,
gîtes et chambres d'hôtes, tourisme, gastronomie. 2 - Magazine d'histoire 36 pages couleur depuis 2001, une véritable encyclopédie de la vie d'autrefois


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